Bac 2019: au-delà du feuilleton médiatique

Baccalauréat 2019 : ce que l'amplification médiatique d'un conflit atypique révèle des relations sociales. [MAJ 09/07/2019, 22 h 43]

Jean-Michel Blanquer, le 29 août 2018. © D'après Jérémy Barande, Flicker via Wikimedia Commons. Licence CC-BY-SA 2.0 (adaptation par Luc Bentz) Jean-Michel Blanquer, le 29 août 2018. © D'après Jérémy Barande, Flicker via Wikimedia Commons. Licence CC-BY-SA 2.0 (adaptation par Luc Bentz)

D'un côté, il y a le satisfecit officiel. Par communiqué publié le 8 juillet 2019 au soir, le ministère de l'Éducation nationale annonçait que «toutes les copies encore manquantes ont été rapportées par les professeurs grévistes, dans les différents centres d’examens. Les notes manquantes, pour le premier groupe d’épreuves, des candidats qui passaient le baccalauréat, ont pu être saisies.»  Il annonçait en même temps que les jurys concernés avaient pu délibérer et précisait, parallèlement, les ajustements pour les candidats admis dans ces conditions au deuxième groupe d'épreuves (oraux).

De l'autre, il y a l'écho médiatique et symbolique d'un mouvement social inédit et spontané, dans lequel certaines organisations syndicales généralement classées comme «contestataires» ont plus suivi (au sens non péjoratif du terme) ou accompagné le mouvement  qu'été à son initiative. Non sans querelles de chiffres, à commencer par le nombre de jurys touchés par le mouvement de 100 (ministère) à 300 (selon certains collectifs), sur un total de 1500 jurys (soit de 1 sur 15 à 1 sur 5), sans qu'on connaisse d'ailleurs la proportion moyenne, avec des variations sensibles sans doute, de correcteurs «rétenteurs» sur l'ensemble.

L'amplification médiatique
et politique d'un mouvement minoritaire

Le 4 juillet au soir, le ministère communiquait triomphalement (c'est ainsi du moins que je le perçois) qu'il n'y avait plus «que» 700 correcteurs rétenteurs sur 175000, soit 30 000 copies manquantes sur 4 millions (voir le site de FranceTV.info, article du 04/07/2019). Le 8 juillet au soir, dans une interview, le ministre évoquait un total de 2000 «grévistes» (des notes). Pour autant, entre le 4 et le 8 juillet, le sujet n'a pas dégonflé, faisant la une des médias et suscitant des réactions jusqu'au plus haut niveau de l'État. Dès que la question s'est posée, le ministère en général (et le ministre en particulier) n'a pas manqué de faire les gros yeux et d'évoquer d'éventuelles sanctions, financières notamment (service non fait). Manifestement, cette approche a masqué les tentatives de présenter les rétentions de notes comme minoritaires. Quand bien même elles l'étaient, elles sont apparues comme démesurément importantes, tant il est vrai qu'un «stade symbolique» a été franchi cette année, comme le rappelait l'historien de l'éducation Claude Lelièvre («La perturbation du baccalauréat: “une prise d'otage”?», 08/07/2019). C'est ce qui explique qu'au-delà des querelles de chiffres le phénomène de rétention des copies et des notes ait eu un tel retentissement.

Derrière l'apparente question du «bac Blanquer», il y a aussi un mal-être enseignant que traduit aussi un certain ressenti[ment] sur la question salariale. On ne reviendra pas davantage sur les contradictions des uns ou des autres, y compris sur les expédients mis en œuvre en cas d'absence de «retour de note» comme l'usage de la moyenne annuelle. Comme le précisait également le même Claude Lelièvre dans un billet légèrement antérieur («Les protagonistes des turbulences du bac devraient aller jusqu'au bout», 06/07/2019): «Blanquer devrait instaurer un vrai contrôle continu (sans “examen” ad hoc local) et ses opposants devraient s'opposer à tout recrutement sur dossier (“maison”) en classes prépa et en BTS. Au moins ce serait clair.» On peut même ajouter qu'avec ParcoursSup, aux classes préparatoires, IUT et sections de techniciens supérieurs se sont ajoutées les autres formations d'enseignement supérieur, et notamment les formations universitaires théoriquement non sélectives.

