Béryl, irradiés et oubliés

" Il se trouve que l'hôpital public le plus proche de mon domicile est l'hôpital militaire de Bégin. En cette occasion d'une opération bénigne mon voisin de chambre (militaire professionnel) hurlait très fort son désespoir pour sa énième opération de son cancer de la peau contracté à Béryl ".

Ce témoignage remonte à peine au mois de novembre. Combien de victimes, militaires et civils, de l'accident nucléaire du nom de Béryl dans le Hoggar ont souffert dans leurs corps d'avoir été irradiées ce 1er mai 1962! Nous ne disposons d'aucune statistique fournie par les autorités civils et militaires sur les irradiés de Béryl. Les plus touchés furent les hommes en mission devant la montagne du tir. Sur France Culture, on peut écouter en podcast le témoignage poignant d'un appelé Corse qui perdait son sang par le haut et le bas. Il fut médicalisé en Corse puis renvoyé sans ménagement sur le camp Saint Laurent, la base arrière du champ de tirs. Il y a une dizaine d'années un appelé comme moi me montra sa main gauche mutilée et sans phalanges.

La troupe présente sur les lieux, plusieurs centaines d'hommes, vraisemblablement un millier et plus, fut irradiée à des degrés divers suivant l'éloignement de son cantonnement par rapport à la montagne et les équipements de protection dont elle disposait. Aucun dans la troupe ne portait de masque à gaz sur le terrain pour éviter de respirer la poussière de sable du nuage radioactif échappée de la galerie de tir de la montagne. Il ne fut procédé à aucune évacuation ordonnée des hommes les plus exposés car la panique s'empara des témoins de la catastrophe provoquant une fuite éperdue vers le camp de base. En l'absence de tout corps médical pour prendre en charge l'état de santé de ces hommes, ils ne furent l'objet d'aucun suivi. Seuls une poignée de militaires très atteints fut évacué sur la métropole. Ces militaires étaient pour la plupart des appelés du contingent qui furent libérés sans autre forme de procès c'est-à-dire abandonnés à eux-mêmes après leur retour dans la vie civile. Le sort réservé aux militaires de carrière et au personnel civil n'a fait l'objet d'aucune publication. Jusqu'à la loi Morin de janvier 2010, aucune victime n'a pu prétendre à une indemnisation. Encore aujourd'hui, les indemnisés se compteraient sur les doigts de la main. Les derniers témoins de l'accident de Béryl se regroupent dans l'AVEN (Association des Vétérans des Essais Nucléaires) ils sont en voie de disparition et l'association ne recrute plus que les victimes des essais en Polynésie.

Si la France a abandonné à leur sort d'irradiés les hommes qu'elle a ainsi exposé à ces essais nucléaires, elle a laissé dans une totale ignorance les populations sahariennes victimes de ses essais. La population locale dite des Oasis ( PLO) a été recrutée pour travailler aux côtés de la troupe dans les travaux de génie civil. Cantonnés en dehors de la clôture de la base vie, ces hommes ont été irradiés et abandonnés à leur tour. Mais là ne s'arrête pas l'ampleur du désastre car le nuage de sable radioactif échappé de la montagne a contaminé le hoggar en profondeur exposant ainsi à ses retombées la population des centres de culture et d'une agglomération comme Tamanrasset au sud et Djanet à l'est dans le Tassili des ajjers, ainsi que les Touaregs nomadisant. Laissées dans l'ignorance de leur état d'irradiées, ces populations sahariennes ont dû souffrir aussi dans leurs corps pour les plus atteintes par les retombées radioactives et leur exposition aux sols contaminés.

Après l'indépendance de l'Algérie alors que les essais nucléaires se sont poursuivis jusqu'en 1966, aucune coopération entre l'Etat français et l'Etat algérien ne s'est instaurée pour prendre en charge médicalement les populations sahariennes victimes des essais nucléaires. Gageons que le rapport de l'historien Benjamin Stora sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d'Algerie qui sera prêt en janvier prochain abordera la question des irradiés de Béryl et son prolongement sur l'état de santé des populations qui continuent à être exposées aux matières radioactives disséminées dans l'espace saharien. 

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