Lucas Peltier-Séné
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Billet de blog 20 avr. 2021

Abolir la police pour le Commun?

De la démocratie à la fin de l’exclusion des corps racisés, pourquoi abolir cette institution pour transformer la société ? – Perspective des Communs.

Lucas Peltier-Séné
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Quand tout un principe s’essouffle et se défigure, il est bon de rappeler l’essentiel. « La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité. » écrivait Albert Camus dans ses Carnets. Comment en sommes-nous venus à dévoyer un mot qui porte en lui tant de valeurs, et d’égalité ? On entend de toute part que la démocratie c’est « ceci » ou « cela », qu’on y fait « ça » mais « qu’on n’y fait pas ça » ; comme si un principe était un état actuel des choses, figé, comme si l’histoire et les conflits s’arrêtaient aux portes d’un « État démocratique ». D’autres, encore, salissent ce nom en le faisant synonyme de « vote » ou d’élection.

Que le sens réel de la démocratie se perde est une fatalité pour nos sociétés qui sont passées d’une ère à une autre au travers de ces principes – nos cinq Révolutions françaises témoigneront de ces « passerelles d’une ère à une autre ».*

La démocratie n’est ni un État, ni une Chambre, ni un joli discours des élites, ni un système immuable et invincible. C’est un principe, une substance, des forces, une puissance au sein de la société. C’est le kratos exercé par le démos ou le peuple qui s’articule autour du Bien Commun. Et même des institutions qui s’en réclament peuvent en réalité bafouer ce haut-principe qui couve des aspirations humanistes, féministes, anti-racistes, égalitaires et même écologique… En somme, un objectif du rassemblement des Communs en une force de décision et de jugement politiques.

La démocratie, c’est le pouvoir des pauvres, l’égalité sociale et l’accès du tout au pouvoir.

La question qui me vient en interrogeant le sens véritable du principe démocratique est donc « suis-je moi-même en démocratie ? », « mon pays de résidence et les organisations dont il fait partie respectent-iels les principes démocratiques ? ». Si cela ne va pas de soi, alors il y a des risques que je réponde par la négative. Déjà, je ne trouve pas ma citoyenneté. Où est-elle ? En réalité, je ne suis qu’un électeur, mais pas un citoyen : j’aspire à la citoyenneté, j’y tends, mais je ne peux l’atteindre. Je ne prends pas activement part au processus d’élaboration des mesures à venir. Je délègue, sans fin, à un personnel politique incompétent sur les sujets sur lesquels on le questionne. J’élis une élite camérale, qui vole ma parole pour débattre dans un cadre sourd et fou d’ordonnances.

Au-delà du cadre parlementaire, il nous faut interroger ici une de ses plus grandes salissures, une de ses plus grandes violences faite au peuple « citoyen » ou non-citoyen, qui limite la participation des corps par une relégation quasi-systématique de certains d’entre eux hors du cadre de la lutte entre les forces antagonistes : riches contre pauvres, élites contre peuple, patron contre ouvrier, démocrates contre autoritaires.

Cette aberration, c’est la police. Corps spécialisé dans la violence, garde prétorienne de l’État qui dispose du monopole de la brutalité morale et physique légitime, cette organisation n’a jamais fait consensus dans les luttes sociales.

A celleux qui voudraient conserver la police en la réformant ou en la « moralisant », s’opposent celleux qui préfèrent une autogestion déliée de tout contrôle autoritaire par cette dernière. Long dialogue qui par plusieurs fois a mené à des sabotages de mouvements, il est de la responsabilité des forces de gauche, anticapitalistes, écologistes, de ne pas laisser la question en suspens, au risque de laisser les conservateurs de l’ordre (de « gauche » comme de droite) monopoliser le débat. Aux condamnations de nos alliés pour l’utilisation de la violence de protestation (dégradations de matériel, violence verbale et physique), opposons l’essence de la police. Brutale, raciste, sexiste, homophobe, masculiniste et surtout dangereuse pour le peuple**.

Malheureusement pour les gouvernements qui souhaiteraient étendre les prérogatives de cette organisation à la lutte contre les féminicides, les violences sexistes, homophobes et racistes, ils foncent dans une impasse qui retarde tout résultat. Nous pouvons l’affirmer car la police est créatrice de ces violences et oppressions. « Pas tous les flics, ce n’est que l’affaire de brebis égarées » me rétorqueront certain-es. J’aimerais tant vous croire, mais dans l’institution de l’ordre on ne peut se trouver hors du champ du Pouvoir – par là je veux signifier, que tout manque à une « exemplarité républicaine de la police » est un problème de fond, dans une organisation où l’ordre définit par le triptyque répression-obéissance-allégeance est la base de son fonctionnement. Nous avons les ressources et nous avons les exemples que c’est à la fois un fait massif, étendu et commun à la police : la violence policière transpire le racisme et le sexisme là où, auparavant, il transpirait l’obéissance à l’ordre de tirer sur les travailleureuses. Ni les meurtres policiers, ni les coups et la brutalité, ni la terreur psychologique infligée aux jeunes racisé-es ou aux femmes venues porter plainte contre un homme violent n’a suffi à démontrer la gangrène qu’est la police. Même des enregistrements choquants et puant le fascisme, des dénonciations internes ou des enquêtes ont été accablées de l’expression adoucissante de « brebis égarées ».

« Il y a de bons flics, tu sais ». Oui je le sais. Je le crois. Je l’espère. Mais en-dessous de l’uniforme.

