Prononcer le mot «communisme»

Chez nous, écologistes, humanistes et militant-es de gauche, les mots peinent souvent à sortir. Comment poser un débat si l’essence des mots est rongée ?

Les campagnes électorales qui se succèdent – municipales, régionales, départementales et présidentielles – prouvent une nouvelle fois l’incapacité pour les acteur-ices de gauche institutionnelle d’admettre réellement leurs convictions. Aux sermons pour une ville « plus démocratique et plus sociale » s’ajoutent les promesses de région « plus juste et plus écologique ».

Vanter le rapprochement vers ces principes, mais ne jamais l’atteindre, et ne pas y adhérer clairement sinon à moitié. Pourtant, nous connaissons le problème, sans jamais le nommer, ou bien en utilisant des formules contournant son essence. Ces centaines de tournures et d’éléments de langage que nous utilisons à chaque occasion de capter une certaine audience nous fait perdre le cap. Notre cap.

Pourquoi se borner à ne pas accepter le nom du problème ? Pourquoi ne pas nommer ce système contre qui nous luttons par définition. Jeux de mots, accords de Luttes.

Alors depuis une dizaine de lignes, je n’ai même pas moi écrit ce contre quoi je lutte. En parallèle, je me demande bien ce qui apparaît à l’esprit de mon/ma lecteur-ice si j’écris que je lutte en faveur de:

  • La justice sociale.

  • L’écologie.

  • L’inclusivité totale de tous les corps dans la société.

  • La fin des discriminations liées à l’origine sociale, au genre, au sexe, au handicap, à la maladie, à l’ethnie, au pays d’origine, l’orientation sexuelle, l’accent…

  • Le droit pour toutes et tous de jouir de son autonomie, de son indépendance, de s’unir, se regrouper, se fédérer, à l’échelle nationale, européenne et mondiale.

Au travers de ces phrases gentilles qui couvent en réalité une rage d’avancer et de gagner, le/la lecteur-ice a-t-iel compris ce contre quoi je lutte ? Si je suis au plus profond de moi écologiste-social ou écosocialiste, c’est que je suis communiste. Mon ennemi, c’est le Capital, et toutes ses forces qu’il mobilise pour inscrire dans nos mentalités : le capitalisme.

« Communiste » ? C’est un mot qui apparaît comme vulgaire, tant ses plus influent-es partisan-es l’ont dévoyé, comme ses plus farouches opposant-es. C’est un mot qui sent la peur et le pouvoir totalitaire, comme les mémoires de sa dégénérescence l’ont rapporté. C’est un mot devant lequel il nous a été instruit de ne pas construire d’imaginaire. Sans l’horizon qu’est ce mot, comment se réclamer du « Commun » ?

Bien entendu, se dire communiste ne traduit pas une proximité ou une adhésion avec la totalité des thèses léninistes, stalinistes voire maoïstes. Ceux qui voudraient faire croire qu’il n’existe qu’un marxisme, qu’un communisme et qu’une application matérielle de celui-ci limitent l’histoire du mouvement et de la lutte du Commun, ignorent l’exercice formidable de démocratie et de pluralité des forces qu’il y a eu lieu alors que le mouvement communiste était en fondation : souvenons-nous du soviétisme qui à l’origine s’opposait à l’idée d’une caste aristo-administrative ; souvenons-nous du Communisme de Conseils de Rosa Luxemburg qui insuffla un vent libertaire dans un courant majoritairement enclin à adhérer à l’État ; enfin souvenons-nous des différentes tactiques et stratégies que les communistes ont expérimenté : par la révolte, l’essai de la Révolution, les grèves et les actions, mais aussi l’infiltration dans les institutions ou le passage dans les Chambres de la Bourgeoisie – le Parlement. En réalité, il existe une multitude de communismes, reste à l’individu politique de former sa propre conception de l’idée du Commun, avec les autres, en opposition au systèmes des uns. Le capitalisme est lui aussi divers : au capitalisme keynésien régulé s’ajoutent ses frères libéral classique et néo-libéral, ou ses lointains cousins le capitalisme d’État d’U.R.S.S. ou surveillé comme en Chine, mais aussi sa forme qui annonce sa fin, celle du fascisme.

