La République détricotée

La crise sociale met en lumière une crise institutionnelle. Comment apporter des solutions à l'une dont l'urgence s'exprime et à l'autre qui est le signe d'une sclérose des institutions. La cinquième version de la République montre ses limites, il convient de tourner la page.

Peut-on imaginer inscrire durablement le vivre ensemble dans une société d'inégalités croissantes, dans une République qui se déliterait sous l'effet des forces centrifuges ?

Les inégalités sont loin d'avoir disparu et tendraient même à s’accroître. Certaines sont là, visibles, mais il en est aussi des invisibles, celles des sans-voix, de territoires en souffrance dont les conditions n'émeuvent pas tant que les projecteurs médiatiques ne les éclairent pas. Qu'une exaspération n'ait pas éclaté plus tôt dans un coin de la République n'est en rien la garantie que tout y était parfait. Chacun était dans son petit coin de République et espérait que les changements ne l'affecteraient pas ou pas trop. Le discours du nouveau monde s'est construit par opposition des catégories. Chaque citoyen serait-il devenu le nanti d'un autre, chaque citoyen doit-il accepter de se plier à cette règle où cliver, stigmatiser l’autre, permet au prince de mieux régner sans partage sur un ensemble décousu ?

La somme de tous les citoyens ne fait pas un peuple si on en ôte le liant, ce vivre ensemble dont l'État à l’organisation décentralisée assure le cadre. Mais quand la solidarité républicaine est présentée comme un tableau comptable, où y caser la nécessaire fraternité, que reste-t-il de l'égalité qu'en théorie la République se fait fort d'assurer entre les territoires et entre les citoyens ? Que deviendrait le mot « péréquation » dont le but est à la base de redistribuer, de donner plus à ceux qui ont moins, si dans les faits beaucoup perdent de vue le bien commun ?

La décentralisation est un mode de gouvernement adapté qui permet aux citoyens de s’intéresser aux affaires locales mais dans un cadre national plus large. Ce constat fait, ne rendons pas outre mesure idyllique le tableau d'une République une et indivisible tant il est vrai que les inégalités, les cloisonnements sont encore trop présents.

Quelque chose de plus profond serait en germination. Quoi ? C'est la question à laquelle il est encore tôt pour y répondre.

L'assise d'un régime présidentiel, qui pourrait être qualifié d'impérieux par ses excès, a marqué les premiers mois du mandat de M. Macron. Le peuple (certains disent "l'opinion", terme sondagier à géométrie variable) a pu reconnaître au locataire de l'Élysée de la constance dans le discours. Mais dire les choses pour espérer les faire dans la foulée mécaniquement, est-ce gouverner ? Car si gouverner c'est l'art du faire savoir relayé par des faire-valoir, les limites de la com' excessive, lorsqu'elle érigée en mode de gouvernement, ne suffisent plus pour masquer une réalité crue. Quelques mois auront suffi pour étaler sur la place du village la morgue du prince et de ses courtisans envers les gens de rien. Belle image du banquet de la start-up France où sont conviés les premiers de cordée, héros des temps nouveaux, de qui ruisselleraient des jours meilleurs. Cependant, à l'instar du grand souper du roi, le peuple en est réduit à n'être que le spectateur. Certains peuvent espérer des miettes, des os à ronger, quand d'autres songent à renverser la table.

Dans une société où tout s'est accéléré, le temps peut paraître long pour des citoyens atterrés par le spectacle qui se joue. Bon gré mal gré, ils assistent contraints à la représentation d'une farce, d'une mauvaise pièce qui leur a été imposée par défaut. Que paraissent loin les sourires bienveillants d'un jeune premier en quête du rôle de sa vie, prodige des temps nouveaux qui, parvenu à ses fins, montre un visage crispé qui ne souffre pas la moindre contradiction, qui ne souffre pas l'existence de contre-pouvoirs qui sont pourtant les plus à même de tempérer la démesure d'un acteur ; acteur dont le rôle de composition consiste à surjouer l'opposition d'un modernisme en marche contre l'inertie de tous les archaïsmes.

La cinquième version de la République a fait son temps, il serait temps d'en changer et d'ouvrir les fenêtres. Le projet de réformes des institutions qu'avait lancé ce président était un leurre.

Derrière la réforme des institutions, qui avait été présentée comme gage de ''progrès'', "d'efficacité" se profile une supercherie. En vitrine, c'est certes l'affichage d'une revitalisation de la démocratie. Mais les citoyens ont-ils pris la mesure du revers de la médaille ? Paré de toute les vertus le discours de revitalisation démocratique n'en est pas moins retors. Sous couvert de revitalisation, c'est en fait l'instauration d'un régime personnel qui se profile avec à la clé un nouvel affaiblissement du rôle du Parlement. Ô certes, les apparences seraient préservées mais à quel prix ? Les citoyens souhaitent-ils l'avènement d'un régime présidentiel où un seul déciderait de tout sur tout ? Souhaitent-ils que la République se farde des atours désuets de la monarchie fût-elle élective ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.