Conflits et radicalités au Kurdistan

La question religieuse est bien souvent inexistante lorsque l’on évoque la « mouvance kurde » et le Kurdistan de manière générale. Preuve en est, les cartes apparaissant dans la presse faisant systématiquement cohabiter kurdes, chiites et sunnites, dissociant de fait ces entités. Quel est le rapport des Kurdes au fait religieux et la place de ce dernier dans les conflits en cours ?

En Mars 2018 la dernière enclave syrienne de Daesh tombait aux mains des Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Ces dernières, sont une coalition de différentes ethnies largement dominée par les kurdes syriens. Au mois d’Octobre dernier, l’armée turque lançait son opération « Source de Paix ». Celle-ci faisait suite aux opérations « Bouclier de l’Euphrate » et « Rameau d’olivier ». Ces dernières visaient à éviter la jonction des différents cantons aux mains des dits FDS. Le régime d’Erdogan agissait à la fois sur le plan extérieur (alliance avec l’Armée Syrienne Libre) et sur le plan intérieur (éviter toute autonomie kurde syrienne puissante à la frontière des zones majoritairement kurde en territoire turc). Dans l’imaginaire collectif et médiatique, c’est un régime islamo-conservateur prenant en étau des soldats révolutionnaires et « progressistes ».

Sur le terrain syrien, l’Armée turque s’oppose donc aux Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Ces dernières sont celles qui en prenant la ville d’Al-Baghouz Fouqani mettaient fin au « califat » de Daesh en Syrie. En effet, dés lors, l’organisation terroriste ne possède plus aucun territoire  (significatif) sous son contrôle à la fois en Irak et en Syrie. Bien qu’importante, cette victoire ne sonne pas le glas de l’Etat Islamique dans la région. Les Forces Démocratiques Syriennes sont une coalition de forces armées arabes et kurdes. Cette coalition est dominée par les Unités de Protection du Peuple (YPG). Ces unités sont la branche armée du Parti de l’Union Démocratique (PYD). Ce parti se trouve à la tête de l’unité fédérale du Rojava (ou Kurdistan occidental - Nord de la Syrie) constituée au cours de l’année 2016 dans les décombres de la guerre civile syrienne (depuis 2011).

Le Parti de l'Union Démocratique (PYD) est considéré comme une organisation terroriste par l’Etat Turc. Ce dernier affirme que le PYD est la branche syrienne du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation menant des actions de guérilla sur le sol turc depuis 1984. Le PKK est une organisation dont la matrice est marxiste et léniniste, néanmoins ces références idéologiques ne figurent plus dans ses statuts depuis 2005. A cette date, l’organisation commence à développer ses idées autour de ce qui est nommé le « Confédéralisme démocratique »Une doctrine théorisée par le leader historique du PKK, Abdullah Öcalan.

Abdullah Öcalan, leader historique du PKK Abdullah Öcalan, leader historique du PKK

Une idéologie appliqué le PYD dans les cantons ou il détient le pouvoir en Syrie. Le Confédéralisme démocratique vise selon Mireille Court « à accomplir le droit à l’autodéfense des peuples en contribuant à la progression de la démocratie dans toutes les parties du Kurdistan, sans toutefois remettre en cause les frontières politiques existantes ».

Ces deux organisations idéologiquement « de gauche » sont aujourd’hui les plus célèbres de la mouvance kurde, du moins aux yeux du grand public et des gouvernements occidentaux. Le combat des YPG contre les forces de l’Etat Islamique en font de facto, des alliés des puissances occidentales. Lors de la reprise de Raqqa (capitale syrienne de Daesh) entre Juin et Octobre 2017 les FDS furent appuyés par les forces de la coalition internationale. Une coalition composée notamment par les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni. Ces trois pays livrèrent armes et blindés de moyenne puissance aux FDS.

L'image internationale

La reprise des combats entres forces de sécurité turques et militants du PKK durant l’année 2015 (Le PKK avait pendant un temps stoppé ses actions) et le déclenchement des opérations militaires sporadiques turques contre les YPG depuis 2017 compliquent grandement les choses dans les dossiers kurde et syrien. De plus, ces événements donnent l’image d’une Turquie revancharde et dont le régime de son président Tayyip Erdogan est de plus en plus décrié par la communauté internationale. Une Turquie qui attaque des forces kurdes réputées progressistes, féministes et se battant contre l’obscurantisme de Daesh sur le terrain. Daesh, une organisation terroriste au recrutement international. On dénombre par exemple plus de 3000 jeunes belges qui seraient partis en Syrie ou en Irak pour rejoindre ses rangs. En termes de statistiques la Tunisie et la Belgique sont les premiers « pourvoyeurs » d’hommes de l’Etat Islamique si l’on calcule le rapport entre le nombre de recrues et la population totale de chacun de ces deux pays.

