La Mémoire - Entre émotion et réflexion (1/2)

Le traitement de la Mémoire n’est pas une science exacte, elle est bien souvent sujet à débats et tensions. Les symboles qui la composent évoluent en fonction des époques et des régimes. Les récentes polémiques aux Etats-Unis et en France interrogent notre rapport aux figures qui constituent la mémoire collective. Elles sont une piqure de rappel, mais pas seulement.

Aux Etats-Unis, un large débat politique s'est développé au cours de ces dernières années. Il entreprend de questionner la place et par la suite de faire disparaître les symboles sudistes de l'espace public. Tout ceci recouvre des drapeaux flottant fièrement au-dessus de bâtiments publics ou des statues plus discrètes au sein de jardins et parcs en tout genre. L’une des figures les plus importantes est celle du général Robert Lee (général en chef des armées des Etats confédérés). Héros pour certains suprémacistes et autres nostalgiques mais surtout le symbole d’une époque révolue et qui pourtant ne disparait jamais vraiment pour les autres.


Ce débat de la société américaine fut mis en lumière par l’attentat de Charlottesville ou une militante antiraciste perdit la vie. Ces événements accélérèrent le destin des symboles précédemment cités et le déboulonnage de statues était de mise dans de nombreux états du Sud.

L'émotion et l'Amérique de Trump

Le premier coup de semonce fut donné lors de l’attentat qui visa une église de Charleston, en 2015. Neuf personnes noires y perdirent la vie. Comme souvent on s’attarda plus sur l’état psychologique de l’auteur de la tuerie que sur la portée symbolique que représentait ce massacre dans le débat sociétal et mémoriel. A la mi-août de cette année, le gouverneur de Virginie, Terry McAuliffe donna des directives afin que disparaissent tous les symboles sudistes dans son état. Il expliquait cette décision en qualifiant ainsi ces symboles de discorde: « catalyseurs de haine, de violence et de tensions ». Ces statues et autres représentations sudistes devinrent véritablement un problème lorsqu’elles celle-ci provoquèrent des troubles et des polémiques. Et ceci, représente le manque de réflexion de fond.

Encore une fois, l’émotion, le drame, sont les seuls facteurs qui poussent une société a se regarder dans la glace. Nous ne pouvons que le regretter. De plus, alors que les drapeaux se décrochent, ceux qui les chérissent sont pourtant déjà à la Maison Blanche. Cette crise sociale, est tel un arbre qui cache la forêt. Le travail de la mémoire devrait être celui d’un questionnement global. L’Amérique de Trump n’est pas la seule repoussante, un autre pan de l’histoire se cache. La France, bien sûr, n’échappe pas à ces débats, plus encore, aucun pays ne saurait botter en touche. Mais regardons d’abord ce que cache le pays de l’Oncle Sam.

Un cas emblématique ?

Commençons par une simple citation, afin de rapidement et clairement se plonger dans le propos : « Mon objectif essentiel dans ce conflit est de sauver l’Union ; ce n’est pas de sauver ou de détruire l’esclavage. Si je pouvais sauver l’Union sans libérer aucun esclave, je le ferais ; si je le pouvais en libérant tous les esclaves, je le ferais ; et si je le pouvais en libérant quelques-uns sans toucher au sort des autres, je ferais cela aussi. Ce que je fais à propos de l’esclavage, et de la race colorée, je le fais parce que je crois que cela contribue à sauver l’Union». Qui a bien pu prononcer de telles paroles ? Le général Lee sans doute, un des Grands sorciers (le titre du chef de l’organisation) du Ku Klux Klan, ou même encore un homme politique unioniste mais hostile à toute abolition de l'esclavage ? Vous avez tout faux, ces mots sont ceux d’Abraham Lincoln.

Un homme adoré, faisant partie des plus grands présidents américains dans l’imaginaire collectif. Abraham Lincoln est le 16ème et premier président républicain (le parti politique) de l’histoire des Etats-Unis. Il fut élu par deux fois en novembre 1860 et 1864. Il ne termina pas son second mandat, étant assassiné par un sympathisant sudiste. Il gouverna lors de la pire crise politique de l’histoire américaine, la guerre de Sécession. Aujourd’hui il demeure comme celui qui était parvenu à abolir l’esclavage et à sauvegarder l’intégrité de l’Union, du moins, dans la conscience schématique des masses.

La déclaration d'émancipation, le 22 Septembre 1862. La déclaration d'émancipation, le 22 Septembre 1862.

