Le « Pontpulisme »

Les différentes réactions, à la fois médiatiques et politiques, autour de la catastrophe de Gênes démontrent les traits que l'on attribue au pont. Cette structure catalyse les débats qui secouent nos sociétés. En effet, le caractère philosophique ou politique qu'on lui accorde établit un schéma de pensée. Le pont, est aujourd'hui bien plus un outil politique que géographique.

Il va sans dire que la chose qui s'oppose philosophiquement au pont est le mur, du moins, dans sa conception. La première consiste à relier deux lieux distincts en créant un accès. La seconde cherche au contraire, à séparer deux lieux. Grand nombre de murs sont célèbres et forment notre imaginaire collectif. Le Mur d'Hadrien, tout d'abord. Celui-ci est édifié entre 122 et 127 apr. J-C sous le règne de l'empereur romain Hadrien. Le mur servit de frontière nord à l'Empire romain, le séparant des hordes barbares Pictes. Une séparation entre deux mondes, entre deux civilisations.


Un autre plus important encore, est connu de tous les écoliers du monde, le Mur de Berlin. Une délimitation au coeur de la ville afin d'empêcher l'exode de citoyens de RDA (République Démocratique Allemande) vers sa voisine, la RFA (République Fédérale Allemande). Cette fois-ci, se sont les deux blocs de la Guerre Froide qui se font face. Ce n'est plus une simple île qui se retrouve séparée, mais la planète entière. Au final cette opération bien que physique, est largement idéologique. La meilleure représentation d'une Europe divisée par le rideau de fer. Tout comme le Mur d'Hadrien qui fut bien plus symbolique qu'efficace face aux raids ennemis.

Le pont de son côté ne déroge pas à cette règle. Tout d'abord pratique, la structure porte aujourd'hui, surtout des valeurs symboliques et politiques. La catastrophe humaine de Gênes (le chiffre fait état de plus de 40 morts) est douloureuse. Mais ce qu'il est encore plus sont les « récupérations » politiques et médiatiques, abondamment populistes.

L'Italie de Gênes est aujourd'hui l'Italie de Salvini. L'Empire romain n'est plus, mais les murs séparant les mondes perdurent. Du moins dans la politique de l'homme fort et ministre de l'intérieur du gouvernement italien. Il déclarait notamment en Juin : « clandestins, préparez-vous à faire vos valises ». Une saillie parmi tant d'autres à l'égard des personnes arrivant par la mer Méditerranée et fuyant la misère. Un pont détruit entre les deux côtés de la mer, même si celui-ci n'a jamais vraiment pris le temps d'exister. Le gouvernement italien face à la catastrophe cherche des coupables. Le président du conseil des ministres, Giuseppe Conte attaqua la société chargée de l'entretien de la structure. D'autres vont jusqu'à accuser Mateo Renzi, l'ancien chef du gouvernement italien et sa politique. Alors que la réponse se trouve sans doute ailleurs, non pas dans la seule défaillance d'un homme ou d'une entreprise, mais dans celle de tout un système. En tête la délégation de l'Etat de l'entretien de ses infrastructures à des organismes privés.

Ces derniers garantissent un entretien à moindre coût et non, forcément, de qualité. Le réseau routier italien date des années 1960 et 1970, alors que celui-ci est désormais vétuste, les fonds alloués pour son entretien diminuent. L'ANAS (l'Agence italienne de gestion des autoroutes) déclare par exemple n'avoir dépensé que 180 millions d'euros dans cet entretien par an entre 2007 et 2013 alors que le chiffre adéquate devrait être au moins de 2,5 milliards d'euros chaque année. En France les réactions sont pour le moins étonnantes. Nombres d'articles sont apparus pour traiter ce problème d'un point de vue national. France info titrait par exemple sur ces « 800 ponts présentant un risque d'effondrement en France ». Des chiffres issus d'un rapport ministériel datant du mois de Juillet. Il passa inaperçu, avant de rejaillir dans les jours qui suivirent la tragédie génoise. Une rhétorique qui voudrait ne jamais traiter un problème à sa source, mais seulement lorsque celle-ci déborde. Le drame par le drame. Cependant, très peu de voix pour contester ou questionner le chemin récemment emprunté par la France au sujet du maintien de ses routes et de la privatisation de celles-ci (Vinci Autoroutes). 

Cet événement brutal remet en lumière le changement progressif au cours de l'histoire de la conception même du pont. Son corps est devenu politique tandis que son esprit est devenu lucratif. La politique que mène Salvini est autant de ponts symboliques détruits et par extension, de vies détruites tandis que le détournement de l'âme première du pont n'est que dévoiement en faveur du néolibéralisme et de l'anomie.

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