La Mémoire - Entre émotion et réflexion (2/2)

Le traitement de la Mémoire n’est pas une science exacte, elle est bien souvent sujet à débats et tensions. Les symboles qui la composent évoluent en fonction des époques et des régimes. Le reportage de CNN (Libye) permit de rendre mondiale, une information vieille de plusieurs années. Les manifestations qui suivirent, permirent de remettre en lumière certains débats de la société française.

Le reportage de CNN au sujet de l'esclavage en Libye diffusé à la mi-novembre provoqua une énorme stupeur de par le monde. Il est à la fois étonnant et habituel que de voir cette émotion. Cette situation fut dénoncée depuis de nombreuses années par les ONG. Le degré de médiatisation est alors en fonction de celui qui porte le message. Il est aisé de porter le bon message, mais il est compliqué que d’être un bon messager. La rage atteint donc la France. Une rage qui par une manifestation devant l’ambassade Libyenne à Paris eut l’avantage d’amener sur le devant de la scène cette question. Après les polémiques sudistes outre-Atlantique (le lien du premier volet de cette série), cet épisode est une nouvelle occasion pour débattre des symboles français se rattachant à l’esclavage et par extension à la racialisation de la condition humaine.

navigation en eaux troubles

En France le débat s’est aussi invité sur les symboles présents dans l’espace public. Des villes comme Nantes ou Bordeaux sont par leur passé esclavagiste, durement marquées. Il existe nombre de rues se rapportant à la traite triangulaire. Il faut savoir interroger plus longuement et de manière plus « lointaine » toutes ces questions. Que le fléau de la déshumanisation au regard de ce trafic d’êtres humains ne soit en aucun cas le seul apanage des côtes libyennes. Tout d’abord, les réseaux de passage vers l’Europe sont en soit, déjà, une mise sous tutelle de l’individu. A la merci du passeur, à la merci du risque et enfin à la merci du destin. Les migrants dans une situation précaire, sont depuis plusieurs années, des milliers à perdre la vie et à risquer tant de choses, à commencer par leur vie et donc leur liberté. Dans un second temps, il est bon de regarder les rues françaises qui portent les stigmates de la traite. Les deux villes qui viennent à l’esprit sont donc Nantes et Bordeaux. Tout comme aux Etats-Unis, on retrouve la Mémoire dans la rue, dans les artères, au sein des différents passages de ces villes.

L’exemple le plus significatif se trouve à Bordeaux. Non loin de la place de la Victoire. Cette place qui se trouve au croisement ou dans le prolongement des grands axes de la ville. On trouve à quelques minutes à pied de cette place, un carrefour, avec deux noms inconnus du grand public : David-Gradis et Broca. Le premier est un homme politique local, qui manqua de peu son élection aux Etats généraux de 1789. Mais il fut aussi un commerçant, qui ne fit pas fortune grâce au vin, mais grâce au commerce de la traite. Le second est médecin, mais aussi est surtout un théoricien de son domaine. Il établit des théories sur le « volume des cerveaux » afin de différencier les races. Il n’est pas utile de développer plus longtemps. Cependant la question de la Mémoire doit se poser. Ces noms ont droit à des artères tout comme d’autres personnages plus emblématiques de l’histoire de France. Si ces derniers ne disparaissent, il est indispensable de traiter et d’enseigner ces noms et leur histoire. Le Sud-Américain (USA) n’est pas le seul à affronter ces démons mémoriels. Ces deux noms ne sont pas les seuls exemples qui peuvent être mobilisés. Entre Nantes et Bordeaux, on dénombre en tout 29 rues qui rendent hommage à des personnalités qui furent reliées au commerce triangulaire.

Statue du général Charles Victoire Emmanuel Leclerc à Pontoise (1869) Statue du général Charles Victoire Emmanuel Leclerc à Pontoise (1869)