La question qui se pose est la suivante : comment Daesh arrive à recruter de jeunes musulmans sunnites se trouvant à des milliers de kilomètres de la Syrie et non pas de jeunes kurdes vivant sur place et qui sont, rappelons le, en grande majorité sunnites ? En effet le contexte fait que nous désignons ces jeunes à l’écrit et sur les cartes par leur ethnie et non par leur religion. Les partis et organisation kurdes comme le PKK en Turquie, le PYD en Syrie et le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK, nationalisme kurde) au pouvoir au Kurdistan Irakien éclipsent l’islamisme kurde, qui, pourtant, existe bel et bien.

La preuve qu’une radicalité peut en cacher une autre est que l’une des raisons de la reprise du conflit entre le PKK et les forces Turques en 2015 fut l’attentat de Suruç (20 Juillet 2015). Cet attentat fut le premier revendiqué par l’Etat Islamique sur le sol turc. Un attentat dans une ville qui se trouve être majoritairement kurde. Deux jours plus tard le PKK revendiquait l’exécution de deux policiers turcs accusés de complicité avec « les gangsters de Daesh ». L’attentat de Suruç fut commis par un kamikaze d’origine kurde ayant rejoint l’organisation terroriste.

Islamiste avant d'être kurde

L’islamisme kurde a comme point d’encrage la ville d’Halabja. Une ville se trouvant au Nord-Est de Bagdad et à une quinzaine de kilomètres de la frontière irano-irakienne. C’est durant les années 1950 que l’islamisme kurde se développe à partir de cette cité, pour faire naître une première génération d’acteurs qui prend son envol au cours des années 1980. Cette première génération va s’incorporer dans le mouvement islamiste irakien et plus précisément celui des Frères Musulmans Irakiens. Le processus islamiste kurde subit une « irakisation » selon les termes d’Adel Bakawan (1)Nous parlons donc ici d’individus islamistes et kurdes, dans ce sens d’importance. L’idéologie passe avant le caractère ethnique de l’individu en question.

L’objectif de cette première génération n’était pas le djihad, en tout cas pas dans le sens ou on peut l’entendre aujourd’hui. Ce combat qui permettrait de prendre le contrôle de l’Etat par la force armée. En effet, le but est alors de réislamiser la société kurde. Une tactique devant aller du bas vers le haut de la société au fur à mesure que progressera cette idéologie. Cette méthode du nivellement par le bas sera celle de la Da’wa qui signifie l’ « appel à l’islam ». La mosquée est le lieu par excellence de cette socialisation religieuse théorisé depuis Bagdad et appliqué par les islamistes kurdes au nord du pays. A partir des années 1950, les Frères Musulmans kurdes vont appliquer les méthodes de leurs « grands frères » de Bagdad. Trois événements majeurs vont alors changer la donne en 1979. Une donne qui transforme l’esprit et l’organisation des islamistes kurdes.

En 1979, Saddam Hussein prend le pouvoir en Irak. La même année la République Islamique d’Iran est proclamée. Cette année 1979 est aussi celle de la proclamation du djihad en Afghanistan contre l’occupation soviétique. Ce djihad est soutenu par l’Organisation Internationale des Frères Musulmans. Ce soutien va alors faire germer l’idée chez les FMK (Frères Musulmans Kurdes) de mener un djihad contre le régime d’Hussein en Irak. Ils reçoivent une fin de non recevoir de la part de l’OIFM. L’organisation voit dans Saddam Hussein un rempart contre la propagation de l’influence chiite venant d’Iran. Ils sont prêts à fermer les yeux sur la persécution dont ils sont l’objet par ce même régime. C’est à ce moment qu’intervient la rupture.

Kurde avant d'être islamiste

Les FMK vont changer peu à peu leur mode de pensée. Ils s’opposent à l’OIFM en avançant pour la première fois « le Kurdistan ». Ils font un parallèle entre le régime bassiste irakien occupant le Kurdistan irakien et le « régime communiste » occupant l’Afghanistan. Deux régimes autant « mécréant » l’un que l’autre. Le projet d’une république sunnite et kurde commence à apparaître. Les oulémas kurdes cherchent des versets coraniques pouvant justifier un djihad « national » censé libérer une nation victime d’un oppresseur (2)On passe d’une réislamisation par le bas à une réislamisation par le haut. De plus, celle-ci se devra d’être menée par les armes. La rupture est consommée entre les FMK et l’OIMF avant que cette dernière ne les exclut officiellement. C’est le point de départ de la première génération de djihadistes kurdes des années 1980.

