Nous faisons de votre mort notre affaire

Que penser de ces contrats d'obsèques souscrits par de futurs trépassés ? Pauvres défunts qui n'auront pas entrevu que ces contrats confinaient parfois à l'arnaque. Les proches découvrent au moment du décès que le papier glacé des promesses est bien peu engageant.

Le temps qui précède la disparition d'un proche paraît suspendu à un souffle de plus en plus ténu.

Il y a quelques semaines, avant que sa conscience ne se mette à lui jouer des tours, mon père me demanda "Tu te souviens de la pochette rouge... ?" ce à quoi je lui répondis "Oui...". Cette pochette, il me l'avait montrée à plusieurs reprises, c'était devenu un incontournable avant ses derniers séjours à l'hôpital... c'est là où il avait rangé des papiers au cas où... tout était consigné, préparé, ordonnancé, réglé. Il me suffisait juste de composer un numéro de téléphone et tout serait pris en charge 24 heures sur 24, 7 jours sur 7...

Or voilà, ce jour est arrivé. Pas de chance, mon père, bien usé, n'a rien trouvé mieux que de passer de vie à trépas dans la nuit du vendredi au samedi. La veille, en quittant mon père qui avait basculé dans l'absence, je m'étais promis de passer toute la journée de samedi à ses côtés ; comme pour marquer une présence à côté d'une absence. Mais en rallumant mon téléphone tôt le matin, je vis s'afficher une notification de message nocturne dont je connaissais déjà la teneur sans même l'avoir écouté...

Ce samedi matin commença dans le silence. Puis vint le temps des formalités et une fois le certificat de décès établi, j'ai composé ce numéro dont mon défunt père m'avait tant parlé.

Et là, ce fut le pompon. Au final, je suis tombé des nues en m'entendant répondre que les bureaux de ce remarquable facilitateur de deuil étaient fermés le week-end et que le répondant ne faisait que prendre les messages et qu'il n'avait pour mission que de répéter en boucle que les bureaux étaient ouverts du lundi au vendredi et que je devrais rappeler à partir de 9 heures le lundi suivant.

Temps d'attente avec petite musique... et toujours aucune réponse pour savoir comment faire pour organiser la prise en charge de la dépouille pendant le week-end. J'en levais les yeux au ciel (si tant est que le ciel eût pu être une aide en la circonstance). Je tâchais de ne pas m'en formaliser sachant que les répondants de la plupart des plateformes téléphoniques ne font que débiter mécaniquement des éléments pré-mâchés ou ce qui s'affiche à leurs écrans. Pour répondre à des déboires de lessiveuse, passe encore, mais dans ce segment si particulier de la disparition d'un proche, certaines questions paraissaient incongrues... et que dire de l'absence d'empathie du répondant d'un facilitateur de deuil.

Mais passons. Mais dès le samedi, il fallait commencer à entrevoir les détails pratiques de l'organisation des obsèques, son coût et tutti... et ce à l'aveuglette sans connaître les dernières volontés du défunt... qui nous aura réservé une ultime blague ; ainsi fusèrent en famille les questions, curé, pas curé, annonce, pas annonce... seul point d'accord, la crémation... mais avec deux versions... La plus récente fut retenue.

Je devais donc rappeler lundi. D'aucuns auraient imaginé que la somme des données collectées le samedi aurait suffi pour que ce soit la compagnie qui rappelle. Eh bien non. Lundi matin, en fin de matinée, après l'appel, la compagnie daigna envoyer les dernières volontés de mon père que nous avions respectées... mais à quel prix, celui de cotisations à "fonds perdus" comme je le découvris par la suite. Mais avant tout, je me souviendrai qu'une organisation d'une fin décidée depuis des années peut buter sur un rien, il ne faudrait pas trépasser en dehors des heures de bureau et encore moins un week-end lorsqu'on a souscrit un contrat obsèques...

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