Mais lorsque la société entière a été sujette à une dépolitisation progressive pendant plusieurs générations, comment redonner le feu de la lutte à ceux et celles qu’on a dépourvu de toutes ressources culturelles de revendication et de formation à la vie politique ? Les gouvernements qui se sont succédé n’ont cessé d’assommer les classes moyennes du même discours : il faut réduire les impôts et les « charges sociales », les pauvres sont de mauvais managers de leur propre vie, il faut économiser, économiser, économiser… Pensez à la dette de surcroît ! Mais vous, avec votre cadre de vie supportable, confortable, malgré des remous comme la hausse de certaines taxes, votre accès facilité aux études, au financement, à l’emploi, au logement, au loisir, au Temps… Vous êtes les meilleur-es. Votre réussite personnelle est votre « mérite ». D’ailleurs si les pauvres faisaient comme vous… A ne pas trop quémander, à ne pas vider les caisses de l’État… ». Les pauvres et les travailleur-euses, eux/elles, n’ont pas ce droit au Temps et au loisir, si primordial à l’effusion démocratique. Lorsque la fin de mois vous guette, que le travail domestique et d’éducation des enfants remplit votre esprit, comme les maux de la pauvreté telle que la délinquance, le risque plus grand d’être malade, d’avoir des troubles psychologiques, mais qu’en plus il faut remplir les exigences coercitives de l’administration pour continuer de bénéficier d’aides sociales, ou du minimum de la décence sociale, la pensée et la participation politiques vous sont confisquées. A ces discours se sont ajoutés les divertissements, qui rognant le Temps de loisirs a permis la stérilisation de tout terreau fertile à l’essor d’idées, par la polémique, la moquerie télévisée et le plaisir sur demande.

Aujourd’hui, pour stimuler l’intérêt des masses dépolitisées la gauche s’enfonce dans : 1) des logiques individualistes. 2) un cadre compatible et intégrable dans le capitalisme.

Sur les logiques dites « individualistes », on est aujourd’hui souvent ramené à la réalité des comportements conditionnés et favorisés par notre société. Par là, pensez aux nombreuses pétitions lancées servant à alerter ceux qui ont le pouvoir, ou bien aux jolis graphismes à la Raphaël Gluksmann, qui si ont les partages donnent une valeur de « cyberactiviste » à l’internaute. Dans une volonté de capter les jeunes connecté-es mais qui veulent se donner une bonne conscience alors que les alertes des expert-es hurlent dans tous les journaux, cette gauche molle s’enlise peu à peu dans une logique de « moi je suis militant à mon échelle : je partage le dernier communiqué de presse fond-jaune-soulignage-blanc qui ne nomme jamais le système qui permet en son cadre de mettre en esclavage une ethnie considérée comme ennemie par le Capital chinois ». Sur l’adhésion des luttes malgré elles au capitalisme, je formule ma critique par les discours prônant le « plus ». Ces discours qui ne veulent que davantage de « justice sociale », un développement « plus durable » ou bien de plus de « démocratie » dans les entreprises ne vont amener dans leur lutte qu’une conversion du capitalisme en un mutant doté d'un faible écran de fumée social et "durable". Le Capital est impitoyable. On en mesure aujourd’hui les conséquences : vies broyées par le Travail, écosystèmes dévastées par la surproduction, esclavage et pillage modernes, tutelle sur la politique, chantage à l’emploi avec la masse de privé-es d’emplois… Alors pourquoi espérer d’un système basé sur le surplus, la location du corps-travailleur, la production effrénée et déséquilibrée – il faut toujours plus d’une année sur l’autre, jamais la même valeur ou moins – qu’il fléchisse face à nos revendications « douces » ? Comment peut-on se convertir à ces absurdités de « développement durable » ou de « transition écologique » si le développement capitaliste induit par essence une fin prochaine des ressources ? Peut-être pourrions-nous définir le réel développement durable comme le système alternatif au capitalisme, le communisme.

