FRONT RÉPUBLICAIN, LE DÉSASTRE ANNONCÉ

La stratégie de "Front Républicain" à laquelle l'exécutif s'est rallié est analysée dans ce billet, tandis que l'inéluctabilité de sa défaite est soulignée.

L'implantation grandissante du Front National dans le paysage politique installe une redoutable tripartition entre la gauche, au sens traditionnel (incluant le Front de Gauche et EELV), la droite dite « républicaine », et le Front National. Or cette triprartition n'est pas compatible avec la Ve République : il n'y a pas de place pour trois protagonistes dans le système majoritaire à deux tours.

Dans cette situation, deux stratégies sont possibles pour le PS : ou bien continuer à représenter la partie « progressiste » des catégories sociales bénéficiaires de la mondialisation libérale, continuant ainsi d'abandonner les classes populaires et la plus grande partie de la jeunesse au rejet de la politique et au Front National ; ou bien au contraire renouer avec les intérêts de ces classes populaires et de la jeunesse, seule façon de les réintégrer dans un projet politique et de les soustraire à l'influence d'un FN qui s'impose de plus en plus à leurs yeux comme la seule force politique susceptible de les représenter.

Le duo exécutif Hollande-Valls a choisi délibérément la première de ces stratégies, prolongeant donc malgré le désaveu populaire la trahison des promesses du candidat Hollande lors de la campagne présidentielle. Le propos est ici d'examiner la logique interne de cette stratégie de l'exécutif et ses chances de succès.

Il apparaît tout d'abord que cette stratégie débouche logiquement sur une forme de rassemblement entre le Parti Socialiste et la partie libérale de la droite, dans un « centre élargi », qui récupérerait au passage le MODEM de François Bayrou, tout en ratissant le plus largement possible sur sa droite et sur sa gauche. Plus rien en effet ne sépare la politique menée par l'exécutif de celle préconisée par la droite en matière économique (soumission aux injonctions du capital, via notamment l'Union Européenne et les négociations TAFTA), sociale (démantèlement de l'État social et des services publics, affaiblissement des syndicats, attaques contre le droit du travail), sécuritaire (mise en place de l'État policier au nom de la guerre contre le terrorisme interne) et internationale (interventions guerrières tous azimuts contre le terrorisme externe). Ce rassemblement d'un « centre élargi » porteur d'un ordre néo-libéral appuyé sur un État répressif à l'intérieur et guerrier à l'extérieur est parfaitement cohérent avec la stratégie de représentation des gagnants de la mondialisation libérale suivie par l'exécutif.

Quelle forme concrète ce rassemblement prendra-t-il ? Il ne s'agira sans doute ni d'une « grande coalition » à l'allemande, ni d'un « parti démocrate » à l'italienne, mais, plus conformément à la tradition française, d'un « Front Républicain ». Commode appellation qui permet de parer à bon compte une politique réactionnaire de vertus révolutionnaires : plus on évoque la Liberté, plus on restreint les libertés publiques ; plus on évoque l'Égalité, plus les inégalités de fait se creusent et les discriminations sévissent ; plus on évoque la Fraternité et plus les solidarités organisées et garanties par la puissance publique sont détruites.

L'avantage de l'opération est de permettre de sortir de la tripartition actuelle en stabilisant le FN dans le rôle du parti candidat à l'alternance au Front Républicain. Dès lors, le calcul fait par l'exécutif est que le rejet du FN par la majorité de l'électorat lui permettra de garder le pouvoir sans changer de politique. Ceci cependant au prix de la disparition de la gauche, qu'il assume.

Le Front Républicain comme machine de guerre contre le FN a déjà fait ses preuves lors des élections régionales dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie et en PACA, au prix de la disparition locale du PS, ou du moins de son extrême affaiblissement, alors même que les fédérations du Nord et des Bouches-du-Rhône passent pour les deux plus importantes. La mise en place en Région PACA, promise par Christian Estrosi, d'un « conseil territorial » consultatif où le PS sera représenté en compensation de son « sacrifice » n'est pas autre chose qu'une préfiguration concrète du Front Républicain.