La théologie musulmane est alors enseigné selon les traditions académique kurdes. Pour devenir alim (savant) il faut passer par les écoles islamiques, nommés houjra en langue kurde. Ces écoles aux 12 disciplines comme la philosophie et l’étude du Coran sont celles qui forment les oulémas. Ces derniers sont la caution morale des militants, ils encadrent le djihad de ceux-ci. La majorité de ces militants sont issus des écoles républicaines irakiennes. Leur bagage étudiant est donc élevé. Enfin, point important, ils séparent idéologiquement djihad et terrorisme. Ils sont en guerre contre le régime bassiste et non contre la société. Aboubakr Ali le détaille très clairement : « Nous étions en guerre contre l’armée du régime baasiste et non contre la société, c’est pourquoi nous n’avons jamais tué un civil, jamais de voiture piégée ou d’explosion dans les rues, même pas de prise d’otage, nous voulions un État islamique, pas un État terroriste ».

Un nouvel acteur entre en scène au cours des années 1980 : le nationalisme kurde. Celui-ci est incarné par l’UPK (Union Patriotique du Kurdistan) de Jalal Talabani et le PDK (Parti Démocratique du Kurdistan) de Massoud Barzani (deux hommes qui occupèrent le poste de président de l'autonomie kurde en Irak durant de nombreuses années). Les nationalistes portent depuis plus longtemps que les islamistes la question kurde. Les nationalistes font le pari d’intégrer les djihadistes dans le jeu kurde. Ces derniers voulaient islamiser la question kurde, au final c’est la « kurdistanisation » de la question islamiste qui l’emporte.

Le chemin de la « mondialisation terroriste » 

Un nouvel événement politique de taille va une nouvelle fois faire basculer l’islamisme kurde. En 1991, le Kurdistan se trouve d’un seul coup « libéré de l’occupant » sunnite arabe. La première Guerre du Golfe (2 Août 1990 - 28 Février 1991) a pour conclusion la déroute de l’armée irakienne et la fragilisation du régime de Saddam Hussein. Une révolte éclate dans le Nord, au Kurdistan Irakien. Une autonomie de fait s’établit, plus tard appuyée par les forces américaines. La zone est administrée par les deux partis rivaux UPK et PDK. Ces mêmes partis obtiennent environ le même nombre de voix lors des élections du 19 Mai 1992 parmi les 1,5 millions d’électeurs kurdes. Les nationalistes remportent la bataille idéologique dans leur région face aux islamistes. En 2003 c’est la nouvelle constitution irakienne qui reconnaîtra officiellement une large autonomie au Kurdistan.

Le « djihad national » de la première génération des djihadistes kurdes n’a donc plus de raison d’être. Comment lutter contre une chose qui de fait n’existe plus ? La séparation entre le djihad et « terrorisme » s’effrite alors à partir du moment ou le Kurdistan n’est plus « occupé ». Les deuxième et troisième générations de djihadistes kurdes tombent alors dans le terrorisme international. Une minorité, plus radicale va refuser d’accepter la « capitulation » face aux nationalistes. Ces radicaux veulent établir un nouveau mode de combat, basé sur celui d’Al-Qaeda. Seulement dix jours avant les attentats du 11 Septembre 2001 se forme l’organisation Jund al-Islam (« les soldats de l’islam »). 

Le 5 décembre de la même année elle adopte le nom d’Ansar al-Islam. Pour la première fois dans le Kurdistan moderne, une organisation (islamiste) adopte le terrorisme comme moyen de lutte. Le contexte chaotique de la région (guerre civile entre l’UPK et le PDK, crise économique, etc.) favorise son développement et permet une liberté d’action certaine. On assiste à la naissance d’une seconde génération de djihadistes kurdes. Une génération se radicalisant et revenant dans le giron strictement sunnite. Ce revirement idéologique et structurelle est actée par l’intronisation d’Ansar al-Islam comme branche officielle d’Al-Qaeda au Kurdistan. Le basculement se fait sous trois angles. Tout d’abord idéologique passant de l’islam traditionnel des oulémas au salafisme. Au niveau du paradigme, celui-ci passant du caractère national au caractère international et enfin au niveau organisationnel, en rejoignant un groupe « global » (Al-Qaeda).

