Algérie, un passé qui ne passe pas

Ce 24 Juillet, Emmanuel Macron a confié à l'historien Benjamin Stora la mission de lui remettre avant la fin de l'année un mémoire sur la colonisation française et plus particulièrement en Algérie dans le but, semble t-il,de trouver un terrain d'entente avec les Algériens pour nouer les fils d'une réconciliation entre les deux étapes. Pas moins de 60 ans après la proclamation de l'indépendance, se pencher sur les épisodes de la conquête depuis 1830 marquée entre autres par les atrocités de Bugeaud suivies de la soumission des indigènes comme ils étaient appelés,est une chose, mais en tirer des leçons en est une autre.

Pour les Algériens et les Français, aujourd'hui le débat porte avant tout sur la guerre d'indépendance de novembre 1954 jusqu'aux accords d'Evian de mars 1962.

Les ouvrages historiques traitant du sujet sont si nombreux qu'il suffit pour s'en convaincre de lire la liste des livres publiés par Benjamin Stora .Cette guerre entre la rébellion algérienne et l'armée française s'est déroulée au nord de l'Algérie constitué à l'époque de 3 départements, Alger, Oran et Constantine. Son bilan pour la France est lourd avec plus de 10 000 jeunes appelés du contingent tombés dans les combats, des dizaines de milliers de blessés sans compter le profond traumatisme laissé par les blessures morales du conflit et dont souffrent encore les derniers survivants.Il suffit d'écouter leurs témoignages poignants sur " les corvées de bois" et" la pratique de la gégène de la torture"dont furent victimes les prisonniers FLN. Coté combattants algériens, les statistiques sur les tués et blessés restent encore à être discutées.

Mais, cette Algérie du nord concernée par la guerre ne représente que 10% du territoire du pays, alors que 90% sont constitués par les Territoires du Sud c'est à dire le Sahara. Lors des négociations sur l'indépendance de l'Algérie, la question du Sahara fut laissée de coté par la délégation algérienne dans la mesure où elle accepta que la France poursuive ses campagnes d'essais nucléaires jusqu'en 1966 .Commencés en 1960 à Reggane au nord dans le Tanezrouft, la dangerosité des tirs atmosphériques conduisit les responsables à déplacer le champ de tirs dans le Hoggar au coeur du Sahara. Pour confiner les explosions, des galeries furent creusées dans la montagne du Tan Affela à In Ekker. Le tir du 1er mai 1962 du nom de code Béryl, second de la série, se conclut par un accident dont les conséquences prêtent encore à de nombreuses interprétations. Le bouclier de la galerie du tir céda sous l'explosion et un nuage radioactif s'échappa de la montagne, irradiant le personnel civil et militaire en place ainsi que les populations locales sur un très vaste territoire, alors que le sable soulevé par l'explosion à son tour irradié,contamina les sols pour longtemps. Par populations locales, il faut entendre les sédentaires des centres de culture, les Touaregs nomadisant et le personnel recruté localement pour les travaux de terrassement sur le site des essais.

L'histoire de cet accident a été totalement occultée par la France jusqu'à la publication du livre Les Irradiés de Béryl, en 2011.Dans ce livre dont j'ai tenu la plume, j'ai donné mon témoignage  et celui de mes camarades sur l'expérience que nous avons vécu comme hommes du contingent détachés au Seram" Centre d'études et de recherches atomique militaire". Lors de ce tir Béryl, nous en avons retenu que civils, militaires et populations locales irradiés ont été totalement abandonnés par la France sur le plan sanitaire.

Derniers témoins de cette aventure, nous continuons avec nos faibles moyens à enquêter sur les conséquences de cet accident.Nos dernières nouvelles sont que les milieux algériens intéressés par les essais nucléaires au Sahara ont découvert Béryl grâce au livre. Pour savoir ce qu'est devenu le site du Tan Affela, zone la plus irradiée, nous disposons de 3 témoignages,celui d'un jeune officier chargé de mission présent sur les lieux en 1966,d'un cinéaste documentaliste Franco Algérien visitant le site en 2011 pour les besoins du film de son enquête, et le récit d'une chercheuse parcourant les lieux en 2019. le premier avait séjourné 4 mois à In Ekker et observé que la montagne était protégée par une enceinte de barbelés, mais les deux autres visiteurs ont constaté que cette barrière avait été détruite et que les galeries étaient visitées jusqu'à y voir entrer de jeunes adolescents  à la recherche de tout ce qui pouvait être récupéré. 

Dans cette région du Hoggar, la population irradiée encore en vie et ses descendants ignorent encore tout ce qui a pu leur arriver directement ou indirectement à l'occasion du tir Béryl, d'autant plus que nos informations indiquent que d'autres accidents ont marqué ces campagnes d'essais jusqu'en 1966.

A notre connaissance,l'historien Benjamin Stora dans sa longue quête des bouleversements provoqués par la guerre d'Algérie n'a jamais abordé la question des essais nucléaires dans le Sahara.Nous comptons sur ses travaux pour révéler aux Algériens ce que furent ces essais avec nos témoignages et la responsabilité de la France sur leurs conséquences pour la santé des populations exposées. Ses recommandations attendues à l'intention du chef de l'Etat pour pacifier la relation entre nos deux pays ne peuvent qu'inclure cette dette de la France à l'égard de l'Algérie. 

Alors que nous ne sommes plus qu'une poignée de vétérans, a avoir connu et subit Béryl, alors que nos témoignages de ces dernières années n'ont soulevé aucun intérêt de la part des autorités murées dans le silence du soit disant secret défense, Soyez assurés que nous serons vigilants sur la présentation qui sera faite au Président de la République des dommages causés aux populations Sahariennes par l'accident du tir Béryl qui n'aura pas été le seul entre 1962 et 1966.

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