Cette citation est issue d’une lettre du président alors en exercice, adressée à Horace Greeley. Ce dernier était le rédacteur en chef de la Tribune de New York. Pourquoi une telle réponse ? En 1861 un général du nom de Frémont (armée de l'Union) voulut appliquer une déclaration d’émancipation dans le Missouri, il fut désavoué. En Mai 1862 c’est au tour du général David Hunter de déclarer libres les esclaves de Floride, de Géorgie et de Caroline du Sud. Lincoln annula encore une fois cette décision. Horace Greeley prit alors sa plume pour écrire au président. Dans sa lettre il lui demandait d’appliquer ces mesures émancipatrices. Cette réponse sanglante interroge le caractère historique qui entoure leXIIIème amendement (qui abolit l'esclavage dans le cadre de la constitution américaine).

Sans doute que nombre d’hommes politiques y voyaient un combat moral pour l’égalité, mais cette morale n’était pas la seule motivation. Encore aujourd’hui, Lincoln jouit d’une très belle image. En 2012, le film éponyme consacrait un peu plus le personnage. Un bio pic manichéen et un acteur oscarisé au charisme international (Daniel Day-Lewis) s’occupaient de galvaniser l’image d’un président déjà adulé sur le plan institutionnel. Tout ceci doit nous interroger sur notre façon en tant que société de regarder notre histoire, qu’elle soit « nationale » ou universelle. La construction des rapports sociaux, des cadres et normes politiques d'une société sont en première ligne. Ce travail peut alors permettre de déconstruire des acquis mémoriels comme le fait de croire que la guerre de Sécession fut tourné simplement autour de la question de l'esclavage.

Les deux côtés de l'Histoire

Un autre grand nom des Etats-Unis témoigne de ce paradoxal entretien des symboles. Il s’agit d’un des pères fondateurs, rien que cela; Thomas Jefferson. Il fut le troisième président des Etats-Unis, durant huit ans de 1801 à 1809. Il participe activement à la rédaction de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis en 1776. Bien qu’il qualifiait l’esclavage d’ « abomination », celui-ci posséda plus de six cents esclaves dans ses propriétés de Montecillo. Il hérita de cette situation de son père, propriétaire d’esclaves tout comme lui. Tous les jours des américains, pour certains descendants d’esclaves utilisent le billet de deux dollars pour faire leurs courses. Sur ce billet, se trouve l’effigie de Thomas Jefferson. Lors de son mandat, pourtant, nous pouvons retenir la loi qui interdise l'importation d'esclaves de l'extérieur en 1807. La est le paradoxe encore une fois, ce décalage entre des principes politiques et la vie privée d’un homme. D’autres liens symboliques entre l’Amérique et son histoire peuvent alors se poser. Cet hommage institutionnel via ce simple billet de deux dollars est symptomatique d'une société pris entre deux feux. Il n'est pas le seul, et un des moins signifiants au plan de l'image.

Le Mont Rushmore - George Washington, Thomas Jefferson, Théodore Roosevelt et Abraham Lincoln (de gauche à droite). Le Mont Rushmore - George Washington, Thomas Jefferson, Théodore Roosevelt et Abraham Lincoln (de gauche à droite).

Le Mont Rushmore, un des monuments américains les plus célèbres de par le monde est composé de quatre têtes et fait office de mémorial. On y trouve celle de Théodore Roosevelt, de George Washington mais aussi celles d’Abraham Lincoln et de Thomas Jefferson.  Le travail symbolique de la société américaine passe non pas simplement par l’émotion mais aussi dans un cadre plus large comme celui des institutions. Ne pas attendre la violence physique, la violence symbolique, elle, fait son chemin. L’ironie nous ferait dire tristement : « autres temps, autres moeurs ». Si nous nous rapportons au cas présent, il est impossible de concevoir un monument arborant le visage de Donald Trump ou de G.W. Bush. Du fait des images catastrophiques de ces deux hommes politiques et de tout ce qui se rattache à ce qu'il représente.


Il est de coutume de dire que « l’histoire est écrite par les vainqueurs ». Lorsque Jesse Owens (athlète américain noir décoré aux Jeux Olympiques) se voit snobé par le président d’alors, Franklin Delano Roosevelt, l’histoire devient alors anecdote. Le second demeure le président aux quatre mandats, fait unique, vainqueur de la seconde guerre mondiale aux côtés des Alliés. Ce Jesse Owens ne reçut aucun mot ni aucune attention de la part du président Roosevelt, malgré ses quatre médailles olympiques de 1936. Des Jeux qui eurent lieu dans l'Allemagne nazi, à Berlin.

Tout ceci nous montre qu’il est bon non pas simplement de questionner les actes, mais aussi les manques autour de la question de la Mémoire, et l’impact de celle-ci sur notre monde. Abraham Lincoln, Thomas Jefferson et consorts sont alors du bon côté de la barrière. Ce concours de circonstances historiques fait que la Mémoire de ces personnages n’est pas ou très peu interrogé. Parfois des crises ont provoqués cet état de faits. Le premier cité est le président du XIIIème amendement et le second est un des Pères Fondateurs. L’entretien des symboles est une question complexe. Une question qui fait que certains de ces noms se retrouvent dans les rues de Paris, en France.

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