Leçons d'une catastrophe sanitaire annoncée

En 1954, Lubrizol a construit son usine non loin de Rouen, à 3 km sur la rive gauche de la Seine. C'est donc un site industriel ancien produisant des composés chimiques pour additifs utilisés par l'industrie pétrolière pour la fabrication des lubrifiants automobiles ainsi que dans les carburants. Son activité s'étend à la production de peintures. A ce titre, il est classé SEVESO seuil haut et soumis à une surveillance réglementaire. Dans la nuit de mercredi à jeudi, un violent incendie s'est déclaré, alimenté par les fûts de produits entreposés et dégageant ainsi un épais nuage noir de pollution s’échappant sur la ville et plus au nord sous la poussée des vents. Le périmètre atteint serait de 30 kilomètres au moins. le degré de toxicité de ces fumées noires est pour l'instant méconnu mais elles propagent une forte odeur de souffre. A son réveil, la population de Rouen et de ses environs s'est trouvée confrontée à un risque sanitaire pouvant atteindre un degré exceptionnel par son ampleur. La gravité de la situation a mobilisé le déplacement de trois ministres. Ainsi, la ministre de la santé a reconnu les exigences de l'attente des habitants avec pour seul recommandation de ne pas toucher sans gants aux plaques de goudron échappées du nuage noir  et souillant les sols comme les plaques de mazout sur les plages de sable après une marée noire. Responsable en direct de la sécurité de la population, le préfet s'est voulu jusqu'ici rassurant,  reportant toute décision dans l'attente de l'avis des experts scientifiques sur la nature chimique des dépôts de particules essaimées dans tout le périmètre du passage du nuage. Cette attente peut durer plusieurs jours. Réalisons que les rouennais n'osent plus sortir de peur d'être suffoqués en l'absence de masques à gaz. L'autorité préfectorale a pris momentanément des mesures de sauvegarde consistant à mettre à l'abri le bétail dans les bâtiments et à recommander de suspendre toute récolte incluant bien sûr les potagers. De son côté, Lubrizol n'a fait aucune annonce sur les mesures qu'il a pris pour tenter d'informer les populations touchées sur les risques qu'il leur a fait prendre. Cette situation de chaos aussi provisoire soit-elle révèle l'impréparation des autorités publiques à faire face à un accident digne de SOVESO en Italie.

La réaction de l'Etat à un accident de cette ampleur est très attendue car elle servira d'avertissement à ce qui se passerait si une explosion et un incendie ravageaient une centrale nucléaire au niveau de la cuve d'un réacteur laissant échapper par son couvercle un nuage radioactif qui poussé par les vents d'une direction à l'autre irradierait sur son passage les riverains mais aussi des populations plus éloignées, sans compter que le nuage radioactif entraînerait la précipitation au sol de particules radioactives hors de portée de toute décontamination. Rappelons que la France dispose de 11 centrales nucléaires équipées de 58 réacteurs dont les plus anciens atteignent la durée de vie de 40 ans pour laquelle ils ont été construits. Que savent les riverains de ces enceintes nucléaires sur les risques auxquels ils sont exposés? Jusqu'ici la seule mesure préventive à laquelle ils sont assujettis est de disposer de pilules d’iodure de sodium pour saturer leur thyroïde leur évitant ainsi de fixer l'iode radioactif échappé du nuage. Il serait éminemment responsable de la part des autorités de faire prendre connaissance par le public des risques auxquels il est exposé et de la gradation des mesures de sauvegarde à mettre en œuvre pour se protéger au mieux de la radioactivité résultant d'un tel accident. Il est tout à fait concevable que le risque d'accident nucléaire en France relève d'une forte improbabilité mais il est toujours présent dans l'esprit du citoyen averti!

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