Un trauma français. Des liens à reconstruire

Les attentats du 13 novembre 2015, nous en avons tous·tes un souvenir. La société française, tous ses groupes sociaux, et politiques sont des victimes collatérales de ces éclatements. Il faut que notre fraternité et notre sororité soient à la hauteur, pour nos adelphes victimes, et proches de victimes, qui réclament justice.

A la fin des années 90, je n’étais pas encore né. Apparemment c’est à ce moment que la fissure a commencé à s’étendre dans notre société. Des attaques qui restent dans l’esprit des parisien·nes, et des plus de 30 ans aujourd’hui.

J'étais encore enfant lorsque Mohamed Merah a commis ses meurtres. A mon adolescence, c’étaient les attaques du 13 novembre, puis celles de Bruxelles, Nice… J’ai évolué dans un pays où les écoles étaient protégées par des rochers, où je suis fouillé à l’entrée de mon université, et où la peur règne sur mes écrans. A la télévision, sur les réseaux sociaux, dans les discours répétés inlassablement du centre-gauche à l’extrême-droite, en passant par les groupuscules néo-nazis, survivalistes et suprémacistes : la peur d’un État dans l’État qui s’étendrait dans les « quartiers », chez les plus précaires, dans les mosquées, ou encore dans les collectifs et partis de gauche. Ce fantasme de la peur m’effraie. A qui faire confiance ? Comment tisser du lien en ces conditions ? Un brouillage confus qui pousse chacun·e dans une position inconfortable et disqualifiante. Soutenir la laïcité telle qu’elle a été définie ? Vous êtes du camp des islamistes, vous faites le jeu des terroristes. Reconnaître l’intégrité sociale et humaine d’une sœur qui se voile, lui accorder sa sororité ? Vous vous pliez à un agenda prédéfini et méthodique conçu par des islamistes ayant infiltré vos structures. En réponse, les personnes sur qui on pose une cible « d’anti-français·e » réagissent et nourrissent bien trop régulièrement un brouhaha donnant de la légitimité à ceux et celles qui ont sauté sur le traumatisme de ces attaques afin de raffermir leur base électorale.
Ces attaques ont rempli une fonction que les terroristes s’étaient posée : déstabiliser notre pays, et par extension, l’Union Européenne, le Proche-Orient, l’Afrique, le Maghreb et l’Asie. Plus particulièrement en France, je pense que la société a adopté, parfois à ses dépends, la posture escomptée. La fissure s’est creusée, trop profondément. Plus aucune discussion politique sans parler de sécurité (et non de sûreté), d’immigration, et de la place de l’islam. On se clive, on se tacle sur ces sujets, on répond méthodiquement, on se réfère à nos principes, à nos valeurs, à notre histoire. Mais rien y fait. Les liens nationaux déjà bien affaiblis ont cédé. On ne fait plus « société », nos normes et valeurs ont été réajustées sur le spectre du « potentiellement à proximité des islamistes dans l’espace socio-politique ou non ». Le Printemps (non-)Républicain est une émanation directe et politiquement constituée de ces attaques. Et d’autres partis et organisations essayent de rejoindre le rejeton dans l’espace politique par adoption de sa ligne et de son discours, qui étend son monopole médiatique. De Céline Pina à Eric Zemmour, cette « coalition » pollue la société française, ses organisations politiques et institutionnelles, et assèche les racines de ce qui pourrait être une formidable adelphité.

Les attaques terroristes que notre société a subie et leur instrumentalisation atomise notre pays.

Malgré tous les efforts du camp – parfois inconséquent – du « pas d’amalgame », ou de la vive contre-coalition de la fracture, l’atomisation se fait toujours plus forte.

Réintroduire de la convivialité, et le sentiment d’appartenance à un socle fraternel et sororel, oser avoir tort et admettre ses erreurs et discours. Il serait temps. Nous pouvons colmater nos fissures.

A nous, bénévoles, membres de partis, de collectifs de mettre en avant ce besoin de liens au sein de notre pays. Au niveau individuel, cela passe par des bras et des oreilles ouvert·es. Des arguments construits et accessibles, non-disqualifiants. Mais aussi par le recentrage sur des clivages historiques et qui nous ont permis de « faire société » (et non, comme actuellement de « défaire société », en s’enfonçant dans notre groupe, et en interdisant tout lien avec les autres). Dans le même temps, il faut bien sûr lutter, activement, sans relâche, contre les islamophobes constitué en groupes politiques, en leur rappelant leur participation dans l’entreprise déstabilisante que se sont adonnées les terroristes.

Il faut revenir au principe de laïcité : liberté d’opinion, politique et religieuse, et droit d’expression de celle-ci, tant que cela ne nuit ni à la sûreté des autres, ni à l’ordre public. Ni plus, ni moins.

Ceux et celles qui se prononcent au grand public, et qui se coalisent contre le voile libre et consenti sont fondamentalement anti-laïcité, à nous de pointer leurs ambiguïtés avec la République et ses lois. Bien sûr, l’intensité de la lutte n’est pas la même selon que l’adversaire anti-laïcité dispose du pouvoir économique, politique et médiatique, ou que vous êtes un salarié au SMIC biberonné à la propagande d’extrême-droite que vous refourguent les algorithmes de Twitter et Facebook. En clair, avec les petit·es clémence et ouverture, avec les grand·es intransigeance et grands principes. Ces dernier·ères disposent des ressources économiques et culturelles pour se rendre compte du caractère anti-républicain de leur entreprise, il faut les y confronter.

Pour honorer les victimes et proches de victimes, qui sont uni·es pour demander que justice soit faite, nous devons être à la hauteur, re-fraterniser, re-sororiser, pour un soutien sans ambiguïtés ou sans agenda positionné sur le clivage mortifère pro/-anti islam.



Lucas.

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