Irradiés et oubliés des temps.

Concordance des temps sur France Culture émission animée par Jean-Noël Jeanneney a consacré sa dernière avant l'été à l'intérêt très tôt de la France pour l'atome et plus tard l'arme nucléaire. Dès la fin de la 3ème République dans les années 1938-39, avec la bataille de l'eau lourde en 1940 puis sous les gouvernements de la 4ème République et enfin sous la 5ème République avec le général de Gaulle, la France s'est préparée à développer une bombe A dont le 1er tir expérimental s'est déroulé à Reggane dans le Sahara algérien le 13 février 1960. Son succès fut salué avec des hourras par de Gaulle. Ce dernier avec la bombe s'est engagé à protéger nos frontières contre toute attaque ce que ni les défenses de Vauban et plus tard la ligne Maginot n'avaient réussi contre l'invasion, mais pour le général l'urgence était de voir la France siéger au Conseil de sécurité à armes égales avec les États-Unis, la Russie et la Grande Bretagne dotés après 1945 de la bombe atomique.

Jean-Noël Jeanneney s'entretenant avec un invité très au fait du sujet a procédé à la rediffusion d'archives de la première explosion à Reggane quand les témoins sans aucune protection corporelle se sont enthousiasmés à la vue d'un champignon s'élevant dans les airs au dessus du point 0, blanc comme la neige à son sommet et coloré en mauve dans sa partie inférieure. Ce nuage très radioactif s'est dispersé ainsi dans le ciel en présence de civils et militaires, ces derniers pour l'essentiel des appelés du contingent tous victimes des retombées radioactives. Conscientes du danger, les autorités responsables de ces opérations abandonnèrent Reggane pour In Ekker dans le Hoggar, en vue de procéder à des essais souterrains. En fait il s'est agi de galeries creusées dans la montagne du Tan Affela. Le 1er tir eut lieu le 6 novembre 1961 et fut suivi de nombreux autres jusqu'en janvier 1966 et donnèrent lieu selon le Ministère de la Défense à quatre incidents qu'il faut qualifier plutôt d'accidents dont la catastrophe le 1er mai 1962 de l'essai Béryl. Ce jour là, le bouclier de la galerie céda laissant échapper une partie de sa radioactivité sous la forme d'un nuage dont les retombées radioactives laissèrent des séquelles sur civils et militaires présents sur le site avec un effectif autour de 2000 hommes composés pour l'essentiel d'appelés du contingent. Les témoins aux premières loges, officiels en tête, se ruèrent sur la base vie pour se protéger. Renouvelé d'une année à l'autre, le personnel ainsi engagé multiplia ses effectifs sans que nous disposions de données vérifiées sur les hommes les plus irradiés. Aussi  flagrante fut l'absence d'informations sur la population locale exposée à son tour et composée du personnel employé aux terrassements, des villageois des centres de Culture et des nomades touaregs circulant dans cet espace Saharien bien au-delà du Hoggar. À partir de 1968, la France après avoir quitté l'Algérie se tourna vers la Polynésie et en particulier Numurora pour procéder aux essais aériens puis souterrains de la bombe Thermonucléaire H. Il est question aujourd'hui de 100.000 voire 200.000 victimes d'irradiations sur l'espace polynésien.

Crée il y a une dizaine d'années, l'AVEN. Association des Vétérans des Essais Nucléaires rassemble les adhésions des civils et militaires engagés par la France dans ses campagnes d'essais pour disposer d'un armement nucléaire à la hauteur de ses ambitions. Adoptée en 2010,la loi Morin devait permettre l'indemnisation des victimes les plus touchées, mais le législateur s'est employé à mettre en place 3 conditions des plus restrictives pour écarter les dossiers présentés. Pour les essais au Sahara, il n'y aura bientôt plus de survivants défendant pour l'honneur leurs droits à l'indemnité.

Jean- Noël Jeanneney avec l'entremise de son invité n'a pas abordé la question des victimes irradiées au cours des campagnes des essais nucléaires conduits par la France sous plusieurs présidences de la 5ème République. Comment ne pas dénoncer un tel silence qui rejoint celui de l'historien Benjamin Stora dans le rapport qu'il a remis ce 20 janvier à Emmanuel Macron.

France Culture se doit de relever ce défi de l'éclatement de cette vérité avec Jean-Noël janneney ou mieux encore en dehors de Concordance des temps. 

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