L'enjeu du corps dans la domination

Pour la première fois de l'histoire, une ancienne colonie française demande à l'ancienne puissance coloniale la restitution de pièces d'art. Il s'agit du Bénin et de différents objets royaux pillés en 1892, qui sont aujourd'hui exposés au musée du Quai-Branly. La France a adressé une fin de non recevoir. La suite de l'analyse d'une histoire de la culture et de son exposition.

Le musée est une institution emblématique de toute cité. Celui-ci est la représentation d’une époque, de traditions, de symboles auxquels se réfèrent un peuple, une patrie, une nation, ou encore un état. Le musée d’une tribu était son totem, celui-ci avait plusieurs fonctions. Il était tout d’abord un symbole de puissance et de pouvoir mais aussi la représentation métaphorique de la tribu, qui, en tant qu’entité, était incarné dans ce totem. Aujourd’hui, cette symbolique semble être dépassé.

Si l’on s’interroge plus profondément, le totem moderne d’une nation pourrait être son drapeau. Dans le cadre du musée du Louvre, le plus célèbre de ses totems serait La Joconde de Léonard de Vinci. Elle est représentative à la fois d’une époque passée et du musée tout entier aujourd’hui. Comme le musée est une institution de la cité, il est représentatif de l’époque dans lequel se trouve la société de la cité. Il est tout naturel que l’on retrouve les questions de racialisation dans sa construction, sa composition et même dans ses murs. Le Musée de l’immigration n’était-il pas hier celui de la colonisation ? Le musée en tant qu’institution est la représentation du cadre dans lequel évolue toute tribu et donc toute société. Ce qui fait le musée est l’œuvre de l’homme, donc par extension, de son corps. Le musée expose les corps et l’oeuvre des corps. 

L’ « Autre » et la fascination du corps

Aujourd’hui nous sommes dans un régime républicain et démocratique, ce qui signifie que les musées, du moins nationaux, sont dans une optique non pas seulement de pédagogie mais aussi dans celle d’un échange entre les cultures (Sally Price, Réflexions sur le dialogue des cultures au musée du quai Branly). Il y a un défi important : combler le gouffre entre la signification originelle d’un objet et le caractère qu’il adopte une fois derrière la vitre d’une galerie de musée. Le tournant est lorsque le collectionneur Jacques Kerchache réussit à convaincre Jacques Chirac de développer le statut des arts non occidentaux. C’est une évolution historique via le changement de nom et de thématiques pour le Musée de l’immigration mais aussi pour le Musée de l’Homme. Pour celui-ci c’est Alice Conklin (In the museum of man - Race, anthropology and empire in France) qui s’est occupée de dresser le lourd héritage de ce musée. Un héritage composé de collections de crânes issues de l’anthropologie raciale et raciste du XIXème siècle. La Société de l’anthropologie se servait de ces crânes pour ses travaux. Une société fondé par Paul Broca, médecin, qui théorisa à propos des « volume de cerveaux » dans un but de différenciation des races.

Revenons au présent, il est important de faire remarquer que pas seulement les gens dépourvus de culture peuvent tomber et s’enfermer dans des stéréotypes en contemplant une oeuvre d’une autre civilisation. Avec le monde moderne (Télévision, internet) les appareils « exotisants » perdurent et sont voire même beaucoup plus forts. Il est difficile pour l’individu de se contrer sur la seule esthétique de l’oeuvre en question. Derrière chaque objet au sein du musée se cache une aventure humaine, des « trophées » rapportées d’explorations, ici encore c’est le corps, qui, de manière indirecte est à l’honneur. Celui de l’explorateur. Le terme très important utilisé par Sally Price est l’ « Autre ».