Mais on ne reviendra pas ici sur l'objet, ou plutôt les objets, du conflit, largement commenté par ailleurs. Nous nous intéresserons ici à deux aspects particuliers et, d'une certaine manière, complémentaires. Qu'est-ce qui explique que ces évènements autour du «bac 2019» aient connu un tel retentissement? En quoi éclaire-t-il l'état des relations sociales?

Le moment du bac,
une construction sociale de substitution

École élémentaire publique, 8 rue des Vertus, 75003 Paris © «Celette», Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA int. 4.0 École élémentaire publique, 8 rue des Vertus, 75003 Paris © «Celette», Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA int. 4.0
Il y a des «moments collectifs récurrents» qui ont une signification sociale. Le terme «marronnier», en argot de presse, renvoie aux articles saisonniers sur la rentrée des classes. La pratique en est ancienne depuis la généralisation de l'école primaire dont les cours sont parfois encore ombragées par des marronniers.

Le passage du baccalauréat est devenu un moment largement partagé par les candidats et leurs familles, un moment socialement significatif au fur et à mesure de l'accroissement du nombre de bacheliers dans chaque génération. Si l'on se réfère à l'édition 2018 de Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche (RERS 2018), document statistique publié par l'Éducation nationale, on constate que la proportion de bacheliers a été quasiment multipliée par quatre de 1970 à nos jours et qu'elle concerne aujourd'hui quatre jeunes sur cinq.

Or, en même temps que ce mouvement se développait (notamment à partir de 1985 et la loi Chevènement-Carraz créant le baccalauréat professionnel), l'autre grande référence commune (exclusivement masculine celle-ci) qu'était le service national (ex-service militaire) disparaissait du paysage dans les années 2000 (décision prise par Jacques Chirac, président de la République, en 1996). Il y avait belle lurette que les banquets «de la classe» avaient quasiment disparu, et plus encore les cérémonials collectifs liés à feu les conseils de révision.

Pour en rester à des logiques plus civiles, si le baccalauréat n'est plus un sésame absolu (en tout cas le baccalauréat général) comme l'était le certificat d'études de jadis (auquel les instituteurs du canton ne présentaient que les élèves qu'ils jugeaient aptes à le passer), il reste un point de passage obligé. On relèvera cependant que, dans sa médiatisation socialement construite, le baccalauréat général reste trop souvent l'unique référence, alors qu'il ne représente qu'un peu plus de la moitié des baccalauréats délivrés chaque année. On se focalise au 20 heures sur les sujets de philosophie. Quand évoque-t-on les candidats au bac technologique ou au bac professionnel? Le moment du bac est en effet traité au prisme très particulier de l'intérêt médiatique et, consciemment ou pas, des références implicites des catégories supérieures (en termes de revenu ou de niveau de formation).

Évolution du nombre de bacheliers (1970-2017). © D'après MEN/DEPP (RERS 2018). Données publiques Évolution du nombre de bacheliers (1970-2017). © D'après MEN/DEPP (RERS 2018). Données publiques

Il n'y a en tout cas pas de doute : dans l'imaginaire collectif, même s'il est de bon ton de prétendre qu'on «le donne» (ben voyons!), le moment du passage du baccalauréat, même si de toute éternité les formations les plus sélectives étaient préalablement orientées sur dossier, a remplacé le moment du «certif» passé au chef-lieu de canton et les fantaisies civiles des futurs ou ex-militaires «appelés». Malgré les biais de représentation (tous les exemples de substitution de notes que j'ai vu donner concernaient exclusivement le baccalauréat général), cela reste significatif et se marque d'autant plus que les générations «actives» sont celles de la croissance rapide du nombre de bacheliers. À dire vrai, même Jules Vallès, au XIXe siècle, pouvait intituler un des ses romans Le bachelier, signe qu'au-delà même de ses titulaires, le diplôme avait un statut social qu'explicite une formule bien connue des familles bourgeoises en des temps où il était plus chichement distribué: «Passe ton bac d'abord!»

Bien plus que le certif d'avant-hier, et comme le «service» d'hier, le moment de passage du baccalauréat revêt socialement un caractère initiatique, comme un point de passage nécessaire dans la transition de l'adolescence à l'âge adulte, même si elle est inachevée. C'est ce qui explique le retentissement d'un conflit atypique, révélateur d'une conflictualité nouvelle sur fond d'absence de dialogue social réel.