Daesh et les raisons de la « radicalisation »

L’invasion américaine de 2003 et la radicalisation des djihadistes kurdes poussent les nationalistes kurdes à s’allier avec les premiers afin d’abattre les seconds. Le 21 Mars 2003, l’ensemble des djihadistes sont chassés du territoire kurde en Irak. La majorité se réfugie en Iran. Quelques mois plus tard, les « réfugiés » reviennent dans une Irak dévasté au Sud, en proie aux violences confessionnelles. Ils rejoignent Al-Qaeda en Irak tandis que le Kurdistan connaît stabilité politique et croissance économique. Le Kurdistan devient même une zone touristique (En 2012, le nombre de touristes au Kurdistan atteint le chiffre de deux millions) et chose exceptionnelle, la région accueille pour la première fois des migrants économiques provenant d’Afrique subsaharienne au cours des années 2000.

Cependant les jours heureux ne peuvent échapper aux différents chamboulements et drames que connaît le Monde arabe au cours des années 2010. Le Printemps Arabe, la guerre civile Syrienne qui suit ou encore le départ des troupes américaines d’Irak, pays qui ne dispose toujours pas d’un Etat stable et fort. Par la suite tout va très vite, le 10 Juin 2014, la ville de Mossoul tombe aux mains de Daesh. Le 29 de ce même mois, le monde découvre Al-Baghdadi, Calife auto-proclamé de tous les musulmans du monde.

Entre temps, le Kurdistan souffre fatalement de la situation, tout comme ses voisins. En Février 2011, une partie de la jeunesse kurde manifeste contre le Gouvernement du Kurdistan. Les rassemblements sont durement réprimés dans le sang par les Peshmergas (Nom officiel donné par le gouvernement régional du Kurdistan aux Forces armées du Kurdistan irakien). À partir de l'année 2016 le Kurdistan est touché par Daesh et subit une série d’attentats, notamment à la voiture piégée. Cette même année, des troupes de l’organisation terroriste, essentiellement composés de jeunes kurdes tentent de contrôler la ville de Kirkouk. La menace n’est plus seulement externe, mais aussi interne. Qui sont ces jeunes (dont on estime le nombre à plus de 2000 durant le mois d’Août de 2014) qui s’engagent dans les rangs de Daesh ? Qui choisissent ainsi de lutter contre leur propre société et « leur gouvernement ».

La troisième génération de djihadistes kurdes vient d’éclore, celle-ci grandit avec Daesh. Tout comme des jeunes occidentaux ils choisissent la violence, se retournant contre leur pays d’origine. Le premier élément marquant est l’absence de leaders charismatiques au sein de la communauté kurde au contraire de ce que pouvait posséder les deux premières générations. Un second élément, et non des moindres, concerne l’ « ère du temps ». Les deux premières générations investissaient les mosquées, alors que cette troisième génération se radicalise sur Facebook ou sur Youtube.

Ici le « terreau idéologique » n’est plus préparé en amont. L’enseignement et la théologie ne sont pas la base de la radicalisation de ces jeunes. L’explication peut être alors sociale. Les profils se ressemblent et se confondent. Bien souvent le jeune kurde rejoignant Daesh est défavorisé socialement et sans idéologie d’origine (marxisme, nationalisme, etc.). En effet nombre de ces jeunes n’étaient pas de base, confrontés au nationalisme kurde ou à l’islamisme dans le cadre social ou familial.

La grande erreur du gouvernement autonome du Kurdistan est d’avoir cru que lors de leur défaite militaire en 2003, les djihadistes subissaient également une défaite idéologique. Dix ans plus tard, la région donnait naissance à une nouvelle génération de djihadistes plus violente et plus nombreuse que jamais. Cette troisième génération enfin, se bat contre d’autres kurdes en Syrie et commet des attentats dans des territoires kurdes en Irak, en Turquie et bien sûr, en Syrie. L’histoire se répète. Daesh utilise une kurdistanisation de la question islamiste. En effet, le groupe terroriste choisit des jeunes d’origine kurde lorsqu’elle souhaite commettre des attentats sur le sol kurde en Syrie, en Turquie ou en Irak. De plus, le groupe utilise dans sa propagande le personnage de Saladin, kurde et héros musulman depuis sa reprise de Jérusalem (2 Octobre 1187). Cette utilisation de l’image de Saladin tente de montrer aux jeunes kurdes que leur « caractère » ethnique n’est en rien un frein dans la lutte armée au nom de l’islam sunnite. Tout est une affaire de symboles.

