Le Qatar et le poème explosif de Mohammed El Ajami

Au moment où le tout-Paris accourait dimanche, au Parc des Princes (rebaptisé Parc des Emirs à l’occasion), pour voir les premiers pas de David Beckham sous le maillot «qatari» pour le choc PSG-OM, et que Nicolas Sarkozy posait ostensiblement à la tribune officielle entre Nasser El Khelaïfi et Leonardo, un poète croupissait en prison, à Doha, dans l’indifférence des «peoples» et d’Al Jazeera.

Arrêté le 16 novembre 2011 pour un poème jugé subversif intitulé «Qassidate al Yassamine» (Le Poème du jasmin) composé en janvier 2011 peu après la chute de Ben Ali en Tunisie, Mohammed Al Ajami dit Ibn Al Dhib a été condamné à la prison à perpétuité en première instance, le 29 novembre 2012, pour «outrage au prince et incitation au renversement du régime». Hier s’est déroulé le procès en appel du sulfureux poète. Verdict : 15 ans de prison ferme. Oui. Pour un simple petit poème d’une quinzaine de vers, soit un ratio de un an de prison par ver. Cela donne une idée du tarif de la liberté au pays du cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani.

L’objet du délit (ou plutôt «l’arme du crime» à en juger par la sévérité du verdict), ce sont ces quelques lignes jetées comme un cocktail Molotov où le poète a littéralement dézingué les monarchies du Golfe et leur citadelle de cristal. Dans une langue crue, sans sophistication ni métaphore, le barde flingue à tout-va. Florilège : «A quand le tour des pays commandés par des ignares et qui tirent leur gloire des forces américaines ? (…) A quand le tour du pouvoir héréditaire ?» Et de marteler : «Nous sommes tous la Tunisie face aux castes répressives.» «Vous qui importez tout de l’Occident, que n’importez-vous le droit et la liberté.» Lors de l’audience d’hier, Mohammed Al Ajami avait fière allure.

 

 

Sur l’une des nombreuses pages de solidarité qui lui sont dédiées sur facebook, des photos de l’audience ont été postées. Le poète est vêtu d’un uniforme bleu, réservé aux détenus. Mohamed Al Ajami est confiant et souriant. Il a manifestement pris du poids, tant physiquement que politiquement, lui qui est en passe de devenir un symbole, une icône, un héros populaire.

Son avocat, l’ancien ministre de la Justice, Mohammed Néjib Al Naïmi, a déclaré à l’AFP que le jugement était «politisé, comme celui du tribunal de première instance».

Fait sidérant : l’avocat a assuré dans sa plaidoirie que le poète n’a pas déclamé son poème sur la place publique, mais qu’il l’avait simplement récité «dans son appartement au Caire». Force est de le constater : après cet esclandre, l’aède est définitivement sorti de l’anonymat pour atteindre une audience internationale, sachant que le poème a fait le buzz sur le web et tourne en boucle sur Youtube et les réseaux sociaux.

Pour rappel, la condamnation du poète en première instance avait suscité de vives réactions d’indignation comme l’illustre ce «coup de gueule» de Philip Luther, directeur d’Amnesty International pour la région MENA : «Il est regrettable que le Qatar, qui œuvre pour apparaître sur le plan international comme un Etat soucieux de la promotion de la liberté d’expression, commette, dans les faits, une violation criante de ce droit.»

Cette affaire rappelle à plus d’un titre celle de la poétesse bahréïnie Ayate Al Qormozi qui fut arrêtée le 30 mars 2011 pour un poème au vitriol contre le roi Hamad Bin Issa Al Khalifa. Elle sera condamnée le 12 juin 2011 à un an de prison par un tribunal militaire avant d’être libérée un mois plus tard sous la pression internationale. Le moins que l’on puisse dire est que l’affaire «Ibn Adhib» écorne sérieusement l’image du Qatar et sa diplomatie des paillettes, lui qui s’échine à passer pour une monarchie démocratique, et qui se permet de donner des leçons de bonne gouvernance aux autres pays arabes.

Ainsi, il aura suffi d’un «petit poème» pour mettre à nu le régime de Doha.  Et, sur ce coup, le sourire «marketing» de Beckham n’occultera pas le verbe flamboyant de cet homme révolté. Oui, lui, Mohammed Al Ajami. Le griot qui a refusé d’être un «poète de cour».  

El Watan

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