Quand je désire la fin de la police, je ne désire pas la fin de l’existence de ton père, de ton frère ou de ton oncle, mais la fin de son droit à l’immunité judiciaire et sociale qui l’autorise à brutaliser dans les faits et par le consentement de la masse des pans de la population entiers. Qu’un policier diminue son existence à un exercice d’obéissance et de violence m’effraie tout autant.

Un flic, ce n’est pas son LBD. Évidemment, il faut disposer d’un certain état d’esprit pour vouloir entrer dans cette organisation. Et la police l’a compris. Chercher des jeunes des classes populaires soucieux d’acquérir une base et une stabilité par la « sécurité de l’emploi » ou bien recruter ceux qui ont toujours voulu montrer les poings en s’imaginant en guerre contre une barbarie interne. « Brebis » sociale perdue ou héros du quotidien, la police en tant qu’institution liquide toute humanité chez les policiers en abolissant leur droit à la révolte et à la désobéissance. La « prise de l’uniforme » est constitutive, car elle correspond à la mise à distance de l’individu avec tout esprit de défiance ou de questionnement profond à propos de sa hiérarchie. Surtout, le policier en vient à accepter une forme de relégation systématique des corps autres dans un espace donné – que le policier soit racisé, femme ou homosexuel. Pensons aux « quartiers », qui, encadrés militairement et selon un schéma colonial ou ethnosocial***, sont un espace de relégation urbaine majeure, d’abord pour les pauvres, les précaires, les évincé-es de l’Éducation, les privé-es d’emplois, mais aussi et surtout pour les racisé-es et les personnes issues de la décolonisation. La géographie sociale de la ville est un instrument policier dans le sens où il induit une ségrégation socio-spatiale permettant la localisation exacte servant à réprimer des populations jugées violentes, brutales, inéduquées, voire bestiales par la police.

D’une part la police est violente envers les individus qui la composent en leur coupant toute solidarité populaire potentielle, mais en outre, elle les amène à exercer la Violence sur leurs frères, leurs sœurs, leurs adelphes. Elle apprend la capacité de mettre à distance toute conviction de paix et d’équilibre : la police corrompt les policiers.

Suivant le principe démocratique, pourrait-on seulement s’épuiser à réformer cette institution pour la rendre plus juste, plus inclusive, plus rose ? Ce n’est pas en faisant appelle au « plus » que l’on écrase une essence excluante. Une police inclusive, est-ce possible ? Recrutons des personnes racisé-es afin de déloger des exilé-es ! Une police plus juste ? Aux ordres de préfectures et de gouvernements toujours plus autoritaires ? La partie est d’avance perdue sur le plan moral et matériel. Y a-t-il une fatalité de la police ?

D’autres modèles existent et d’autres sont à élaborer. Ne jamais toucher à ce sujet par crainte c’est aussi supprimer tout débat et toute effusion d’idée pouvant mener à la réparation des maux causés. Si l’on n’est pas encore éborgné-es, tâchons de garder les yeux ouverts.

D’autres modèles pour éradiquer une délinquance toujours grandissante ? Pour une apaiser l’insécurité qui mine les habitant-es du pays ? Pour protéger une menace terroriste qui a traumatisé un pays ? On ne peut plus se contenter.

Supprimer la police ne veut pas dire abolir les services de renseignements et de sûreté. Il faudrait d’ailleurs renforcer leurs effectifs. On ne peut ignorer la menace terroriste. En place d’un système du « tout répressif » on pourrait proposer une refonte des parcours – entendre ici mettre tous les moyens pour éloigner au maximum les individus de la délinquance : par l’éducation parentale, le renforcement de la prévention et l’accompagnement plutôt que l’enfermement. Aussi, assurer les moyens matériels, sociaux et monétaires pérennisent une mise à distance avec la délinquance qui se nourrit souvent de manque de liens sociaux et financiers. La police n’est pas spécialisée dans les affaires sociales, ou sur les questions de solidarité et d’accompagnement. Des associations le sont, elles. A la violence d’un refus de réception d’une plainte pour viols on pourrait lui substituer la bienveillance, la spécialisation et les compétences d’une association de protection des droits des femmes et des enfants, ou qui lutte contre les violences sexuelles. A la violence organisée en bandes, on pourrait proposer une médiation et un accompagnement par des associations spécialisées dans ces thématiques, qui a l’expérience et les compétences pour accompagner des jeunes, qui s’enferment dans ces parcours. Surtout, il faudrait revoir notre modèle d’Aide Sociale à l’Enfance voire en créer un à destination de la Jeunesse et de la Parentalité. Mais tout cela relève d’un nouveau modèle de société qui s’inclut dans une perspective des communs, où une lutte contre le capitalisme de surveillance – et le capitalisme tout court –, la démocratie et l’inclusion de tous et toutes dans le démos seraient le credo du Pouvoir et de la société. Qui voudrait s’y frotter ? Pas ceux et celles qui ont saisi qu’en laissant faire la tyrannie policière, iels conserveront leur mandat.

Nous devons explorer ces pistes, et trouver remède à tous maux.

Lucas.


*: Révolutions de 1789, 1830, 1848, 1871, 1944 (dans la mesure où il y a une prise du pouvoir par la Résistance.)

**: Je désigne bel et bien l'organisation. Ce n'est pas une remarque personnelle envers tel ou tel flic. La police amène à la brutalité et à l'expression de violences qui ne se seraient pas exprimées de la sorte hors-cadre policier.

***: RIGOUSTE, Mathieu, "la domination policière, une violence industrielle", La Fabrique Éditions, 2012, 260p.

Merci Rémy pour tes précieuses corrections.

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