Affiche du Jardin zoologique faisant état d'une de ses « expositions » Affiche du Jardin zoologique faisant état d'une de ses « expositions »

Comment l’occidental met en scène l’Autre, comment il le pense et l’imagine. On distingue donc une fascination pour le corps avec par exemple le portrait de divination du roi Gbéhanzin en homme-requin et celui de son fils, Glélé, le « roi lion ». Le visiteur occidental va rendre hommage au corps de l’explorateur et va comparer le sien à l’Autre. En lisant Price, nous sentons son admiration pour ce qu’elle voit dans les différentes galeries du musée du Quai Branly. Nous pouvons alors avec ce contexte revenir sur les zoos humains du XIXème et XXème siècles décrits par Pascal Blanchard (Pascal Blanchard, Nicolas Bancel & Sandrine Lemaire, Les zoos humains : le passage d’un « racisme scientifique » vers un racisme « populaire et colonial » en Occident).

Dans la démonstration le terme d’ « Autre » est réutilisé. Pour expliquer le développement des zoos humains on nomme trois raisons : la construction d’un imaginaire social sur cet Autre, les théorisation de la « supériorité » des races et l’édification d’un empire colonial en pleine expansion. On met alors en place des « musées vivants ». En France c’est par exemple la création d’un « village nègre » à Paris à l’occasion des expositions universelles de 1878 et 1889. On apprend les deux phases d’un racisme qui vise l’Autre. La première phase est le racisme coloniale et/ou scientifique le second est le racisme « populaire ». La racisme populaire s’exprime dans la presse avec pour toile de fond l’expansion coloniale. Le discours scientifique va s’occuper de légitimer cette entreprise coloniale. On peut rajouter à cela le discours politique. En tête, Jules Ferry qui parle d’un « droit des races supérieures à civiliser les races inférieures ». C’est ce qui est évoqué par Blanchard avec la « mission civilisatrice » de la IIIème république. La rupture va intervenir avec la théâtralisation de l’Autre à travers des spectacles et un folklore.

Les traits qui ressortent dans cette exposition de l’Autre est le caractère sauvage qui lui serait inné, une frontière à la fois mentale (violence des indigènes) et physique (exposition et accoutrements) est érigée entre « eux » et « nous ». Pourtant il est à préciser que cette imagerie est parfois montée de toute pièce par des promoteurs. En effet nous savons que certaines troupes restaient parfois des années en Europe et que ces « indigènes » acceptaient d’être exhibés contre rétribution. De plus la population n’avait d’informations sur l’empire colonial, bien souvent, que via des canaux officiels. Pour comprendre cette fascination du corps et sa radicalisation qui amène à sa différenciation, nous pouvons nous orienter vers les pratiques sportives de la France coloniale.

Le corps colonial : Un outil et une peur

Les militaires, commerçants et autres missionnaires vont apporter dans leurs valises les différents sports théorisés en Europe. Le plus répandu et le plus intéressant pour étudier le rapport au corps est le football. Chez les militaires deux théories vont s’opposer au sujet de l’éducation du corps de l’indigène par le sport. La première est celle du général Mangin qui parle de la « force noire » afin de revigorer les troupes coloniales. Mais le cliché du corps est aussi présent, car le général y voit aussi une manière de « rééduquer » le corps du colonisé. La seconde est sur le plan mental, le général Jung (Commandant supérieur des forces de l’Afrique de l’Ouest française en 1928) qui voit ce jeu trop compliqué pour les « nègres ».

C’est un outil pédagogue dont va justement se servir le père Raphael de la Kethulle au Congo belge, dans la ville de Léopoldville. On oblige les enfant de l’école Saint-Joseph de jouer au football lors des récréations. La violence des corps (tout comme lors des expositions) est une des explications, on voit le football comme un outil de pacification pour les « nègres et leur passion innée à se battre ». Le football colonial est à l’image des expositions qui vont se développer en Europe par la suite. On y relève son caractère exclusif. En effet il n’est pas toléré au départ de laisser se créer des équipes indigènes ou en tout cas de les laisser affronter des équipes de colons. C’est le cas des pères français, qui au départ sont réticents à l’idée de voir leurs ouailles détournés de la messe par le ballon rond. Néanmoins des clubs sont créés avec des noms typiquement français. On retrouve nombre de clubs répondant au nom de Jeanne D’Arc.

