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Billet de blog 3 juil. 2020

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Philippe or not Philippe: was it THE question ?

Dans une Ve République dont le caractère présidentialiste s'est fortement accentué depuis 2002, changer de Premier ministre n'est plus changer le «chef» du Gouvernement. Le seul signal que donne Emmanuel Macron est de passer d'un «premier collaborateur» juppéiste à un adjoint connu comme fidèle de Nicolas Sarkozy...

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Emmanuel Macron et Édouard Philippe en 2017. © Montage personnel d'après sources Wikimedia Commons

On s'agitait dans le Landerneau médiapolitique entre remaniement prévisible et changement de Gouvernement. Car le Premier ministre ne démissionne jamais seul, tout le Gouvernement tombe avec lui (art. 8 de la Constitution). démissionne avec lui.

Depuis ce vendredi matin, nous avons la réponse à la question qui agitait ce que Raymond Barre nommait «le microcosme»: Édouard Philippe restera-t-il à Matignon ou devra-t-il se contenter de se retirer, au moins provisoirement, sur son Aventin havrais?

Le président de la République, après la crise des Gilets jaunes puis celle du Covid-19, s'interrogeait sur la suite ou, plus précisément, sur la gestion du temps et des affaires jusqu'en 2022 et son espérance d'être réélu pour un second mandat. Peut-être aussi sur l'épaississement de cette «feuille de papier à cigarette» entre lui et un Premier ministre jouissant d'une certaine autonomie et développant son propre style.

Inflexion, pas inflexion, changement de style voire rivalité personnelle? La Ve République présidentialiste — alors même que la lettre de la Constitution ne permet au Président que de nommer le Premier ministre (comme sous les IIIe et IVe République) — s'est caractérisée par des choix relevant du seul chef de l'État en fonction des circonstances et de ses préoccupations, parfois très politiques. Ainsi Michel Debré fut-il écarté par de Gaulle au profit de Georges Pompidou en 1962; ainsi Michel Rocard fut-il nommé par François Mitterand en 1988, quelque animosité qu'ils manifestassent l'un envers l'autre. Nicolas Sarkozy ne changea pas de Premier ministre pendant son mandat. Il fut le premier dans ce cas, mais le premier chef de l'État aussi dont le quinquennat était assorti d'une majorité parlementaire homothétique, élue après lui et pour la même durée que lui. Plus encore que sous de Gaulle ou Valéry Giscard d'Estaing, le pilotage dans tous les domaines était présidentiel.

Georges Pompidou en 1965 © Bundesarchiv, B 145 Bild-F020538-0006 / Steiner, Egon / CC-BY-SA

D'une rivalité ou d'une hostilité perçue, à tort ou à raison, par le chef de l'État peut découler une mise à l'écart. Populaire au sein d'une nouvelle Assemblée nationale à la majorité introuvable après les «élection de la peur» en 1968, Georges Pompidou fut écarté par de Gaulle; celui-ci avait semblé vaciller (Ah ! Baden-Baden!) quand celui-là s'était affirmé dans la crise sociale et politique, sachant négocier avec la CGT les célèbres accords de Grenelle. De même, François Mitterrand écarta en 1991 au profit d'Édith Cresson, une fidèle, Michel Rocard qu'il avait nommé Premier ministre par nécessité politique après sa réélection de 1988

On a dit parfois que le Premier ministre jouait un rôle de fusible: le changement de chef (théorique) du Gouvernement et d'équipe ministérielle étant supposé protéger le président. Ainsi s'explique le départ de Jean-Pierre Raffarin par Dominique de Villepin en 2005, après l'échec du référendum sur la Constitution européenne. Mais cela ne fonctionne plus depuis la réforme du  quinquennat (adoptée en 2000, appliquée en 2002) et l'inversion de calendrier qui fait des élections législatives un prolongement de la présidentielle et des députés des représentants légitimés par l'onction du chef de l'État. Plus de cohabitation. Le président de la République ne pouvant être renversé, nous sommes en mode tunnel.