Mais la mise en place de ce Front Républicain n'est exempte ni d'une compétition entre ses deux composantes pour y exercer leur domination, ni des manœuvres de leurs leaders pour le représenter aux présidentielles de 2017. Dans ce cadre, la « triangulation sécuritaire » opérée par l'exécutif à la suite de la vague d'attentats de 2015 (avec l'adoption de l'état d'urgence alourdi et le projet de sa constitutionnalisation) a pour objectif principal d'affaiblir la droite et de la contraindre à choisir entre l'alliance avec l'extrême-droite et l'alliance au centre.

Certes, la mise en place du Front Républicain ne va pas être instantanée. Il est même peu probable qu'il se construise formellement avant la fin du quinquennat, qui ne verra plus d'élections, sinon par des ajustements mineurs comme un mini-remaniement ministériel intégrant des personnalités du centre. Le PS comme la droite ont en effet d'abord intérêt à rassembler leurs camps afin de peser au maximum le moment venu. Mais il sera prêt à l'emploi pour le deuxième tour de la présidentielle de 2017, afin de faire élire contre Marine Le Pen celui des deux candidats « républicains » arrivé en tête au premier tour, et aux législatives, pour limiter le nombre de circonscriptions où le FN risque de l'emporter. Et si, comme il est vraisemblable, le nombre élevé de députés FN enlève tout de même la majorité au PS comme à la droite, tout sera alors en place pour un gouvernement de Front Républicain.

Or, cette stratégie est extrêmement dangereuse. Et ce pour deux raisons principales.

Premièrement, elle accrédite l'idée de l'UMPS, c'est-à-dire l'équivalence entre la droite et le PS recentrés. En réalité, il serait plus juste de dire qu'elle en révèle la vérité. Il faut en effet définitivement abandonner l'idée que le PS « recentré » à la Hollande-Vals serait encore à gauche : il fait la politique de la droite et même pire sur certains points. Ce qui est exact, c'est que que le Front Républicain est une tentative de recyclage d'une classe politique dépassée par les mouvements de la société, et qui n'a d'autre projet que de sauver désespérément les meubles. Une classe politique incapable de saisir la société autrement qu'à travers le prisme de l'idéologie néo-libérale, et qui dès lors ne considère que des individus, et non des classes, et par conséquent ignore la grande majorité de nos concitoyens englués dans des conditions de vie de plus en plus difficiles et à qui la société n'ouvre aucune perspective. Autrement dit, la stratégie du Front Républicain donne raison sur ce point au Front National, ce dont on ne pourra que mesurer les effets dévastateurs.

Deuxièmement, la stratégie du Front Républicain repose sur l'idée que le rejet du FN par l'électorat est profond et durable. Ceci est doublement faux. D'une part en effet, en rejetant toujours plus les classes populaires et la jeunesse dans le désespoir, cette stratégie amènera des parts croissantes de celles-ci à sortir de l'abstention, où elles se tiennent aujourd'hui majoritairement, et à rejoindre le vote FN. D'autre part, il vient un moment où les électeurs de gauche à qui on demandera de voter à rebrousse-poil pour le PS ou pour la droite se lasseront de le faire et le signifieront en rejoignant l'abstention, ou plus vraisemblablement le vote blanc, comme on a déjà pu l'observer entre les deux tours des régionales.

La stratégie du Front Républicain fait une double erreur : d'abord installer le FN comme sa propre alternative ; et ensuite se présenter face à lui dans une position purement défensive. La défaite est certaine à plus ou moins brève échéance, et peut-être bien plus rapidement qu'on pourrait le penser.

Est-ce à dire qu'il n'y a aucune issue à cette situation extrêmement inquiétante ? Si, bien sûr : dans la reconstruction, hors du PS, d'une gauche sociale et écologique, qui propose aux classes populaires et à la jeunesse un projet politique dans lequel elles pourront se retrouver. Il reste à cette gauche-là à commencer par exorciser ses démons. Sans tarder.

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