Photo d'une des mise en scène « zoologique » Photo d'une des mise en scène « zoologique »

Et lorsque des indigènes créent l’USI (Union Sportive Indigène) au Sénégal, on menace d’exclusion ses membres s’ils osent jouer un match contre la Jeanne D’Arc de Dakar. On évite par cela tout incident qui émanerait d’une victoire indigène. La confrontation des corps pourrait remettre en cause l’autorité du colon et sa supériorité à la fois corporelle et mentale. On préserve l’entre-soi et on peut, par la même occasion développer les théories raciales entourant le corps de l’ « Autre ». Cette première théorisation des corps va donc pousser aussi à une mise en scène notamment par le comité olympique italien qui réunit six équipes indigènes afin qu’elles jouent un tournoi en 1936. L’ironie veut que leurs noms d’équipes soient des noms fascisants (Régime fasciste de Mussolini au pouvoir). On y exalte aussi la « sauvagerie » supposée des joueurs et on interdit les chaussures afin de satisfaire la conscience du supporter italien. Tout ceci peut créer un parallèle entre les théories coloniales sur le corps et les « zoos humains ». Le premier point de vue sur le corps de l’ « Autre » va alors créer tout un clivage qui doit être conservé à travers la racialisation. Une racialisation faite autour du corps et dont on entretient l’image. L’infériorité mentale et la violence physique en sont les maîtres mots. L’exclusion dans le sport renvoie à la séparation dans les expositions humaines.

Il est aussi interessant de remettre en perspective cette violence du corps. La théorisation du football s’est faite au sein des Public schools, qui comme leur nom ne l’indique pas est réservé aux enfants des élites britanniques. Le football ou le rugby allaient permettre de former symboliquement ces futures élites. En effet ces garçons étaient amener à diriger que cela soit dans la vie politique ou sur le champ de bataille. Diriger les masses et le peuple. Norbert Elias le dénonce dans son analyse sur le sport et la violence (Norbert Elias & Eric Dunning, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Fayard, 1994). Selon lui ce football permet de dépolitiser les foules et de contrôler la violence des corps. Contrôler la violence des foules au sein des sociétés en temps de paix tout en entretenant le chauvinisme grâce à des confrontations entres nations. L’ « Autre » ne fut pas simplement l’indigène et le colonisé. Il est désormais temps de passer de la théorie à la pratique et de constater les effets décrits précédemment dans le corps même du musée. Ce corps institutionnelle qui représente le corps physique.

Le corps du musée : entretien du « racisme populaire »

Le Quai Branly dispose de sa collection permanente en quatre sections : Océanie, Asie, Afrique et Amériques. Il est intéressant d’analyser la disposition du corps de la collection. Tout d’abord, la majeure partie des objets exposés sont autour du corps : vêtements, statuettes, masques, etc. La collection sur l’Océanie parait largement « primitive » alors que bon nombre des objets datent du XIXème et XXème siècles. La rupture entre la section Asie et Océanie renforce cette impression. En effet dès la première vitrine nous apercevons des habits et autres costumes. Objets qui sont impossible de trouver dans la section Océanie. La section africaine ne se porte pas grandement mieux. Très peu d’objets du quotidien sont exposés. La plupart concernent des rites religieux et/ou initiatiques. Une image « cliché » de l’Afrique et de sa culture. Ici aussi, grand nombre d’objets tournent autour de la thématique du corps. Cette absence d'éléments dans une section par rapport à une autre induit forcément en erreur la vision du visiteur et donc son esprit. Nous sommes peu à lire chaque indication en bas d'une vitrine. 

