Espionnage économique américain : le dessous des cartes

Il nous est difficile de remettre en question l'utilisation quotidienne d'un objet. Cet ami fait partie du porte-feuille de la famille et participe à l'assouvissement de nos envies consuméristes les plus irrationnelles et individualistes. J'ai découvert le dessous des cartes bancaires et je vous invite dans un univers qui mélange monde de la finance, géopolitique et vie privée.

Selon le magazine économique Forbes, le nombre de téléspectateurs à la coupe du monde de football 2018 était estimé à 3,4 milliards d'individus. Ce mois entier de matchs sportifs internationaux s'était conclu en 2014, lors de la finale, devant plus d'un milliard de personnes, soit presque six fois plus que le Superbowl américain. C'est l'événement sportif le plus gros du monde.

Autour des terrains de footballs, il y a des panneaux publicitaires. Sur ceux de la finale France/Croatie, les marques représentées n'appartenaient pas aux institutions bancaires comme HSBC, Société Général, BNP Paribas, Goldman Sachs ou Deutch Bank. En revanche, nous pouvions apercevoir les couleurs de boissons énergisantes mais aussi le symbole de la carte bancaire VISA. C'est à dire qu'en 90 minutes, cet événement mondial a rassemblé presque autant que le nombre de connexion sur Facebook en une journée et c'est cette multinationale des paiements - ou plutôt cette joint-venture américaine - qui bénéficie de cette publicité mondiale. Avec son concurrent Mastercard, VISA représentent un agglomérat de plus de 40 000 entreprises du secteur bancaire et de crédits. C'est un étage supplémentaire à rajouter à notre pyramide des acteurs financiers, au dessus même des banques, puisque ces entreprises de carte bancaire sont en charges de faire circuler les monnaies entre chaque compte en banque. Le pouvoir appartient-il réellement aux banques ou aux entreprises qui permettent les échanges monétaires entre elles ?

A l'heure où plus de 90 % de la masse monétaire mondiale circule par le numérique, il est nécessaire de poser notre regard sur ce qu'on appelle le marché de la monétique. La monétique permet de connecter informatiquement et électroniquement deux comptes bancaires. Elle fait le lien entre monnaie scripturale et monnaie fiduciaire par notamment les distributeurs automatiques de billets. Elle est aussi présente en France avec la carte vitale, pour effectuer tout paiement informatique sur internet, pour recevoir son salaire ou payer des factures. Au delà de la carte bancaire, il existe tout un réseau informatique dédié à la circulation de l'argent qu'a fait émerger Visa et Mastercard dans les années 1950/1960. Ce réseau est ce qu'on appelle un réseau monétique. Il tisse ce qu'on pourrait appeler l'internet de la monnaie.

Aujourd'hui, grâce à notre carte bancaire, il est possible de payer dans plus de 210 pays et sans efforts. Ma carte Visa française fonctionne aux USA comme en Australie et c'est très pratique. Service sans efforts mais pas sans frais. En effet, un petit pourcentage est prélevé à chaque transaction pour le service monétique rendu aux commerçants. Chaque année, ces petits montants cumulés génèrent en France plus de 4 milliards d'euros de chiffre d'affaires pour un très faible coût de fonctionnement car il n'existe aucune agence Visa, aucune usine de fabrication, aucun entrepôt de stockage et peu d’employés. Ainsi, Visa emploie 12 000 personnes dans le monde entier pour un chiffre d'affaires de 15 milliards d'euros (Google a pratiquement le même ratio) avec une multitude d'acteurs monétiques complémentaires qui s'adossent aux réseaux monétiques de ces empereurs cachés du numérique. Toutes les banques et néo-banques (Qonto, N26, Revolut, etc...) sont rattachées à ces réseaux monétiques.

