Edouard Philippe répond à Mélenchon : la démocratie sans vertu !

Suite à l'affaire Benalla, le premier ministre a répondu à Jean-Luc Mélenchon sur une interpellation de ce dernier au sujet de la vertu dans la République.

Il y a une semaine Jean-Luc Mélenchon publiait sur sa page facebook une vidéo sobrement intitulée : "QUE CHERCHIEZ-VOUS A CACHER ?".

Au-delà de la tournure de phrase propre au personnage qui aime à faire du bruit là où il n'y a pas lieu d'en faire, la séquence ici livrée est révélatrice de beaucoup de choses. Elle montre tout d'abord, ou plutôt confirme, que le pouvoir en place se positionne bien dans le camp des libéraux, arguant fièrement leur absence totale de valeurs au profit de la paperasse et des procédures administratives. Mais elle souligne également un profond mépris envers le peuple, et plus particulièrement envers les manifestants du 1er Mai. Pour finir, elle met en exergue l'absence de proposition intelligente et fondée de la part du député insoumis qui arcboute l'ensemble de sa réflexion sur des phrases toute faites comme "fonder une nouvelle République", "sortir de l'Europe" etc. Notre propos n'est pas ici de couvrir exhaustivement cette affaire ni d'apporter des informations croustillantes auxquelles le lecteur n'aurait pas eu accès, mais plutôt d'offrir un point de vue marxiste de cette crise, une analyse qui soit réellement communiste et dont les solutions puissent offrir un horizon de réflexion à ce qui sont sensibles à ces arguments.

 

Un gouvernement bourgeois au service de la bourgeoisie

La réponse d'Edouard Philippe est on ne peut plus claire. Alors que Mélenchon lui demande de rendre des comptes afin de rétablir une certaine vertu dans l'Etat, le ministre ne trouve rien de mieux à répondre que "la vertu est le propre des staliniens et des fascistes" pour faire simple. On ne pourra s'empêcher de sourire devant la légèreté de l'analyse historique de Monsieur Philippe, si seulement il y avait de quoi sourire... Mais derrière ce simple effet de rhétorique dont nul n'ignore le but (à savoir assimiler Mélenchon à Staline ou quelque chose de ce style) se cache une conviction idéologique profonde : l'Etat doit être exempt de valeurs. Qu'est-ce que cela signifie ?

On peut y voir là une signification juridique qui consisterait à dire : "plutôt que de juger par des valeurs, mieux vaut juger par des textes de loi" et on ne peut qu'être d'accord là-dessus. Mais dans ce cas quel est le fondement de ces textes si ce ne sont des valeurs ? S'agirait-il d'une inspiration divine ? Si demain je tue quelqu'un, ne suis-je pas condamnable tout court ? L'espèce humaine est-elle trop stupide pour comprendre que tuer c'est mal, voler c'est mal, violenter c'est mal etc. ? Bien entendu, il s'agit là d'un jeu de dupes de la part de Monsieur Philippe qui ne se gêne pas le moins du monde pour gouverner avec des valeurs qui lui sont propres, même si elles diffèrent radicalement de celles dont nous avons parlées précédemment. Quelles sont-elles ses valeurs ?

La première c'est de toujours favoriser les bourgeois de sa classe sociale, c'est-à-dire les plus riches, les investisseurs, les patrons etc. Nul besoin de rappeler la baisse des APL, la suppression de l'ISF, la réforme du statut des cheminots, l'augmentation de la CSG etc. On pourrait dire qu'il ne s'agit nullement de valeurs mais de ligne directrice, d'économie. Oui mais voilà, quelle preuve a-t-on aujourd'hui que le libre marché et le capitalisme servent le bien commun ? Aucune. Ou plutôt on a la preuve irréfutable, et ce grâce à des économistes comme Piketty, que les riches deviennent plus riches, payent de moins en moins d'impôts, et les pauvres restent pauvres. On a la preuve que les écarts salariaux se gonflent et ne diminuent pas. On a la preuve que le CAC40 a versé en 2017 pas moins de 47 milliards d'euros à ses actionnaires. En fait Monsieur Philippe et la clique macronienne dirige par le dogme, la théorie magique du ruissellement qui consiste à penser que si les plus riches vont bien, alors les plus pauvres iront mieux aussi. Mais où sont donc les emplois créés tant attendus ? Où est le pouvoir d'achat qui devait repartir à la hausse ? Où sont les réformes sociales reportées par Macron à cause du mondial ? Tout dans le rouge ! Mais là Monsieur Philippe nous dira sûrement qu'il ne s'agit pas de valeurs mais seulement "d'attentes sans preuves claires mais basées sur un rapport de confiance".

Bref, les valeurs libérales sont bien défendues par le gouvernement de Macron. Être dans le dogme ne les dérange pas le moins du monde quand il s'agit de servir leur classe d'exploiteurs. Mais quand il s'agit de s'accommoder de valeurs plus contraignantes comme la justice, l'honnêteté, l'égalité etc. là on nous explique qu'il faut être souple et rigoureux. Rappelons que la vertu est ce par quoi l'homme tend au bien par un effort moral. Comprenez qu'il s'agit là de quelque chose de préjudiciable pour notre ministre, mais que fracasser des manifestants ne l'est nullement.