Dans la région parisienne nous pouvons aussi retrouver de pareils hommages discutables. Un nom cette fois-ci, plus célèbre (relativement), est celui du général Charles Victoire Emmanuel Leclerc. En 1802, il est envoyé par Bonaparte à Saint-Domingue (future Haïti) pour rétablir l’autorité de la France et par la même occasion, l’esclavage. Il est par la suite défait en 1803 et l’île devient indépendante le 1er Janvier 1804. En 1817, Bonaparte, en exil, reconnaît que cette expédition fut une erreur, mais nous savons que les instructions secrètes remises à Leclerc concernaient bien un désarmement des officiers noirs et le rétablissement de l’ancien système via l’esclavage. On trouve une statue de ce général dans le Val d’Oise ainsi qu’à Pontoise, tandis que Napoléon repose aux Invalides, entouré des noms de ses plus grandes victoires militaires et visité par des milliers de personnes, chaque année. Mais les questions autour de la personne de Napoléon Bonaparte sont médiatisées. Bien souvent, ce dernier est présenté comme un dictateur chez nos voisins européens, ce qui n'est pas le cas chez nous. Il est important de s’intéresser aux subtilités de l’Histoire, s’intéresser à ceux qui passent entres les « mailles du filet » de la Mémoire.

Les racines du mal - Le code Noir

Le Code Noir est sans doute un des textes les plus célèbres dans la conscience collective en ce qui concerne le rapport entre la France et l’esclavage. C’est plus particulièrement un nom donné à une ordonnance royale de Mars 1685, durant le règne de Louis XIV. Le terme de « Roi soleil » devient tout à fait ironique et mériterait aussi d’être questionné. Le but de cette ordonnance est alors d’affirmer le rôle sucrier de la France (la culture de la canne à sucre dans les colonies) de structurer et de conditionner l’ « outil d’esclave ». C’est l’analyse de Louis Salin-Molins, professeur émérite en philosophie politique de Paris 1 et Toulouse 2. Ce code Noir est peu à peu alimenté par d’autres édits publiés jusqu’en 1724, sous le règne de Louis XV. Chaque édit s’adressant à une zone géographique particulière. Le premier concernait la Martinique et la Guadeloupe, tandis que le dernier concernait la Louisiane. Tous ces textes sont une précision du statut pénal et juridique des esclaves et codifient les relations entres eux et leurs maîtres. Le rédacteur du premier édit est Jean-Baptiste Colbert (Son fils, le marquis de Seignelay acheva l'édit).

La statue de Jean-Baptiste Colbert, un des rédacteurs du Code Noir, face à l'Assemblée Nationale La statue de Jean-Baptiste Colbert, un des rédacteurs du Code Noir, face à l'Assemblée Nationale

Colbert est tour à tour contrôleur général des finances, secrétaire d’Etat de la Maison du Roi et secrétaire d’Etat de la Marine entre 1669 et 1683. Il est celui qui développa le commerce du royaume et milita pour une politique mercantiliste et interventionniste de l’Etat, mais il est aussi et surtout celui qui prépara le Code Noir. La Mémoire et le travail historique font que son nom est bien plus souvent associé à la réussite, à la puissance d’état ou encore au labeur. Les manuels d'histoire du XXème siècle le présentaient comme un homme populaire, dévoué au Roi, au sens de l’Etat et qui ne se résignait jamais face à la tâche à accomplir.

Aujourd’hui sa statue fait face à l’Assemblée Nationale. L’institution représentant la population française, une institution qui doit se montrer garante des droits de cette dernière. Nous devons nous interroger sur la légitimé concernant la place de cette statue, à cet endroit. Je dirais même la légitimité de sa représentation dans tout endroit de l'espace public. Nos chers députés sont peut-être inspirés par cet homme qui atteignit le sommet de l’Etat grâce à ses relations et qui profita de cette place pour abattre son rival, Nicolas Fouquet. Une Histoire bien souvent peu enseignée au sein des collèges de la République.

L'Ecole de la République

L’école de manière générale et celle de la République en particulier a pour rôle l’entretien de la Mémoire. Ceci s’opère au travers de la pédagogie, de travaux et des programmes scolaires de manière plus globale. Se sont une première séries de lois à la fin du XIXème siècle, sous la IIIème République qui font la matrice de ce qu’est l’école française aujourd’hui. Elles rendent tout d’abord l’école gratuite en 1881, puis rendent l’instruction obligatoire et l’enseignement publique laïque en 1882. Cette série de lois porte le nom de Lois Jules Ferry. Ces lois sont une victoire contre la droite monarchiste et une consolidation significative du régime républicain, douze ans après la fin du second empire de Napoléon III. Celui qui incarne cet esprit républicain est donc Jules Ferry, ministre de l’instruction publique au moment de la parution de ces lois. Encore aujourd’hui il est une des incarnations les plus célèbres de la République. Mais il fut aussi un des partisans de la colonisation et la justifia par plusieurs discours et prises de position.

