Départs en vacances, la situation est sous contrôle.

Scènes de la vie ordinaire sous confinement dans une grande gare parisienne, misère, police, armée et vacanciers pressés.

Contrôle des attestations, gare Montparnasse © l.desbrusses Contrôle des attestations, gare Montparnasse © l.desbrusses

Arrivée à la gare Montparnasse en avance, en provenance d'une lointaine et tranquille province, pour rejoindre une autre lointaine et tranquille province, je croise dès la sortie du métro une bande de tous jeunes militaires qui jouent à la guerre. Je veux dire qu'ils marchent avec des armes dangereuses, l'air aux aguets, en se séparant pour monter les escalators comme s'ils redoutaient une embuscade. Je les recroise plus loin, eux d'abord, et une bande plus petite quelques minutes plus tard. L’un d'eux tient son arme de telle manière que le canon est tourné vers le ciel comme s'il était gêné de le diriger vers les humains qu'il croise. Les autres la tiennent négligemment, canon reposant sur l'avant-bras, comme si c'était un gros chat, pas gênés visiblement de viser nos abdomens.

Quand le numéro du quai enfin s'affiche, ce samedi 10 avril, à midi, les passagers, nombreux en ce jour de vacances avancées, empoignent leurs bagages et se précipitent en bousculant les plus lents comme si c'était une distribution de nourriture et qu'il n'y en aurait pas pour tout le monde. Combien de ces humains soudain tendus vers un but comme s'ils allaient le rater alors qu'il reste plus de 20 minutes et que la gare n'est pas si grande, combien de ces humains ont déploré assis dans leur fauteuil, voyant peut-être à la télé des réfugiés se battre pour un peu d'eau, le manque de, je ne sais quoi ? Combien de ces humains sont-ils conscients de la subite inquiétude sans rapport avec la situation qui vient de les saisir et les fait se mettre presque courir pour partir en vacances avec enfants, valises et sac en papier ornés de logos pleins de repas coûteux achetés à l'instant à l'une des boutiques de produits essentiels ? Combien voient-ils la jeune femme qui ne cesse de s'excuser de l'aide qu'elle demande et qui tourne sur elle-même dans la foule qui se précipite vers le quai 6 ?

Je ne sais si elle me reconnait quand je m'approche d'elle. Je lui ai donné un euro il y a quelques minutes avant d'acheter un café. Je ne sais si elle me reconnait et peu m'importe. Je ressens une grande peine devant son visage désolé de tant de refus, de la voir si désorienté, ne semblant plus vers où et qui se tourner. J'ai besoin soudain d'aller vers elle, de lui parler, de lui montrer que je la vois. Elle s'excuse encore et encore. Elle dit qu'elle cherche de quoi acheter du lait pour son bébé, je n'ai pas trouvé de travail, s'excuse-t-elle comme si j'allais la juger alors que je m'inquiète et m'attriste de ce travail qu'elle aurait préféré trouver, trouver où ? sur le coin d'une rue ?

Elle a laissé le bébé chez elle pour aller chercher de l'argent, il n'a pas encore mangé aujourd'hui, m'explique-t-elle, alors que je ne demande rien. Tendre la main est si difficile déjà, trouver la force et le courage de le faire ! Alors n'obliger personne à faire le pitch, prendre l'histoire pour vraie quoi qu'il arrive, vraie fausse embellie arrangée inventée, qu'importe, ne pas en soupeser la véracité, récompenser/punir l'actrice, écouter pour écouter, pour qu'une personne au moins dans cette gare ce matin écoute. La boite de lait en poudre coûte 21 euros, dit-elle encore avec une douceur lasse, triste. Sans essayer de me convaincre. Elle le dit. C’est tout. Elle dit simplement pourquoi elle est là à demander. Elle s'excuse encore de demander. Peut-être le fait-elle pour la première fois ? J'imagine que c'est la première fois. Elle est si maladroite, si gênée, si désolée. Et avec la même douceur triste elle me remercie avec une gratitude chaleureuse que je ne mérite en aucun cas pour deux euros ajoutés alors que je pouvais plus, me dis-je trop tard happée moi-même un peu par cette inquiétude de rater le train et par tout un héritage de pingrerie mesquine à l'égard des « pauvres » que je peine encore à secouer.

Assise à l'étage dans le premier wagon après l'entrée du quai où mon billet a été contrôlé largement avant le départ du train, j'oublie la femme en buvant distraitement un double café qui a coûté plus cher que ce que je lui ai donné, quand mon attention est attirée par deux hommes vêtus de sombre, gantés de latex noir, avec le mot police en blanc sur le dos. Les accompagne une femme à l'uniforme similaire mais dont le vêtement porte les mots "sécurité ferroviaire". L'homme le plus âgé assez costaud fait signe à un jeune homme. Je m'attends à ce qu'il lui demande son attestation. Mais non. Il le fait se placer dos à un grand panneau, sorte de sucette avec plan de la gare, et le palpe.

