Voyage au bout de la nuit: destination Céline

Voyage au bout de la nuit, publié en 1932, est le 1er roman de Louis-Ferdinand Céline. On y suit les déboires de Ferdinand Bardamu à travers l'Europe, l'Afrique et l'Amérique. Des tranchées de la guerre de 14 à la découverte des colonies, de New-York à son cabinet médical de la Garenne-Rancy, ne se sentant à sa place nulle part, il ne cesse d'errer à travers le monde.

 

illustration © Jacques Tardi illustration © Jacques Tardi

 

Le succès de l'ouvrage fut tout de suite retentissant. D'ailleurs, Céline rata de peu le prix Goncourt mais fut récompensé par le prix Renaudot.

La découverte de l'écriture célinienne est très désarçonnante . Mais après quelques pages, on goûte avec délectation à toutes ses trouvailles stylistiques. Jugez plutôt : «Figurez-vous qu'elle était debout leur ville, absolument droite. New York c'est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n'est ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s'allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l'Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur ». L'écriture est acérée mais poétique. En quelques phrases, l'auteur livre une des descriptions les plus pertinentes de la Grosse pomme. La ville est là, devant nous. Ses tours imposantes se dressent sous nos yeux. Grâce à la construction particulière de ses phrases, l'auteur réussit le tour de force de restituer de la vitalité au langage écrit. Les images, les sensations, les émotions qui s'en dégagent en sortent grandement renforcées et viennent féconder l'imagination du lecteur. Cela est d'autant plus admirable que Céline utilise un vocabulaire restreint. Il se contente des « mots des pauvres gens » qu’évoquait Léo Ferré. Exit les fioritures , le parler est cru et dru mais néanmoins sublime. D'ailleurs, le dépouillement du langage recherché par l'auteur ne fait que renforcer la pertinence de ses propos. Par ce biais, il livre une critique sans concession de l'humanité.

Car Céline n'est pas seulement un poète grandiose. C'est également un fin analyste de l'âme humaine. Il n'hésite pas à mettre en lumière les faces les plus obscures de l'Homme. Il essaye de voir ce dernier tel qu'il est et non pas tel qu'il est traditionnellement magnifié chez les auteurs romantiques. Il décrit avec un rare talent la lâcheté, la haine, ou encore l'orgueil qui empoisonnent le cœur des hommes. Il a d'ailleurs peu d'estime pour ces derniers dont il dresse un portrait corrosif  : « Il y a les boyaux. Vous avez vu à la campagne chez nous jouer le tour au chemineau ? On bourre un vieux porte-monnaie avec les boyaux pourris d’un poulet. Eh bien, un homme, moi je vous le dis, c’est tout comme, en plus gros et mobile, et vorace, et puis dedans, un rêve ».

La vision célinienne de l'Homme surprend par sa noirceur. Des pages du roman semblent s'échapper des murmures incessantes : voici l'Homme tel qu'il est vraiment. Céline détruit à coup de marteau le piédestal sur lequel ce dernier à tendance à s'établir. Il nous oblige à jeter un regard neuf sur l'humanité et sur nous même. Mais se détacher du mythe rousseauiste de l'homme « naturellement bon » n'est pas chose aisée. On résiste. On se rassure en se disant que tout cela n'est que le délire d'un écrivain plein de ressentiment. Mais force est de constater que la démonstration est implacable...

Céline n'a pas plus d'estime pour la vie dont il décrit avec talent tout le tragique qui s'en dégage. Elle n'est pour lui qu'une succession de souffrances plus ou moins intenses parfois interrompues par quelques moments de gaieté. La radicalité de ce pessimisme est difficile à comprendre si on ne tient pas compte du fait qu'à l'instar du personnage principal de l'oeuvre, l'auteur a participé à la 1ère guerre mondiale. Sa perception du monde fut alors bouleversée par la violence dont il fut témoin . Il dénonce d'ailleurs avec véhémence l'absurdité de la guerre et prône un pacifisme réfléchi. Il brocarde le patriotisme de ses contemporains qui, non contents de simplement être transformés en chair à canon, le font avec entrain.

Pour autant, l'auteur est trop brillant pour être manichéen. Parfois , des passages d'une grande pudeur percent la noirceur générale du roman. L'auteur y décrit alors la façon dont la compassion ou l'amour permettent à l'homme de se transcender et d'être plus que de la « pourriture en suspens ». C'est notamment le cas lorsque le personnage principal abandonne sa petite amie New-yorkaise : « Pour la quitter il m'a fallu certes bien de la folie et d'une sale et froide espèce. Tout de même, j'ai défendu mon âme jusqu'à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais, j'en suis certain, jamais tout à fait aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres, tant de gentillesse et de rêve Molly m'a fait cadeau dans le cours de ces quelques mois d'Amérique ».

Romancier de génie , poète talentueux, philosophe stimulant, Céline est un auteur inclassable.Dans la lettre qu'il envoie avec son manuscrit à Gaston Gallimard, fondateur de la maison d'édition éponyme, il dit de son roman que c' est « du pain pour un siècle entier de littérature ». Tout est dit.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.