La vie politique se poursuit à l'intérieur du champ politique: variations de configurations, jeu des positions personnelles. Mais au-delà? Sur les enjeux de fond sont tout autres, comme la transition climatique, la demande de protection sociale et économique, la crise démocratique que les élections municipales ont une nouvelle fois mise en relief. Renvoyons à l'interview de Chloé Morin (observatoire de l'opinion à la Fondation Jean-Jaurès) dans Libération (interview par Nicolas Massol, 03/07/2020: «Municipales : Il y a une distorsion entre le commentaire médiatique et la réalité électorale»).

Emmanuel Macron peut jouer lui-même. Alors que les évènements ont fait voler en éclat sa prétention à être «le maître des horloges», il lui reste la possibilité de changer de Premier ministre. Ce changement sur initiative présidentielle est certes contraire à la lettre de la Constitution de 1958, mais il est conforme à une pratique qu'on peut regarder comme une convention de constitution et que Michel Rocard, par exemple, ne contestait pas.

Battre ou rebattre les cartes... © «955169»/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre).

Hormis la période plus ou moins courte d'«état de grâce» qui suit son élection, c'est encore le seul moment où le président de la République a la totale maîtrise d'un choix, même si les circonstances peuvent limiter le nombre d'éligibles. Il peut alors distiller les inquiétudes ou les espérances des hôtes actuel ou potentiels de Matignon, mais aussi des différents ministères: nouveau Premier ministre, nouveau Gouvernement. Les cartes sont rebattues et les positions personnelles remises en question, à la merci d'un arbitrage entre l'hôte de l'Élysée et celui de Matignon. Mais à cet étrange jeu, les coups de poker ne se transforment pas nécessairement en réussites...

Au-delà de ces péripéties relatives, on voudra bien convenir que le passage d'un profil «LR juppéiste issu du Conseil d'État» à un profil «LR Bertrand-sarkozyste issu de la Cour des comptes» n'est au demeurant pas plus signifiant qu'un ex-Premier ministre non adhérent au parti majoritaire (LREM) et un nouveau Premier ministre démissionnaire le LR le jour de sa nomination à Matignon.

Le changement de Premier ministre et de Gouvernement ne changent rien au fait que, au-delà des changements de personne effectués ou à venir, les problèmes politiques, économiques et sociaux demeurent — et avec eux l'exposition directe du président de la République. Tout le reste n'est qu'habillage illusoire. Hormis l'intéressé (et les intéressés), Philippe or not Philippe n'était décidément pas la question, dans un dispositif ou le Premier ministre n'est plus, sinon un simple chef d'état-major, qu'un «moderne vice-président du Conseil».

Luc Bentz

Jean Catex, maire (LR) de Prades, à Prades, le 26/07/2011. © D'après «Erio Tac»/Wikimedia Commons, lic. Creative Commons CC-BY-SA int. 3.0.

P. S. (si je puis dire) — Jean Castex, présenté comme proche de Nicolas Sarkozy, dont il a été le conseiller social à l'Élysée, puis secrétaire général adjoint de la présidence de la République, avait été directeur de cabinet de Xavier Bertrand, ministre des Affaires sociales (gouvernement Villepin), puis du Travail (gouvernement FIllon).

Derrière les remous du moment (enfin, du moment médiatique et politique), cela ne change rien au déséquilibre des institutions où le véritable chef du Gouvernement est à l'Élysée, et non à Matignon. Le profil de Jean Castex est celui d'un haut fonctionnaire engagé en politique (maire, conseiller départemental et ex-conseiller régional LR), orienté clairement à droite, mais qui s'inscrira parfaitement dans une logique où le Premier ministre n'est pas le «Premier», à l'image des chefs de Gouvernement britanniques, mais le premier... des ministres du Président.

Comme Emmanuel Macron pourrait difficilement changer à nouveau de Premier ministre d'ici 2022, on verra à l'usage si les commentateurs ont raison, qui pensent aujourd'hui que cette désignation s'inscrit dans le droit fil de l'imprudence formule de Jacques Chirac à propos de son ministère de l'Intérieur Nicolas Sarkozy: «Je décide, il exécute». À l'évidence en tout cas, il n'y a pas de problème de ligne politique au sein du nouveau couple exécutif.
[Voir aussi: Ellen Salvi, «Jean Castex remplace Edouard Philippe à Matignon»,
Mediapart, 03/07/2020.]

[Article publié initialement le 03/07/2020 à 8 heures et revu le 03/07/2020 à 15 heures.]

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