Qu'importe le type de transaction (virement, prélèvement, paiement carte, chèque, retrait), il est obligatoire juridiquement de conserver certaines informations de transaction, simplement pour des raisons de fraudes ou de crash informatique. L'heure, la date, le montant, les identifiants de l'émetteur et du récepteur du paiement sont donc des données légalement collectées par Visa et Mastercard. Plus spécifiquement en magasin et en fonction du lien informatique entre le logiciel de caisse et le terminal de paiement, les informations sur la nature des produits sont également récoltés. Ainsi, un État qui paye ses fonctionnaires, l'école qui passe commande sur internet pour des affaires scolaires, la multinationale qui fait des virements automatiques à tous ses fournisseurs, les parents qui achètent du pain tous les jours et les retraités qui perçoivent leurs pensions de retraites offrent des datas économiques et privées à des entreprises américaines. En somme, toutes les données de paiement dans plus de 210 pays, de tous domaines d'activités, de toutes structures et chez plus de 4 milliards de personnes sur Terre sont collectées depuis plus de 50 ans par ces entreprises de monétique. Sur son site internet, Mastercard ne se cache pas d'indiquer qu'elle utilise ces informations à des fins commerciales. Alors, il est légitime de se poser cette question : Le monde et même l'Europe, ont-t-elles permis un espionnage économique américain rémunérateur depuis tout ce temps ?

Cela paraît incroyable et pourtant les certaines actualités nous montrent une tension entre la commission Européenne et les deux géants Visa et Mastercard, notamment au niveau du montant de leurs frais de transaction. Par exemple, l'Angleterre va attaquer en justice Mastercard au sujet d'un abus de facturation encouru entre 1992 et 2008 s’élevant 16 milliards d'euros dont les anglais auraient été victimes. Il se passe donc des choses au niveau de l'Europe. Mais est-ce suffisant ? Que fait la l'Europe, que fait la BCE ? Des questions profondes doivent être posées impérativement puisque, en plus, nous savons depuis quelques semaines l'arrivée de la crypto-monnaie Libra. Sous la tutelle de Facebook, cette cryptomonnaie regroupe autour d'elle la banque JP Morgan, les 25 plus grosses startups californiennes dont Uber et Airbnb, le français Free et également Visa et Mastercard. Actuellement une carte bancaire en France coûte en moyenne 60€/an. Les futurs utilisateurs de la cryptomonnaie pourront non seulement payer sans frais supplémentaire partout dans le monde grâce aux réseaux monétiques de Visa et Mastercard, mais ils verront surtout tous les services des startups augmentés par la collecte et l'utilisation des données personnelles et de consommation. Que pourrait-il se passer au delà même de la violation extrême de notre vie privé ? Le plus haut risque, qui est désormais clair pour l'Europe et le monde, c'est qu'une partie des 2,3 milliards d'utilisateurs de Facebook se mettent à transférer une partie de leur argent vers Libra. Un contre pouvoir monétaire serait donc créé avec la capacité de déstabiliser l'économie mondiale. Voici un talk intéressant sur ce lien.

Mr Théry, président du crédit mutuel, se tourne vers les États européens et la BCE pour résoudre un problème majeur mais la véritable réponse pour protéger les Européens aurait nécessité plusieurs années d'anticipation. Quelles options avons-nous aujourd'hui pour faire face à ce bulldozer Américains ? Pouvons-nous faire confiance à nos élites européens ? Ont-elles les moyens et les outils pour lutter ?

Voici des questions que je laisse en suspens. Je peux y apporter mes réponses mais en attendant, je serai très heureux qu'une communauté puisse approfondir ce sujet de société car le travail d'investigation n'est pas mon métier et je pense profondément que tout le monde devrait être au courant de ce qu'il se prépare.

Mes amitiés.

 

Sources (d'autres peuvent être partagées sous demande) :

https://www.forbes.fr/business/la-coupe-du-monde-2018-en-chiffres/?cn-reloaded=1

https://www.cartes-bancaires.com/a-propos/cb-en-chiffres/

https://www.mastercard.fr/fr-fr/a-propos-mastercard/notre-activite/advisors.html

http://www.lefigaro.fr/societes/2019/01/22/20005-20190122ARTFIG00273-la-commission-europeenne-sanctionne-mastercard.php

https://www.lesechos.fr/finance-marches/banque-assurances/visa-et-mastercard-contraints-de-reduire-leurs-commissions-1014983

https://www.cbanque.com/banque/actualites/74586/libra-le-president-du-credit-mutuel-appelle-les-etats-a-stopper-la-cryptomonnaie-facebook

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