Ces discours qui ne veulent que davantage de « justice sociale », un développement « plus durable » ou bien de plus de « démocratie » dans les entreprises ne vont amener dans leur lutte qu’une conversion du capitalisme en un mutant doté d'un faible écran de fumée social et "durable".

En réalité nous avons perdu de vue notre horizon, avec notre mot phare. Le capitalisme a cette capacité de rendre tout marchand et solvable. Le féminisme ? Des femmes en Conseil d’Administration. La lutte contre la Transphobie ? Autorisons les personnes transgenres à aller assurer notre hégémonie dans une région que nous avons déstabilisé. L’homophobie ? Une fois par an, en juin, produisons de la marchandise aux couleurs du symbole de l’identité de la communauté LGBTQ+ ! L’écologie ? Convoquons une Convention Citoyenne sur un modèle monarchique, qui ne pourra pas rendre de décisions effectives.

Le Capital a tout intérêt de vider de sa substance économique toute opposition à lui-même. Le social, il en fait du sociétal. Et nous tombons dans ce fossé qui se présente à nous. Pourtant les questions de monnaie, de financement, d’économie sont fondamentalement liées aux questions écologiques, d’intersectionnalité/ d’agencement, des discriminations et d’inclusion. Le capitalisme se sublimera toujours pour convaincre de son besoin. Même chez ses opposant-es, qui omettront de le nommer pour fustiger un « ultra-libéralisme » ou bien un « capitalisme dérégulé ». L’ajout de ces qualificatifs déplace une nouvelle fois le problème. Le capitalisme phagocyte tout, même son opposition. Charge à nous d’arrêter de vendre notre défaite contre un pourcentage de voix ou la conversion de certaines de nos revendications en mesures capitalo-compatibles.

En assumant notre anticapitalisme, ou notre acapitalisme, nous sommes en fait communistes. Nous développons des imaginaires, mais aussi des futurs concrets qui ne s’inscrivent pas dans le cadre du Capital. Pensée révolutionnaire ? Oui, car elle entend le Nous et ce que nous en faisons. Le Nous comme ensemble qui habitera un Commun. L’Ecologie ne peut être libérale comme on essaye de nous le faire croire. Les questions sociales non plus. Nous avons à la fois des preuves empiriques, mémorielles, sociales, historiques et scientifiques pour l’affirmer.

Nous connaissons le problème, sans jamais le nommer, ou bien en utilisant des formules contournant son essence. Ces centaines de tournures et d’éléments de langage que nous utilisons à chaque occasion de capter une certaine audience nous fait perdre le cap. Notre cap.

Alors affirmons nos combats. Sur tous les fronts – celui de la réforme, dans les rues, syndicats, collectifs et associations – ne perdons pas notre cap, fions-nous à la lumière du Commun sans se noyer dans la vague des uns.

Lucas-Arthur Peltier-Séné.

Communiste.


  • La justice sociale → le Socialisme.

  • L’écologie → L’écologie sociale et radicale.

  • La fin des discriminations liées à l’origine sociale, au genre, au sexe, au handicap, à la maladie, à l’ethnie, au pays d’origine, l’orientation sexuelle, l’accent… → L’indépendance et l’autonomie de chacun-e, la démocratie et la participation de chacun-e à cette dernière

  • Le droit pour toutes et tous de jouir de son autonomie, de son indépendance, de s’unir, se regrouper, se fédérer, à l’échelle nationale, européenne et mondiale. →La démocratie et l’Internationalisme.

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