J’ai été violée. Vous violez. Vous violerez encore

Ce texte est né comme réponse à la malheureuse et exécrable « lettre d'un violeur » publiée et mise à la une de Libération le 8 mars 2021. Écrit d'une traite, il fut mis de côté car trop difficile à relire. Il ne saurait cependant exister seulement chez moi, alors le voilà, brut et triste, aux yeux de tous, d'autant que cette histoire est identique à beaucoup d'autres, laborieuse et pénible.

Je reprends cette lettre pour remettre les choses à leur place, et donner à lire une vraie parole, sincère, peu rare, bien plus pertinente. Loin de moi l’idée de couper la parole à un homme, de le womanterrupter ou de le womansplainer bien sûr. Mais il y a des choses que l’on ne devrait jamais voir ni lire. Cette lettre, j’en connaissais le contenu avant même de l’ouvrir, comme beaucoup d’autres, et comme beaucoup l’ont écrit. Je joins ici ma parole à toutes les "lettres à mon agresseur/violeur/etc" qui sont passées. Et je voudrais leur dire bravo, et merci pour votre courage. Je reprends ici les mots de « Samuel », j’y mets mon histoire et j’ajoute ma pierre à l’édifice. #MoiAussi j’ai été violée, et moi aussi je vais le dire. Je considère notre parole plus importante et bien plus appropriée. Gardez les confessions des agresseurs et leurs lettres d’excuses – même si eux appellent ça des explications – si bien écrites soient-elles pour les tribunaux et en fait pour eux-mêmes. S’ils veulent partager ça avec leur·s victime·s, cela leur appartient. Mais la prochaine fois vous aurez la décence de ne pas étaler en pleine face à toutes les autres victimes ces lamentables explications pour un acte qu’il reconnaît atroce et banal. 

Je n’écrirai pas une « lettre à mes violeurs », ils n’en méritent pas tant, et je refuse de m’adresser à eux. D’autant plus qu’ils n’ont certainement pas conscience de ce dont il s’agit vraiment et que ça n’a pas tant d’importance pour moi. Je n’ai pas besoin qu’ils le reconnaissent, j’aimerais m’assurer qu’ils ne recommencent jamais, mais ce n’est pas en mon pouvoir. J’ai surtout besoin qu’ils disparaissent de ma vie pour que moi, enfin, puisse aller mieux.

On ne viole jamais par « pulsion » ou « désir pressant ». Oh j’imagine bien ladite « cascade de rage se déverser en [s]oi. De plus en plus de violence. De plus en plus d’intensité. De moins en moins de considération de l’autre. » comme dirait l’autre. On viole parce qu’on en a le pouvoir. On viole parce qu’on a le pouvoir. Le viol est la prise de pouvoir, la seconde où la considération de l’autre n’existe plus, remplacée par la soif de possession – que ce soit de l’autre, du corps de l’autre ou bien juste de l’instant. On viole car on est égoïste et lâche. Vous violez. Vous violez parce qu’on vous a éduqué et sociabilisé en tant qu’« homme » ? La belle affaire. Vous violez parce que tout vous en donne le droit, et que vous ne le remettez pas en question. Vous violez sans doute car vous ne vous posez pas la, ou des, question. 

Je suis encore éberluée d’avoir pu lire un tel texte. C’était d’une violence innommable, un choc d’une force et d’un épicentre beaucoup trop proche de moi. Je ne suis pas la seule à le dire, et là n’est pas mon propos. Je tenais juste à le souligner encore une fois. Cette lettre, beaucoup en connaissaient le contenu avant de l’ouvrir. Cette lettre, beaucoup l’avaient déjà reçue. Quelque part j’aurais aimé qu’à moi aussi on puisse donner des explications aussi précises et exposées de telle sorte. Et puis en fait, non, c’est trop dégueulasse. C’est moche, c’est bas, c’est trop violent, et encore une fois ça sert à retourner la situation et la responsabilité. C’est trop. Même s’il dit que ce n’est pas son but, c’est ce qu’il fait.
(Voir l’excellent billet de Préparez-vous pour la bagarre : Décryptage de la lettre d'un violeur en Une de Libération)

Alors je vais faire pareil, expliquer les faits, recontextualiser, et remettre au centre de la conversation le vrai sujet : « la banalité extrême et dangereuse du viol ».