Portrait de Saladin par Cristofano dell’Altissimo, vers 1552 -1558 Portrait de Saladin par Cristofano dell’Altissimo, vers 1552 -1558

Trois générations de djihadistes sont nées et se sont développées depuis le Kurdistan irakien. Alors que la situation semble en « surface » n'avois jamais arrêté sa progression (autonomie politique, renouveau culturel, etc.), les générations se sont radicalisées et sont tombées dans une violence de plus en plus forte. Le déclassement social, l’explosion de la violence au Moyen-Orient et l’idéologie nationaliste kurde rejetant l’arabe sunnite (créant parfois une confusion identitaire) sont trois des grandes explications de l’apparition de Daesh dans la jeunesse kurde. Le déni, comparable à celui de 2003 n’arrange en rien la situation. Cela déplace le problème, remettant « à demain » la possible solution.

La situation est comparable à l’Europe. Les phrases tels que « se ne sont pas de vrais kurdes » dans la bouche de Massoud Barzani sont semblables à celles que l’on peut lire en Occident en évoquant les « faux musulmans » ou les « faux français » (3). Un déni pur et simple de la réalité. La situation globale de la région motive en Europe et dans les médias les discours qui bonifient le kurde « laïc et progressiste luttant contre l’obscurantisme ».

Ces djihadistes font bel et bien partie de la société kurde irakienne et de la mouvance kurde en général, le nier serait se dévoyer. Le sytème rigide politique en place au Kurdistan irakien et la corruption de celui-ci passent au second plan. Si tout ceci perdure, l’islamisme kurde violent ou non continuera d’attirer des jeunes kurdes déçus politiquement et déclassés socialement. Il faut alors savoir si ceci s’explique par l’intégration réussie des partis islamistes de la première génération au sein de la société ou si c’est l’intégration des islamistes des deuxième et troisième générations dans le djihadisme international qui fut déterminante.

Aujourd’hui ceux qui courent le plus grand risque ne sont sans doute pas les pays européens mais le Kurdistan « pluriel ». Les djihadistes se trouvent à quelques kilomètres de l’autonomie kurde, en son sein, ou sur le champ de bataille face à d’autres kurdes en Syrie. Il est important de rappeler que la majeure partie des prisonniers djihadistes sont sous la surveillance des autorités kurdes irakiennes et syriennes. Logistiquement, avec l’opposition à l’Armée turque, cette surveillance deviendra vite intenable. De plus, la situation politique régionale entre les velléités d’indépendance du Kurdistan Irakien (véritables ou supposées), les bombardements de l’Armée turque contre les positions du PKK en Irak et celles du YPG en Syrie et la question du pétrole, objet de discorde (entre Bagdad et Erbil), risque de précariser un peu plus la situation sociale et religieuse.

Ces jeunes kurdes représentent un vivier important pour les différentes organisations qui disposent d’une influence certaine pour les convaincre de rejoindre leurs rangs, toute idéologie confondue. Il faut aussi noter que les forces du progrès que sont par exemple les FDS peuvent du jour au lendemain êtres abandonnés par les puissances occidentales. Le 13 Octobre dernier, le président américain Donald Trump décidait de retirer toutes les troupes américaines présentes en Syrie, laissant ainsi le champ libre à l’Armée turque. L’affaiblissement d’organisations comme les FDS renforcerait l’islam politique armé (fuite de prisonniers, revitalisation de groupes djihadistes en Syrie, etc.).

Au Kurdistan irakien, la situation reste floue avec un système politique largement verrouillée (la famille Barzani est toujours au pouvoir par l’intermédiaire du président régional du Kurdistan, Netchirvan Barzani, élu en juin 2019) et une situation globale irakienne brûlante marquée par les contestations et l’affrontement américano-iranien sur le territoire. Le Kurdistan turque pour sa part vit dans une situation de guerre civile larvée avec des milliers de communes et localités kurdes administrées par le pouvoir central d’Ankara et dont les élus locaux ont été congédiés et/ou condamnés dans les purges. Le Kurdistan iranien de son côté est touchée, comme le reste du pays, par des manifestations de plus en plus fréquentes témoignant d’un malaise politique grandissant. Ces situations difficiles pourraient pousser une partie des nouvelles générations kurdes vers la radicalité, politique et/ou religieuse, comme certains de leurs aînés.


(1) : Adel Bakawan, « Les trois générations du djihadisme au Kurdistan d’Irak », Ifri, Notes de l’Ifri, Juillet 2017

(2) : Entretien entre Adel Bakawan et Aboubakr Ali, un des intellectuels les plus connus de la mouvance islamiste frériste au Kurdistan, le 22 avril 2016, à Suleimanyiah

(3) : Entretien avec Hosham Dawod, ingénieur de recherche au CNRS, en février 2018, à Paris

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