Clemenceau : à l'écoute de l'historien Jean-Noël Jeanneney

Jean-Noël Jeanneney est un familier de Georges Clemenceau. Son dernier ouvrage Dernières nouvelles du Tigre en témoigne. En ces temps où le doute traverse tous les esprits dans notre pays confronté à une crise économique et sociale déstabilisatrice pour notre société multiculturelle, comment ne pas tirer le meilleur profit de ce livre ouvert sur la forte personnalité de ce grand républicain ?

   Dans la France d’aujourd’hui confrontée à l’impopularité des hommes politiques se succédant à la tête de l’Etat, dépositaires d’un pouvoir régalien fruit des institutions de la Cinquième République, revenir sur notre héritage républicain telle est la lecture que j’ai faite du dernier ouvrage de monsieur Jean-Noël Jeanneney : Clemenceau Dernières nouvelles du Tigre.

   Aucun parti politique, ni élu n’est suffisamment crédible à un an de l’élection présidentielle pour revendiquer tout ou partie de la pensée clemenciste. Une tribune récente de Valérie Charolles, parue dans Le Monde du 6 mai, dénonçait l’élection au suffrage universel du Président de la République avec les pouvoirs que lui confère la Constitution, car soumise à l’aléa de disposer de « l’homme providentiel » à l’image de son initiateur le général de Gaulle. En cela, ce dernier, premier président de la République sorti des urnes en 1962 n’était pas l’héritier du Tigre ! Pour s’en convaincre, citons ce rappel de Jean-Noël Jeanneney sur l’esprit républicain de son héros, illustré par « sa fidélité déterminée à la primauté parlementaire, dont il a donné un ultime témoignage, éclatant, entre 1917 et 1919, lors de son gouvernement de guerre : se pliant alors à toutes les conséquences d’une responsabilité de l’exécutif devant les exigences sinusoïdales des assemblées.»

   Face aux mouvements sociaux que nous avons connus sous ce printemps pluvieux, marqués par des risques de débordements dans les rues, comment ne pas méditer sur cette conviction, chevillée au corps, qui a dicté son action au ministère de l’Intérieur et à la tête du gouvernement, entre 1906 et 1909, et que Jean-Noël Jeanneney reprend à son compte : « les abdications de la loi, dans la rue, devant les émeutes, sont avant tout préjudiciables aux plus modestes n’a rien perdu de sa force.»

   L’héritage républicain de Clemenceau ne saurait s’arrêter là comme le démontre encore sa vision du monde. Si une clef de la pensée clemenciste est bien la laïcité, la réponse à tous les intégrismes qui cherchent à imposer par la persuasion, voire la force, un au-delà supposé consolateur est encore à rechercher dans cette docte formulation du jugement de Clemenceau sur les leçons de l’Histoire, vue par Jean-Noël Jeanneney : « les mouvements majeurs de l’Histoire s’expliquent autant sinon davantage par les évolutions des cultures et des mentalités que par les mouvements sociaux et les affrontements matériels, et que le progrès des sociétés, par conséquent, doit trouver son premier levier dans la formation des âmes aux lumières de la liberté. »

   Salutaire est le chapitre intitulé Les Présidents et la messe, mettant en lumière les transgressions, de Charles de Gaulle à Nicolas Sarkosy, d’un principe majeur de l’ordre républicain depuis la loi de Séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905 : un président qui incarne la nation, en tant que tel, ne peut assister à une cérémonie religieuse rituelle ou s’incliner devant les Pères de l’Eglise de tout Culte. C’est la position que Clemenceau, chef de gouvernement aux heures sombres de la Grande Guerre puis jusqu’au traité de Versailles en 1919, défendit avec la plus grande fermeté. Reconnaissons que dans la France d’aujourd’hui, hauteur de vue et courage politique sont les leçons à tirer de l’action du Tigre pour faire d’une laïcité à la fois « tolérante et inflexible » notre bouclier contre l’intégrisme religieux.

   Certes, dans cette évocation du libre-penseur que fut Clemenceau ne réside pas tout l’intérêt de ces Dernières nouvelles du Tigre. L’ouvrage nous permet, entre autres, de faire mieux connaissance avec son érudition éblouissante. Helléniste passionné, très jeune il lit le grec ancien dans le texte. Le talent de Jean-Noël Jeanneney, ici, est de nous initier à l’amour du grand homme pour « La Grèce, félicité sans fond ».  

   Grande conscience de la République des libertés, l’image de Clemenceau laissée par l’Histoire ne se résume pas à celle du Tigre. Son érudition le distingue encore plus de la banalité navrante à laquelle nous a habitué le personnel politique qui revendique la direction de notre pays.     

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