J’ignore ce que le policier dit au jeune homme et comment, mais je sens que ma réponse motrice à sa posture et sa gestuelle est de me rétracter : comme si j'allais me prendre une baffe si je n'obéis pas. Mon corps sait ce qu'un corps qui s'agite comme ça dit de son occupant. Avec la même pantomime, le policier demande ensuite au jeune homme de sortir ce qu'il a dans les poches, d'ouvrir ses sacs, de montrer leur contenu. Je suis trop loin pour entendre, pour savoir comment il s'y prend pour que l'autre optempère, ça n'est pas très légal tout ça, non ? Est-il un de ces faux gentils dont le corps menaçant fait passer un message opposé à leur propos policé, obtenant ainsi le "consentement" de l'autre qui, lui, a très bien lu la menace, se cachant ensuite derrière un : il aurait pu refuser ? Ou bien ce policier est-il si peu gêné de dominer que ses propos vont avec la posture ? Impossible de savoir : ce que j'entends, c'est ce qui se passe dans le train. Après la palpation et le contrôle des sacs le policier s'intéresse (et encore assez vaguement) à l'attestation que lui tend le jeune homme, autorisé à repartir.

Je commence à filmer sans très bien savoir pourquoi - parce que c'est mieux que l'impuissance la plus totale ? parce qu'il ne me vient pas à l'esprit de descendre du train pour, pour faire quoi exactement ? - quand le policier costaud fait signe à un second jeune homme, le fait se placer dos à la sucette mais derrière cette fois. La sucette fait désormais écran entre la scène et le train, même si de ma place ce qui se passe reste assez lisible. Le jeune homme se laisse palper, montre son attestation, ça ne suffit pas pour le laisser partir. Il doit ouvrir un de ses sacs (pourquoi pas les deux ?) et en montrer le contenu, il me semble que le policier fouille le sac, mais je n'en suis pas sûre. Le second policier qui lui demande leurs attestations à deux jeunes hommes en âge d'être étudiants sans les palper, me cache une partie de la scène.

Ce premier film est coupé quand me traverse soudain l'idée que moi et mon téléphone sommes visibles. Mon corps s'est rétracté en réaction à la pensée que ce policier puisse me voir filmer, sans doute à cause des coups d'œil vers le train que jette la femme de la sécurité ferroviaire. Mon imagination me le montre montant dans le train et chargeant pour arracher mon portable de mes mains. Je me recentre, je me calme pendant que les policiers se baladent un peu, discutent tranquillement. Je re-filme par principe, parce que je ne vais pas m'intimider moi-même avec mon imagination, quand une jeune femme à son tour est interpellée. Pourquoi elle ? Il ne semble pas y avoir d'autre règle que l'âge, le fait de voyager seul•e et peut-être (ou est-ce que je l'imagine ?) quelque chose d'une vulnérabilité sociale. Et le hasard. Elle aussi doit se placer dos à la sucette qui la cache en partie. Elle semble protester. Elle brandit son téléphone vers lui (sans doute pour montrer son attestation). Mais il fait signe à Mme sécurité ferroviaire de palper.

Je continue à filmer en regardant ailleurs, pauvre manœuvre pour ne pas attirer l'attention, mais ce policier, si j'en crois son langage corporel n'a pas de problème avec le fait d'être vu en train d'intimider. Combien sommes-nous à filmer depuis le train ? S'amuse-t-il de voir ces téléphones brandis aux fenêtres ? Après la palpation, il lui demande à elle aussi d'ouvrir un de ses sacs dans lesquels il fouille lui-même et, comme pour les autres sacs fouillés, plus pour la forme (c'est à dire mettre en scène le pouvoir de fouiller, intimider, violer l'intimité) que pour le fond (réellement chercher quelque chose, sinon il fouillerait ses deux sacs, non ?). Et c'est bien lui qui plonge ses mains dans le sac me confirment au visionnage les images que j'ai filmées.

Que j'ai filmé pour. Pour quoi ? Exercer mon pouvoir de filmer ? Ne pas être totalement passive ? Au cas où ça déborderait (plus) ? Pour témoigner de ce comportement qui - pour le peu que j'en sais - est illégal ? Témoigner auprès de qui, comment ? J'en fais quoi de ce film ? Y a-t-il un IGPN-citoyen, qui rassemble les images, les dates, les lieux, qui compile et recoupe ? Dois-je apprendre à flouter pour diffuser ces images - et d'autres qui viendront hélas - de manière individuelle, même si cela me semble moins productif (plus risqué aussi ?) que toute action collective ? Pour cela me reste à apprendre à flouter, une compétence qui, hélas, risque de devenir nécessaire par les temps qui courent. Plutôt que s'habituer, continuer filmer les violences policières petites ou grandes à tous les coins de rue, organisées, comme l'appauvrissement d'une grande partie de la population, par ceux qui se saisissent de toutes les opportunités que leur offre la crise sanitaire de contrôler les uns et d'enrichir les autres plutôt que de chercher collectivement les remèdes les plus adaptés pour que, par exemple, plus jamais une jeune femme ne cherche affolée dans une gare de quoi acheter une boite de lait en poudre pour son bébé.

 Louise Desbrusses

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.