La réponse tient en deux mots : le gouvernement de Macron est un gouvernement de bourgeois au service de la bourgeoisie. Ainsi tout ce qui touche à ses intérêts est digne de confiance, de vertu, de morale etc. Et tout ce qui le dérange et pourrait nuire à ses amis est taxé de stalinisme, de fascisme ou autre appellation en -isme suivant les nécessités. Quand on a compris cette lecture en terme de classes, les éléments de langage des macronistes disparaissent aussitôt et s'éclaircissent comme par magie !

 

La social-démocratie mélenchoniste qui n'en finit plus de pourrir dans ses cendres

Ceci étant dit, i.e. Macron est un riche au service des riches, cette vidéo est censé nous mettre en scène un contradicteur de taille, j'ai nommé monsieur Mélenchon. Comme d'habitude le style est léché, les mots sont pesés, on en viendrait presque à être d'accord avec lui. Mais encore et toujours les mêmes démons reviennent : fonder une nouvelle République, la République par ci par là etc. Commençons par un petit tour d'horizon des propositions du bonhomme en la matière. Nous vivons dans un modèle républicain depuis plus ou moins 150 ans. Durant ces 150 ans, ce modèle a régulièrement pu montrer son incapacité à gérer correctement la politique, l'économie et les questions sociales. La politique si on se réfère tout simplement aux deux guerres mondiales qui ont démontré que le plus grand républicain et défenseur de la patrie, i.e. Monsieur Pétain, pouvait du jour au lendemain devenir un fasciste convaincu. L'économie si on prend pour exemples les innombrables crises que la République toujours traverse tout en courbant l'échine pour les surmonter, c'est-à-dire en renflouant les banques qui jouent aux pyromanes et en taxant les classes moyennes : 1929 et 2008 en guise d'introduction me semblent deux exemples assez significatifs. Puis enfin la question sociale si on en juge les attaques répétées contre le monde du travail. Si on parle des plus récentes, on pense au plan Juppé de 95, à la réforme des retraites de Sarkozy, la réforme de la SNCF de Macron etc.

Mais Monsieur Mélenchon, bien loin d'en tirer les conséquences logiques nous dit ceci : "Si la République aujourd'hui ne fonctionne pas, c'est parce que c'est la cinquième et que le président a trop de pouvoir. Donnons plus de pouvoir au parlement et tout va s'arranger !". Sauf qu'un tel régime s'appelle la quatrième République et s'est effondré du fait de son incapacité à prendre des résolutions rapidement à des moments cruciaux, comme dans le cas de la décolonisation de l'Algérie. Ignorer les conditions matérielles qui ont conduit à l'effondrement d'un système politique comme le fait Mélenchon, c'est tout simplement dire que les sociétés primitives étaient quand même beaucoup plus sympas que le capitalisme actuel et qu'il serait censé d'y revenir. Somme toute c'est idiot !

Or si ce n'était que ça, on pourrait pardonner à Mélenchon de se faire en réalité le défenseur d'un régime politique dont le seul but est de donner des impressions de semblants de démocratie afin d'acheter la paix sociale, tout en maintenant la classe bourgeoise au pouvoir pour qu'elle mène sa politique (quoique.). Mais le plus intolérable, c'est qu'en se plaçant dans le courant réformiste de la social-démocratie qu'il n'a jamais reniée, Mélenchon se place volontairement dans l'héritage de la SFIO, du PCF et de la social-démocratie kautskyenne qui ont mené chacun à leur tour les classes prolétariennes à la catastrophe. La SFIO en taisant les manifestations a été le catalyseur du fascisme, le PCF en se plaçant sur le terrain du réformisme et de la participation au gouvernement bourgeois miterrandien a brisé une conscience de classe qui était bien plus forte qu'aujourd'hui, et la social-démocratie kautskyenne en signant les crédits de guerre à Bâle ce qui eut pour conséquence l'envoi de milliers d'ouvriers allemands sur le front durant la première guerre mondiale. Monsieur Mélenchon n'est pas sans ignorer cette histoire, et pourtant c'est en tout bien tout honneur qu'il se revendique un fier descendant de ce courant. On comprend ainsi mieux que sa sixième République n'est rien d'autre qu'une République où son influence personnelle sera enfin reconnu. Aucun programme dans lequel la classe ouvrière ne peut se retrouver.

 

Cette brève analyse serait bien sûr insuffisante pour exposer exhaustivement tous les problèmes soulevées par de tels propos et surtout par des critiques aussi peu virulentes venant de social-traitres comme Mélenchon, qui rappelons-le a été au Parti Socialiste durant de nombreuses années sans que cela ne lui ait jamais posé de problèmes. Néanmoins cette courte vidéo permet déjà de mettre le doigt sur deux maladies de notre société : le capitalisme qui prend aujourd'hui la dénomination de libéralisme défendu par le premier ministre, et l'arrivisme des soi-disant défenseurs du socialisme dont l'intérêt personnel est en fait le seul et unique moteur de leur carrière. Les conclusions s'en tirent d'elles-mêmes.

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