Pas d'Europe sans démocratie

Le 4 mars, Emmanuel Macron proposait aux citoyens européens un projet de « Renaissance européenne ». Novateur dans sa forme et pro-européen dans son intention, ce projet risque cependant l’hostilité de nos partenaires et, plus grave encore, fait l’impasse sur un élément essentiel : la démocratisation de l’Union européenne.

Dans un climat d’euroscepticisme et de montée du nationalisme, les forces pro-européennes auraient tort de critiquer en bloc la tribune d’Emmanuel Macron. Celle-ci a en effet le mérite de s’adresser à tous les citoyens de l’Union dans leur langue, de défendre ouvertement le projet européen, et d’appeler à sa défense lors des prochaines élections. Cet effort doit être salué.

Cette tribune a aussi le mérite de vouloir replacer l’Europe au cœur des élections européennes, d’ordinaire dominées, en France comme ailleurs, par les questions nationales. Le débat du 17 mars sur France 3 montre les limites de cette tentative mais reconnaissons-la pour ce qu’elle est.

Alors, puisque cette tribune nous y invite, parlons donc de projets pour l’Europe.

Le projet de Renaissance fait deux erreurs majeures : sur la forme et sur le fond. Sur la forme, c’est une initiative franco-française. Sur le fond, c’est un mauvais projet pour l’Europe.

Si on ne saurait en vouloir à M. Macron de lancer un projet macroniste, on peut en revanche lui reprocher de lancer cet appel seul. Que ses discours de la Sorbonne ou d’Athènes soient des initiatives individuelles est compréhensible mais un appel aux européens venant d’un seul homme le marque irrémédiablement d’un sceau politique partisan. Ceux qui s’opposent à M. Macron s’opposeront au projet et ceux qui le soutiennent craindront tout de même une position, peu flatteuse, de “suiveur”.

Il ne faut pas sous-estimer les égos nationaux en Europe et leur dépassement requiert une approche européenne inclusive.

Enfin, on reprochera une avance masquée. Suite à l’échec de la création d’un “En Marche” européen, et au lieu d’en conclure à l’importance d’une approche européenne, le Président semble tenter le coup réalisé en France : la création d’un simple “mouvement” cachant la préparation d’un parti. Ainsi, le site de la Renaissance européenne propose de rejoindre “l’initiative” mais les données personnelles des signataires sont récupérées par… La République en Marche.

Mais la critique la plus importante reste sur le fond. Si une tribune n'est pas un programme détaillé, des idées telles que "bannir d’Internet les discours de haine", "remettre à plat l’espace Schengen" ou encore créer une "police des frontières commune" manquent cruellement de substance.

D’autres propositions, comme l’"Agence européenne de protection des démocraties" ou le "Conseil européen de sécurité", soulignent en creux la nature du projet d'Emmanuel Macron : plus d’Europe, certes, mais plus d’Europe intergouvernementale.

Loin d'être un point de détail, il en va de la nature de l’Union. Contrairement à l’analyse de M. Macron, ce qui tue l’Europe, ce n’est pas l’absence de protection européenne – les citoyens comptant surtout sur leurs États pour les protéger – mais bien l’absence de démocratie des institutions européennes.

Une étude du CEVIPOF révèle que 58% des français soutiennent l’Europe mais pas telle qu’elle est. Le risque, en proposant "plus de la même chose", est de voir ces électeurs se détourner d’une l’Europe dont ils ne veulent plus.

Démocratiser l’Europe veut dire se doter d’un exécutif unique mené par un Premier Ministre élu par le Parlement. Cela veut dire abolir le veto et, à terme, le Conseil européen. Cela veut dire mettre le Parlement au cœur de toutes les compétences de l’Union, y compris la fiscalité. Cela veut dire rendre le travail du Parlement et du Conseil des ministres transparent pour les citoyens et décider partout à la majorité.

Enfin, cela veut dire pousser activement, y compris par des incitations financières, à la création de vrais partis européens. De la même manière que les partis nationaux ont permis de dépasser les intérêts régionaux, seuls de vrais partis européens – et non des coalitions de partis nationaux – peuvent représenter l’intérêt général des européens.

En un mot, cela veut donc dire passer de l’Europe confédérale actuelle, où nous nous entendons difficilement sur un plus petit dénominateur commun, à une Europe fédérale. Le fédéralisme européen comme condition nécessaire à une Europe démocratique.

En passant ces éléments sous silence et en proposant plus d’Europe sans plus de démocratie, M. Macron donne de l’eau au moulin nationaliste qui fustige un vol de souveraineté. Seul un transfert de souveraineté accompagné de structures démocratiques réengagera les citoyens européens et leur permettra de "reprendre le contrôle de leur destin".

La stratégie électoraliste de M. Macron de présenter l’élection comme une lutte réductrice entre "pro-européens" et "nationalistes" ne doit donc pas nous faire perdre de vue le cœur de cette élection : un projet européen écrit ensemble, entre européens, et permettant enfin l’éclosion d’une véritable démocratie européenne.

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