Déchéance de nationalité dans la Constitution : vous avez dit « symbole » ?

 

Manuel Valls l'a dit : le projet de constitutionnalisation de la déchéance de nationalité n'a pas pour objectif l'efficacité pratique dans la lutte contre le terrorisme ; il en est attendu  un effet essentiellement symbolique.

    Après le traumatisme des attentats du 13 novembre, il s'agirait pour les plus hautes autorités de l'État de signifier avec la plus grande solennité l'attachement des Français à leur appartenance nationale, en inscrivant dans la loi fondamentale les conditions dans lesquelles un citoyen pourrait en être privé.

    Ainsi, l'État assurerait, comme c'est son devoir, le maintien de la cohésion nationale mise à mal par l'attaque sans précédent qu'a connue le pays.

    Peut-on donner tort au Premier Ministre de vouloir restaurer la fonction symbolique du pouvoir d'État, alors que ce même État nous a habitués depuis des années à se limiter à un rôle essentiellement gestionnaire ?

    Or voici au contraire que ce projet heurte profondément un grand nombre de nos concitoyens, pour la plupart d'ailleurs situés à gauche. Pourquoi donc ? Mais à cause, justement, de sa signification symbolique réelle : loin en effet de valoriser l'appartenance nationale de tout citoyen français en précisant les conditions dans lesquelles il serait susceptible de la perdre, comme l'intention en est affichée, la proposition de modification de la Constitution désigne au contraire une catégorie particulière de citoyens, les binationaux, à qui s'appliquerait la disposition, alors que les autres citoyens – la majorité - y échapperaient.

    Une rupture aussi manifeste de l'égalité des citoyens devant la nationalité française est proprement inconcevable, en termes républicains. On est donc amené à se demander comment l'exécutif, qui se déclare par ailleurs si fortement attaché aux valeurs républicaines, a pu en arriver à proposer une telle incongruité.

    La réponse est connue et a été largement commentée : il s'agit d'une manœuvre de basse politique, consistant pour Hollande à s'assurer des votes des parlementaires de droite et d'extrême-droite en reprenant à son compte une de leurs propositions (manœuvre désormais classique pour les gouvernants, connue sous le nom de « triangulation »).

    Ce qu'on se propose ici, c'est d'évaluer le coût moral de cette manœuvre. Nul n'ignore en effet que les binationaux sont dans leur grande majorité issus, directement ou par filiation, de l'immigration et particulièrement de l'immigration maghrébine(1). Ce n'est donc pas du tout innocemment que le Front National a, le premier, préconisé d'appliquer la déchéance de nationalité à des catégories de citoyens dont il fait par ailleurs les boucs émissaires des problèmes de la société française, et qu'il montre du doigt comme « non intégrés » à la nation comme il la conçoit (c'est-à-dire comme une essence et non comme un vivre-ensemble). Donc pour le FN, la valeur symbolique de la déchéance de nationalité des binationaux est très claire : désigner les Français issus essentiellement de l'immigration maghrébine comme des terroristes potentiels.

    Le drame actuel de notre République est que la droite d'abord (depuis le discours de Grenoble de Sarkozy) puis maintenant la « gauche » au pouvoir, espérant par ces manœuvres politiciennes compenser leur discrédit grandissant dans la population, s'alignent de fait sur la symbolique d'exclusion du FN.

    Florian Philippot l'a fort bien compris, qui parle de « victoire idéologique », tandis que Robert Ménard renchérit : « Nous avons gagné la bataille des idées.» Le même Philippot s'engouffre dans la brèche ouverte : « Une fois le principe réhabilité, il faudra appliquer la déchéance de nationalité plus largement. »

    La capitulation symbolique de la « gauche » hollando-vallsiste et de la droite devant l'idéologie d'exclusion du FN est à la fois une faute morale, et une erreur stratégique, gravissimes.

 

(1) Intuition confirmée par les chiffres de l'INED, selon qui 90 % des binationaux sont immigrés ou descendants d'immigrés. Les ressortissants à double nationalité sont les plus fréquents chez les immigrés du Maghreb (66%), les Turcs (55%), suivis par les Portugais (44%). (Le Monde en date du 25 décembre 2015)

 





 

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