D'une rive à l'autre, un passeur Benjamin Stora

Le Président de la République a confié à l'historien une mission pour un travail de mémoire sur la guerre d'Algérie qui a rejeté à la mer les Français d'Algérie pour fonder une nation sur un territoire aussi vaste que cinq fois celui de la France. Cette Algérie est la porte ouverte sur le Sahel, partageant ses frontières avec la Libye, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Sahara occidental. La rive méditerranéenne du Maghreb est la frontière la plus longue de la France avec ses 1400kms.Elle est stratégique car elle est un des points de passage des flux migratoires venus de l'Afrique. La guerre d'Algérie marquée par ses atrocités a détruit tout lien communautaire officiel entre nos deux nations riveraines. 58 ans après son indépendance, le temps est venu de la réconciliation alors que 4millions d'Algériens vivent en France dont 2 millions de bi nationaux et que 60% des foyers en Algérie comprennent ou pratiquent le Français.

Suite à un entretien donné par Benjamin Stora à un journaliste du Monde, Frédéric Bobin, publié en date du 31 juillet, ce dernier nous a fait connaître les quatre sujets de discordes soutenus par la partie algérienne. Nous retiendrons ici le dernier, celui des essais nucléaires conduit par la France au Sahara de février 1960 à février 1966.

Mon attachement à l'Algérie repose sur 2 souvenirs dont je conserve intacte la mémoire. Mon père est né à Alger en 1905 où s'est déroulée son enfance. Venu d'une famille installée depuis peu et pauvre, il n'a pas connu l'école, sort qu'il partagea avec la majorité des Algériens dit les indigènes. Moi-même, appelé sursitaire, classe 60 2.B, après avoir effectué mes classes en France, être passé par le STA( Service Technique de l'armée), j'ai été détaché dans le Hoggar au Ceram (Centre d'étude et de Recherche Atomique Militaire) et affecté au camp St Laurent à In Amguel, base-vie logistique d'In Ekker, centre des essais nucléaires souterrains dans la montagne du Tan Affela.

Benjamin Stora est né à Constantine en 1950 puis s'est réfugié avec sa famille en France en 1962. Alors que l'opinion française s'était détournée de son passé dans la guerre d'algérie, Benjamin Stora à partir de 1970 s'est engagé comme futur historien dans l'étude de la présence française en Algérie. Pour mieux comprendre le personnage, rappelons qu'il fut étudiant, un militant libertaire puis au fil de sa carrière, reconnut le mérite de De Gaulle qui en 1959 proposa aux Algériens l'autodétermination, ce qui aurait pu mettre un terme à la guerre en évitant le pire. Puis après la décolonisation, il retiendra l'engagement de DE Gaulle pour une Europe s'étendant de l'atlantique à l'oural.

Je me suis fait une idée de l'érudition de Benjamin Stora à propos de tous les sujets concernant la guerre d'Algérie en écoutant en replay ses entretiens sur France Culture et les émissions auxquelles il fut invité sur cette chaîne comme grand connaisseur de l'Algérie d'hier et d'aujourd'hui. Il a abordé l'histoire de toutes les communautés meurtries par la guerre, Algériens bien sûr, arabes et berbères, juifs, pieds noirs et harkis. S' agissant des appelés, au nombre d'un million pout toute la durée de la guerre, il a rappelé leur engagement, le plus souvent contraint et forcé, dans la répression de la révolte algérienne, mais sans insister sur leurs sacrifices. 

Mon séjour dans le Hoggar s'est déroulé en 2 phases marquées par la rupture de l'accident nucléaire du tir Béryl, le 1er mai 1962.De novembre 1961 à Avril 1962, j'ai parcouru avec mes camarades scientifiques un espace Saharien délimité au nord est d'In Ekker par le centre de culture de Mertoutek, plus au sud à l'est par le poste avancé d'Idèles et plein sud l'agglomération de Tamanrasset distante de 169km d'In Ekker. À l'ouest, la limite géographique passait à la hauteur de l'ancienne piste saharienne contrôlée par les gendarmes du bordj d'in Ekker. En quoi consistait ce territoire, et d'abord d'évoquer le relief. Émergeant des sables à l'est de la montagne du Tan Affela, nous découvrions une barre rocheuse de granit rose jusqu'à la base-vie, puis lui succédait une autre barre rocheuse, cette fois d'un vert émeraude, jusqu'à atteindre le plateau de l'Assekrem jouxtant les 2 sommets de l'illamen et du Tahat. La population composée de sédentaires et de nomades se dissimulait le plus souvent à notre approche. Les premiers vivaient dans les centres de culture, les seconds se rencontraient rarement. Une seule fois, nous avons été en présence d'un magnifique guerrier touareg armé de son sabre, assis majestueusement, et voilé sur la rahala de son dromadaire. Les villageois pratiquaient l'élevage de chèvres laissant le dressage des dromadaires aux nomades Touaregs. À notre arrivée, nous avons surpris des rassemblements de gazelles et un géologue parmi nous aurait vu un guépard.

Après le 1er mai 1962 et jusqu'à mon retour en juillet à Paris, je n'ai pas quitté la base-vie à l'exception d'une seule mission par voie aérienne au nord à Amguid, terre rouge expression du désert absolu, suivie de la visite de Djanet à la frontière Libyenne, cette dernière la perle du désert dans le Tassili des Ajjers. Entre temps, j'ai eu l'occasion de survoler à basse altitude la piste d'In Amguel à Alger avec un regard émerveillé pour les sites d'In Salah, El Goléa, suivis de l'enchantement des oasis de Ghardaïa et de Laghouat.

Pour conclure, si j'ai axé ma plaidoirie dans mon dernier billet sur les retombées de l'accident de Béryl sur les populations Sahariennes et dont j'ai été un témoin privilégié, il n'en demeure pas moins que le contentieux de mon pays avec l'Etat algérien ne se limite pas aux essais d'In Ekker. Avec mes rares compagnons engagés dans cette aventure, nous pensons qu'il faudrait inclure Reggane à In Ekker et, par ailleurs B 2 Namous dans cette recherche de la vérité par l'équipe de monsieur Benjamin Stora. Ces trois sites ont généré des dégâts sur les populations voisines et vraisemblablement continuent à le faire 

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