Lettre à ma génération

Ma chère génération, tu es venue au monde avec le droit d’être absolument qui tu veux, de faire l’amour avec qui tu veux, de lire et d’écrire ce que tu veux, de boire et manger ce dont tu as envie, de t’habiller librement et d’emmerder Dieu ou de croire en lui comme bon te semble. Bref tu es ce qu’on appelle un bien né. Pourtant cette liberté tu ne l’aimes pas.

Probablement parce qu’elle est la seule que tu aies jamais connue, comme une vieille maîtresse que l'on répudie faute de nouveauté, tu t'en vas roucouler aux côtés de contrées aux idéologies liberticides. Quand elles ne sont pas mortifères.

Loin de moi l’idée de critiquer la nécessité de certaines causes mais tout humanisme, aussi beau soit-il, ne mérite pas n’importe quelle méthode.

Car c’est obsédée par la race que tu fondes ta lutte antiraciste, dans le mépris de l’homme que tu défends la femme et dans les pires archaïsmes que tu penses sauver notre planète.
Écologie, antiracisme, féminisme ne sont que de simples mots pour mieux voiler, à peine, les idéologies funèbres de jadis. Et c'est ainsi que sans hésitation, tu suis les prédicateurs d’hier qui tentent de renouveler leur bataille d’aujourd'hui à travers des partis dont rien, en dehors du nom, n’a changé en plusieurs décennies.

Bref, ma chère génération, tu te crois progressiste alors que tu es la digne descendante de la Terreur robespierrienne qui coupait les têtes de toutes celles et ceux qui n’embrassaient pas sa vertu bigote. Cette société dont tu penses défendre corps et âme les victimes, tu en deviens en réalité le pire bourreau. Et par là même, tu construis tes rêves de demain sur les cauchemars d'hier.

Mais comment en es-tu arrivée là ?

On te reproche souvent d'avoir oublié les idées d'antan. Laïcité, féminisme beauvoirien et autres universalismes. Mais comment oublier des idées que tu n'as jamais véritablement comprises faute d’en avoir connu d’autres ?  Comment te poser la question de ce qui est l'évidence même depuis ta venue au monde ?

Car les vrais amoureux de la Liberté, ceux qui savent en goûter l’extraordinaire saveur, sont le plus souvent d'une génération ou d'un ailleurs moins chanceux que toi.

Comment alors te reprocher de te terrer aujourd’hui là où tu peux et dans la perdition de ce paysage politique si morne et sans âme que tu as découvert en ayant pour seul choix Sarkozy ou Royal.

Et puis il faut bien admettre ma chère génération, que ces idéologies pour lesquelles tu votes aujourd’hui, et leurs tragiques séquelles, on t’en a trop peu parlé. 

Traumatisés par le terrible souvenir d'Auschwitz on en a oublié de t'enseigner son cousin Goulag, Celui-là même qui se terre dans tous les recoins les plus insidieux de toutes les « belles causes" à coup d’anticapitalisme et de domination du démon patriarche blanc. Ce subtil stalinisme qui se cache dans chaque idée prônant l'opprimé contre l'oppresseur. Ces idées dont l’essence même ne peut qu’être du côté du Bien. Rien d’inquiétant donc.

C’est ainsi que, obnubilée à l'idée de créer le prochain Surhomme tu as mis de côté les squelettes vivants qu'on te montrait durant tes cours d'Histoire et tu en as oublié que le Mieux va rarement de pair avec le Bien.

Soljenitsyne disait que c’est après une défaite que le peuple a le plus soif de liberté. Mais combien d’horreurs te faut-il encore ? Combien de camps et de décapitations doivent encore peupler nos livres d’histoire pour que tu saches comment discerner ce moment dans lequel nous nous trouvons ? Ce moment si proche de la défaite justement.

Car désormais, tu hurles et manifeste ta fureur, tu méprises le dialogue quand il est la pierre angulaire de toutes nos libertés et tu refuses la présomption d’innocence à toutes celles et ceux qui ne veulent pas et tel est leur bon droit, payer le tribut de ta bonne conscience. Ce débat que tu censures est pourtant le fondement même de cette Liberté sur laquelle tu craches quotidiennement. Car là se trouve l’immense beauté de cette société dans laquelle tu as eu le privilège de naître : avoir tout le loisir d’être dans le plus profond désaccord avec l’Autre tout en pouvant vivre avec Lui au quotidien.

Hélas tu oublies trop souvent ma chère génération qu'une société où l’on supprime toute nuance n’est rien d’autre qu’une tyrannie.

Et si l’accès à l’information, illimité, continu et instantané est probablement la plus belle des innovations avec laquelle tu es née, elle est aussi la plus terrible de toutes.

A force de scroller ton écran, tu ressens tout et donc ne ressens plus rien. A force d’émotions, tu ne réfléchis plus, tu ne vérifies rien et surtout tu oublies tout. Et tu dénonces, mon Dieu que tu dénonces ! Tu fustiges plus que tu n'as d'opinions et retweetes plus que tu ne t'informes réellement. Tu dénonces en continu et jouis de plaisir lorsque tu réussis à faire démissionner quelques politiques tout en contribuant à chacun de tes votes à la réélection des seigneurs de guerre d’hier.

Bref, en accusant à tort et à travers ce sont les leçons de l’Histoire que tu condamnes. Et la Liberté avec.

Tu hais la liberté d’expression de ceux et celles que tu traites désormais de « réacs » qui n’ont plus de liberté que celle dont tu ne t’offusques pas. Ces « vieux cons islamophobes » qui ont l’immense défaut selon toi de trouver que « c’était mieux avant » parlent et savent souvent mieux que toi ce qui te détruira demain. Ils l’ont parfois vécu. Plus que toi en tout cas.

Tu penses faire le Bien quand tu creuses les fondements d’une génération qui sera connue comme celle des Judas. Mais est-ce bien cela que tu veux que l’on retienne de toi ?

Oui les plus beaux progrès se sont d’abord faits en opposition aux règles mais à quoi t’opposes-tu aujourd’hui ? Cette transgression dont tu te fais la roue, de quelle dictature est-elle la révolte ? De la dictature « à la française » ? Celle-là même dans laquelle tu es née avec cet extraordinaire sentiment d'être inatteignable ? Mais ma chère génération c’est la liberté à l'état pur que tu trahis.

Vois-tu, cette bonne conscience avec laquelle tu t’endors chaque soir si paisiblement à l’idée d’avoir fait le Bien durant ta journée à longueur de tweets et autres posts Instagram humanistes, est celle-là même qui provoque mes insomnies les plus tenaces.

Les Grecs connaissaient deux sens au mot Utopie : le bon endroit et l’endroit qui ne peut pas être. Je t’en conjure ma chère génération, ne cherche pas l’endroit qui ne peut pas être.

Tu es déjà au bon endroit.

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