Le Monde arabe possède ses propres galeries et possède des habits en exposition, ce qui n’est pas le cas de l’Afrique Noire. Comme le dirait Pascal Blanchard : « on leur a refusé la modernité ». En effet la temporalité semble s’être cassée au sein du Quai Branly. Rapprocher des objets comme un costume tunisien datant du XXème siècle et une statuette malienne datant du XVème siècle impose une cassure de manière inconsciente dans l’esprit du visiteur. Tout comme le comité olympique italien en 1936 lors de son tournoi de football indigène interdisait aux joueurs africains les chaussures lors des rencontres, pour ne pas choquer le spectateur italien. La conscience du visiteur est conforté par la disposition faite par le sens de la visite. Une racialisation s’impose, en différenciant les évolutions entre les cadres géographiques. Le choix des couleurs au sol suivent les clichés orientalistes. En effet, la section Afrique possède un sol orange comme pour rappeler la terre battue. Une ambiance rendant primitif ce qui ne l’est pourtant pas. Il est inquiétant de voir que même dans une démarche culturelle et pédagogique, des réflexes perdurent.

Statue représentant le roi Béhanzin, dernier roi du Dahomey (1890-1894) - Musée du Quai-Branly Statue représentant le roi Béhanzin, dernier roi du Dahomey (1890-1894) - Musée du Quai-Branly

La racialisation des corps et des objets a pour origine les réflexes colonialistes. Il faut aborder les origines des collections. Nous apprenons grâce aux cartes descriptives que la majeure partie des objets asiatiques proviennent de l’ancienne Indochine française. Encore une fois c’est le corps de l’explorateur qui est mis en avant comme lors du siècle dernier. On fait état de donations. Lorsqu’une grande entreprise en est à l’origine comme AXA, on parle alors de mécénat. Un terme largement mélioratif.

Il est amusant de constater que nombre d’oeuvres européennes et « orientalistes » ont trouvés leur place dans la section Afrique. On retrouve le peintre Emile Bernard avec Les pleureuses du Caire ou encore Ange Tissier avec son Esclave Algérienne ou odalisque. Ici nous avons la vision de l’Afrique par des européens. Des peintures qui sont en rupture avec le reste des galeries. Ce qui induit une différence de style dans la représentation des corps. Enfin une section qui termine par la salle de l’art graphique. On y retrouve des dessins d’André Maire. Un artiste qui remporta le prix Madagascar en 1958. Il fut d’ailleurs un des derniers lauréats. Quel est ce prix ? Un prix financé par le gouverneurs coloniaux qui permettait à des artistes de passer une année sur l’île, alors colonie française. Pourquoi des oeuvres européennes dans un musée censé étaler l'art étranger ?

Les actes du passé et le corps du présent

La racialisation à l’intérieur des musées a pour origine les théories entourant le corps, le nôtre ainsi que celui de l’ « Autre ». Tout ceci donna la naissance d’un racisme populaire incarné par les zoos humains. Cependant, un siècle plus tard, traces et réflexes de cette époque sont toujours présents. Une réflexion fut enclenchée à partir des années 2000 avec notamment la fondation du musée du Quai Branly ou la « réhabilitation » du musée de l’Homme. Il semble que pour le premier, la chose qu'il voulait dénoncer s'incarna encore plus, mais de manière subtile. Pour le second, la complète transformation semble enclenché une infantilisation de son concept.

Le racisme populaire dont parle Pascal Blanchard peut encore se ressentir. Pour reprendre le fil et l’exemple du sport nous pouvons évoquer le mouvement qui suivit la victoire de l’Equipe de France de football lors de la coupe du monde 1998. Ce mouvement qui s’incarna par la thématique de la « la France black blanc beur ». Chose que l'on retrouva par la suite au musée Grévin avec certains des joueurs vainqueurs possédants des origines diverses. Encore une fois c’est la glorification du corps à travers une racialisation indirecte. On peut émettre un parallèle avec le contexte colonial et militaire. Avec par exemple l’exhibition des corps des Touaregs en 1894 dans les rues de Paris, un mois après la prise de Tombouctou.

Contrôler le corps, c’est contrôler l’individu, c’est donc « théoriser » sa condition ainsi que son art.

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