J’ai été violée. La première fois, j’avais 13 ans et un de mes cousins s’est inséré dans mon lit. J’ai été violée. Une autre fois, une personne que je pensais de confiance a profité de mon sommeil pour me déshabiller et me pénétrer. J’ai été violée. Une autre fois, un garçon qui me plaisait mais avec qui je n’avais pas envie de coucher, m’a piégée, m’a fait boire et insistait quand je disais non. J’ai cédé, je n’ai pas consenti. J’ai été violée. Une autre fois, un matin très tôt, mon copain de l’époque, a lui aussi profité de mon sommeil pour me pénétrer. Après avoir fini il m’a dit « c’était horrible, hier soir j’ai eu l’impression de ne pas exister ». Il m’a violée pour récupérer son pouvoir, reprendre possession - sans cette petite phrase je n’aurais peut-être jamais réalisé. Elle fut pour moi l’équivalent de cette lettre. J’ai été violée.

J’ai été violée et je me suis sentie extrêmement seule, extrêmement sale. Extrêmement triste aussi, et je me suis sentie et me sens encore coupable. Moi aussi j’ai « appris à mentir, à cacher, à me figer. Appris aussi à ne pas percevoir ce qui ressort de l’anormalité. Ces mensonges qui ont été mon quotidien pendant des années, je les ai acceptés, j’ai grandi avec. Je dirais même qu’ils m’ont fait grandir de force. Ils ont marqué au feutre indélébile la manière dont j’envisage mon corps, les autres, et dont j’évolue en société. » 

J’ai été violée. Je n’ai jamais violé personne. Je n’ai jamais agressé quiconque, je n’ai jamais cédé à mes pulsions sauvages et destructrices, je n’ai jamais cessé de considérer l’autre. C’est moi qui ai porté la responsabilité de ces actes, qui la porte encore, c’est moi qui ai été écrasée. C’est la toute petite moi de 13, 17, 18, 22 ans qui est morte un petit peu à chaque fois. Parce que je n’ai pas compris, parce que je n’ai pas pu ou su en parler, parce que le poids de la culpabilité est gigantesque, parce que j’étais seule et sale. La « graine de destruction » que cela a mis en moi, c’est en moi qu’elle a poussé, et c’est moi qu’elle a détruite. Jamais je n’aurais imaginé ni même réussi à la retourner, à l’envoyer à quelqu’un.

Rarement j'ai eu envie de crier de la sorte « ET MOI ALORS, tu imagines la dose de haine de soi et de tristesse profonde, quand on veut mourir de 13 à 24 ans et qu'on se laisse passer sur le corps puisque tout est un mélange entre "à quoi bon" et "quoi que je dise on ne m'écoute/entend pas" ? ». Depuis presque un an je suis une thérapie, et encore une fois c’est moi qui paie pour aller mieux. 

J’ai passé beaucoup de temps de ma vie à être dissociée. Pour de vrai, quand il y a trop de monde par exemple, pas juste quand on me viole. Oui il y a plein de moments dont je n’ai absolument aucun souvenir, des manifestations par exemple, je n’y vais pas beaucoup pour cette raison, je « disparais » en quelque sorte, c’est mon esprit qui va se réfugier dans un endroit où il est tranquille et en sécurité pendant que mon corps est toujours là, mais sans raison, sans bien comprendre. Quand est-ce que ça a commencé ? Je vous le donne en mille. C’est un phénomène régulier, qui n’apparait pas que quand je commets un acte atroce, quand je perds le contrôle de moi-même et de mes pulsions. Vous allez rire, ça ne m’arrive pas, ça.

Lire la lettre de « Samuel » est épuisant et (me) demande un effort considérable. Écrire celle-ci, autant. Mais là où celle du violeur est difficile à lire c’est parce qu’il donne des explications et un contexte, des excuses en somme à un acte qu’il sait violent et traumatisant en insistant surtout sur le fait que c’est à cause de la société et que c’est lui qui est traumatisé, qu’il était « dissocié » … et qu’encore une fois, la personne victime n’est pas considérée, les victimes n’existent pas. Cette lettre qui devait avoir pour but de faire réfléchir, de proposer des lignes de reflexion que sais-je encore, n’a en réalité comme ambition que celle de se réhabiliter à ses propres yeux, grand bien lui fasse mais surtout à ceux de la société puisqu’en expliquant son acte avec et par les grandes lignes du système tel qu’il est, il s’y replace.

Et cette fois il pourra prendre la magnifique et très prisée place du « méchant mais repenti », le martyre en quelque sorte, l’Homme sacrifié pour le féminisme. C’est aberrant, mais astucieux. Le plus difficile à lire, c’est que c’est bien écrit. C’est raisonné, argumenté, posé, ça fait réfléchir j’imagine, c’est calme. Et encore une fois, le calme et la raison à l’homme, l’émotion et l’hystérie pour la femme. Vous croyez que j’exagère ? À la lecture du sien et à l'écriture de mon texte je hurle. Mon intérieur est brouillé, mes émotions sont en vrac, je ne distingue plus grand-chose de ma vie intime et interne, en un mot oui ça me rend hystérique.

Tout ça pour ça.

Vous n'avez pas fini de nous entendre.

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