Ce que révèle un conflit atypique

L'historien Claude Lelièvre, ai-je souligné plus haut, rappelait que les menaces sur le bac avaient été agitées depuis fort longtemps (1965, précise-t-il pour le SNES), avec un échec qui, pour une part au moins, explique le basculement de majorité dans ce syndicat en 1967 (mais c'est une autre histoire). En 2018, note-t-il, «le passage à l'acte s'est produit, même s'il a été tout à fait minoritaire. Et il a un écho médiatique en rapport avec son impact symbolique historique».

Des organisations syndicales (UNSA, SGEN-CFDT) ont assumé le choix de ne pas appeler à la grève de la surveillance ou à la rétention des copies et des notes, non pas par alignement sur un ministre dont elles contestent les orientations et les pratiques, mais pour ne pas mettre les élèves en difficulté. D'autres ont fait le choix d'appeler, de soutenir ou d'accompagner un tel mouvement en motivant leur choix par l'absence systématique de réel dialogue avec le ministère en général et un ministre accusé de passer en force systématiquement.

De fait, le mouvement de rétention a été relativement spontané, mobilisant notamment des professeurs sans attache syndicale, avec des modalités d'échanges passant par les réseaux sociaux ou, par exemple, à l'instar des Gilets jaunes, s'étaient regroupés des «Stylos rouges» pratiquant les mêmes logiques de mouvement brownien. Le reflux du mouvement a sans doute été progressif et il n'est pas douteux que les menaces, parfois excessives d'un point de vue juridique (rétroactivité¹), présentaient cependant un risque pécuniaire réel (application de la règle de retrait d'un trentième de traitement à compter de la non-remise des copies corrigées et de la saisie des notes). Ne parlons même pas des menaces de sanctions disciplinaires voire pénales.

Stéphane Crochet, secrétaire général du SE-UNSA (9 mai 2019) © Luc Bentz. Stéphane Crochet, secrétaire général du SE-UNSA (9 mai 2019) © Luc Bentz.
Évoquant la question du bac 2019 («Blanquer /Bloqueurs : l’École est la grande perdante», 05/07/2019), Stéphane Crochet, secrétaire général du syndicat UNSA des enseignants (SE-UNSA), pouvait écrire :

«La catastrophe a été évitée et le SE-Unsa qui avait refusé des actions touchant aux examens est soulagé que les bacheliers et leurs familles aient pu obtenir à temps les résultats d’un examen si symbolique dans notre pays. Cependant l’École ressort abîmée de cette crise. Cette crise dégrade l’image du service public d’éducation et met en difficulté l’ensemble des personnels, y compris ceux qui placent l’intérêt général avant toute revendication, par attachement au Service public. Tout autant que le jusqu’au-boutisme des mobilisations, le SE-UNSA regrette la méthode et les choix gouvernementaux qui ont conduit à cette situation: le nombre et le rythme des réformes menées depuis 2017 sur fond de restrictions budgétaires sont incompatibles avec la sérénité nécessaire pour mener des politiques éducatives durables.»

En l'espèce, si Jean-Michel Blanquer porte une responsabilité dans l'exacerbation du ou des conflits, on ne peut considérer qu'il s'agisse simplement de la raideur propre à un ministre. Les développements du mouvement des Gilets jaunes, les inquiétudes en termes d'inégalités territoriales ou sociales dont témoignait cette «émotion», comme on aurait dit au XVIIIe siècle, semblaient un temps avoir remis en cause le mode de gouvernement technocrato-jupitérien-descendant en vigueur. Force est de constater, avec «l'acte II» du gouvernement Philippe, qu'il n'en est rien.

«Non à la réforme» © Luc Bentz, d'après une illustration Pixabay.com (domaine public). «Non à la réforme» © Luc Bentz, d'après une illustration Pixabay.com (domaine public).
Le passage en force continue tous azimuts, et pas seulement à l'Éducation nationale. C'est le cas à la Fonction publique, avec MM. Darmanin et Dussopt (voir ce billet). C'est encore le cas sur les retraites, après l'ajout annoncé de mesures sur un «âge d'équilibre» à une réforme qui ne se voulait «que» systémique, et sans qu'on sache si Jean-Paul Delevoye, pourtant macroniste de la première heure, est toujours le pilote de l'avion. C'est toujours le cas en matière d'assurance chômage, avec Mme Pénicaud (entre autres membres du gouvernement).

