Retour sur Mauthausen

Ce 25 janvier, le magazine du Monde publie sous la signature de Blaise Gauquelin un article intitulé, "Au camp de Mauthausen des changements qui fâchent". Sa lecture me rappelle avec tristesse le souvenir que me laissa en 1960 quand sursitaire j'allais être appelé sous les drapeaux ,un ami de rencontre âgé d'une quarantaine d'années que je côtoyais chaque jour dans une vie professionnelle. Survivant du camp de Mauthausen où il fut déporté dans les mois qui précédèrent sa libération par les troupes américaines,cet homme assez secret et plutôt réservé, sportif me confia en guise de témoignage quelques épisodes tragiques de son expérience de vie concentrationnaire. Son internement dans le camp ne relevait pas d'un fait de résistance mais prisonnier de guerre et employé comme main-d’œuvre sur une chaîne de montage d'avions Messerschmitt, Il avait été dénoncé pour un acte de  sabotage.

 Alors que la génération de ces hommes déportés a disparu et que le nazisme semblerait faire de nouveau des émules y compris dans les pays de l'Est en Europe, j'ai pensé être de mon devoir de confier à ce billet ce qui peut rester de la mémoire d'un tel ami dont malheureusement à l'époque je perdrai rapidement la trace après mon service militaire.

 Chaque matin, les déportés se rendaient en colonne à la carrière d'où ils extrayaient dans les conditions les plus dures, du granit. Ils étaient sous la surveillance de soldats de la SS qui pour tenter ces hommes à bout de forces, leur jetaient à une enjambée leurs mégots encore allumés. Leur amusement était qu'un homme se laisse piégé pour sortir du rang et il était aussitôt abattu.

 Face à de tels gestes de barbarie, mon ami, la tête penchée sur ses souvenirs me confia les gestes de solidarité et d'héroïsme dont l'exemplarité lui permit de tenir. J’en retiendrai deux qui à leur tour me marquèrent beaucoup en démontrant que les hommes étaient capables du meilleur comme du pire.

 Beaucoup moururent assassinés dans ce camp.les victimes étaient sélectionnées en fonction de critères relevant de l'arbitraire comme celui de perdre sur sa veste de déporté, le badge qui identifiait son statut. Celui de mon ami décousu allait partir. Régulièrement se tenait à l'intérieur du camp une foire d'empoigne où les prisonniers échangeaient ce qu'ils pouvaient pour leur survie. Il fallait pour mon ami un bout de fil et de quoi recoudre son insigne. il avait pour monnaie d'échange un quignon de pain à la main quand il fut bousculé et il lui fut volé. Il pensa que s'en était fini pour lui lorsqu'au bout d'un moment, alors qu'il s'éloignait, un homme lui rapporta le bout de pain dont il pu encore faire usage pour échanger ce qui lui permit de remettre son insigne. C'est alors qu'il compris que parmi ces victimes de la déportation, il y avait des hommes meilleurs que d'autres, capables de prendre en charge la vie des autres.Mon ami comprit que de tels hommes venaient des rangs de la résistance et que parmi eux beaucoup étaient des communistes des pays de l'Europe de l'Est.

 Sa survie a tenu beaucoup au sursaut de combativité que lui procurèrent des actes d'héroïsme qui contribuèrent pour l'essentiel à relever son moral. Régulièrement dans le camp, des déportés étaient ligotés à des poteaux d'exécutions et maltraités par des tortionnaires avant d'être fusillés. C'étaient encore pour la plupart des communistes des pays de l'est, identifiés comme des russes et qui sous les coups mouraient en s'encourageant par des chants patriotiques.

 Pour mon ami, au retour au camp après le travail forcé dans la carrière, laissant porté son regard au delà des barbelés, il lui arrivait d'avoir sous les yeux la figure de tous ses désirs pour une vie meilleure, celle d'un paysan poussant sa charrue dans le lointain.

 Sa vie de déporté ne dura que 6 mois d'une vie d'enfer avant que le camp ne fut libéré le 5 Mai 1945. Il m'avoua qu'au delà, il n'aurait pas survécu, épuisé physiquement.

Mon ami était marseillais et ils étaient deux camarades originaires de cette ville à avoir échappé à cette vie concentrationnaire après avoir été dénoncé pour un acte de sabotage. Ils furent rapatriés avec la volonté au ventre de retrouver le coupable  de leur dénonciation qu'ils connaissaient, et se venger. A leur arrivée, ils étaient méconnaissables tant étaient leur maigreur mais leur souci était de réconforter leur famille en leur soutenant qu'ils se portaient bien.

15 ans étaient ainsi passés quand mon ami me livrait ses états d'âme après une telle expérience de sa jeune vie d'homme. Alors que je l'interrogeais sur les suites que lui et son camarade donnèrent à leur désir de vengeance, il me répondit en souriant timidement qu'il n'en fut rien.

 Le nom de mon aîné et ami était Ispirato.

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