Statue de Jules Ferry, en compagnie de Marianne, aux jardins des Tuileries Statue de Jules Ferry, en compagnie de Marianne, aux jardins des Tuileries

Tout d’abord abordons les actes. Jules Ferry est celui qui obtient le protectorat de la Tunisie via le Traité du Bardo, le 12 Mai 1881. Il est avant cela, celui qui motive l’expédition de Pierre Savorgnan de Brazza qui avait pour objectif la conquête du Congo en 1879. C’est justement dans un cadre colonial qu’il verra la fin de sa carrière politique en 1885. En effet l’Affaire du Tonkin et les polémiques qui suivent ainsi que son impopularité eurent raison de lui. Passons alors sur le volet idéologique. Jules Ferry justifie la colonisation et l’expansion de la France. Le discours le plus important sur la question est celui du 28 Juillet 1885.

Il précise notamment : « Qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ». Dans cette colonisation il y voyait donc le « devoir supérieur de la civilisation ». Son grand adversaire à la fois politique et idéologique est alors Georges Clemenceau. Celui-ci fustige un discours qui justifie le profit du seul « civilisateur ». Il rappelle bien souvent les crimes commis au nom « de la justice et de la civilisation ». Les conservateurs sont alors opposés à ces aventures qui selon eux, détournent les investissements en dehors du territoire national. Il faut préciser que la gauche républicaine dont fait partie Clemenceau y est également opposée. Mais il n’est pas question de moral pour eux, mais de priorités. Cette expansion détourne l’attention que l’on devrait porter aux provinces perdues d’Alsace-Lorraine selon eux.

Le lycée Jules Ferry, dans le IXème arrondissement de Paris Le lycée Jules Ferry, dans le IXème arrondissement de Paris

Aujourd’hui pourtant, Jules Ferry est l'homme le plus célébré au fronton des 67 000 établissements scolaires français. Je parle ici des chiffres d’un recensement datant de 2015. En effet pas moins de 642 écoles, collèges et lycées portent son nom, devant des personnalités comme Jacques Prévert (472), Jean Moulin (434), Jean Jaurès (429), Jeanne d'Arc (423), ou encore Victor Hugo (365). Ici, la question à se poser est la suivante : comment de tels profils peuvent-ils aujourd’hui êtres autant présents dans l’espace public ? La réponse doit s’axer non autour de la morale ou de la justice mais autour de la question des rapports de force et du pouvoir. Des hommes comme Colbert et Ferry sont des figures qui constituent l’imaginaire collectif du cadre actuel dans lequel nous vivons que cela soit au plan institutionnel ou sociétal. Cela renvoie à un de mes autres billets dans lequel j’aborde le rapport entre la liberté et la légalité (Liberté face à légalité: une fabrication philosophique et politique). Les deux hommes ont apportés et alimentent le régime actuel. Jean-Baptiste Colbert est le synonyme du sens de l’état, de sa centralisation et de sa puissance. Le second incarne l’école publique, républicaine et laïque. Une symbiose de l’esprit républicain et jacobin.

l'inconscient et le débat biaisé

L’espace public et les symboles dont il regorge sont la représentation de différentes époques. Mais ils sont aussi et de manière plus subtile un curseur de l’évolution des sociétés. La place que tient la conscience collective et la teneur de celle-ci. Ils imprègnent non pas seulement l’espace mais aussi leur temps et les individus. Les mots ainsi que les choses ont un sens caché dés lors qu’on prend le temps de les interroger. Cet espace dans lequel nous vivons permet enfin de mieux comprendre les débats et polémiques d’aujourd’hui.

Les individus n’arrivent pas à dépasser des schémas intellectuels qui proviennent du cadre même dans lequel ils évoluent. Un ministre de l’éducation (Jean-Michel Blanquer) qui semble ne pas saisir la construction et la signification de termes comme « personne racisé » ou « racisme d’état » est bien la démonstration de ce cadre mental. Un cadre fait d’images, de figures, de légendes, qui s’expriment alors dans l’espace public. La Mémoire et l’entretien de celle-ci influencent nos paroles et nos capacités de compréhension de notre monde et de ses enjeux. Nos symboles et autres représentations signifient bien plus qu'on ne pourrait le penser.


 

Billet N°5

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