Le pouvoir en place ne saurait critiquer l'émergence de modes d'action fonctionnant par agrégats d'individualités, visant le spectaculaire qui ne rime pas nécessairement avec l'efficacité, dès lors que le dialogue social apparaît comme une fiction. Il peut se dire qu'il aura «maté» le mouvement social et que peu lui chaut de savoir négocier des compromis avec des partenaires cherchant à déboucher positivement. Faute d'échanges dans un cadre structuré et structurant permettant de délibérer (même sur le mode consultatif), on s'évite d'aborder au fond des enjeux complexes nécessitant de prendre en compte des enjeux et des contradictions multiples.

Ainsi l'Exécutif (l'Élysée et le gouvernement) n'a plus à s'exposer sur le forum qu'à des réactions épidermiques, focalisées sur une annonce ou un évènement isolé, et s'exprimant dans une apparente unité d'opposition: «pour ce qui est contre, contre ce qui est pour», comme le disait déjà plaisamment Pierre Dac.

De telles situations, propices par nature aux simplistes simplification binaires peuvent nourrir l'écume médiatique dans un succédané de débat public réduit, de part et d'autre, à des slogans réducteurs qu'illustrent des phrases choc (en franglais, punchlines), vite relayées, vite oubliées. Ainsi nourrit-on un improductif bourdonnement sans cesse renouvelé, où le pouvoir peut trouver son compte en jouant sur la posture «droit dans ses bottes» à la manière Juppé 1995 et le côté churchillien: c'est difficile et douloureux, mais il faut quelqu'un pour faire le job, et nous le faisons, mesdames-messieurs [ici, Coco, pense au gonflement pectoral et au regard ferme sur l'horizon].

La difficulté du mouvement social institué, au sens sociologique du terme, est de s'imposer dans un agenda qu'il ne détermine pas et dans un champ dont on veut l'exclure. Sauf naturellement si, pour des raisons boutiquières, on préfère jouer sur la pureté du «non» absolu et du «je suis le meilleur, et même le seul opposant réel». Reconnaissons-lui que c'est une lourde tâche, aujourd'hui, que de combattre les tendances centrifuges au délitement du collectif pour, au contraire, préserver une capacité collective à cristalliser des analyses complexes en vue de dégager des perspectives de moyen et long terme, loin de l'immédiateté des temps médiatique et politique.

Dans une conception normale du dialogue, les pouvoirs publics devraient être en capacité de considérer que d'autres voix que les leurs puissent être légitimes à porter des réflexions utiles, présenter des points de vue qu'on ne peut simplement écarter d'un revers de main. On voit bien aujourd'hui que l'amalgame de libéralisme autoritaire qui prévaut aujourd'hui n'y aide guère.

Pourtant, il y a toujours un moment où l'excès d'arrogance se paie avec le refus du dialogue social réel. L'accumulation des rancœurs successives pourrait, dans un contexte de deuxième tour de présidentielle similaire à 2017, se traduire par des choix (ou, pour les abstentionnistes, des non-choix) aux effets redoutables. Dans toutes les acceptions du mot, l'absence de prise en compte, et pas seulement de respect des corps intermédiaires favorise l'aventurisme. Pas besoin d'être bachelier pour en avoir l'intuition.

Luc Bentz


¹ Dans une interview télévisée diffusée (FranceTV.info), le ministre de l'Éducation nationale annonçait des sanctions financières sous forme de retenues de traitement (règle du service non fait) depuis le jour où les correcteurs avaient reçu les copies. Or le service non fait attendu ne peut être constaté, et donc justifier de retenue(s) sur traitement qu'à partir du moment où il est constaté. S'il n'y a pas d'élément de preuve attestant d'une «mise en grève des notes» (déclaration individuelle ou collective attestée), alors ce constat ne pouvait être opéré qu'à partir de la date prévue de remise des copies et/ou de saisie des notes. Autre cas possible: l'absence physique aux délibérations du jury. Il va de soi que la logique rétroactive dans un but punitif apparaît curieuse chez un ex-professeur agrégé de droit public dont les consignes de «substitution de notes» pendant ce conflit ont déjà été contestées (voir cet article de Marie Piquemal sur «l'oubli de la toge» dans Liberation.fr du 07/09/2018). Que ce soit du côté des aspirants bacheliers (au nom de la rupture du principe d'égalité) comme des enseignants sanctionnés financièrement, les recours juridiques risquent de ne pas manquer. 

 

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