Apprendre de ses erreurs: Victoire ou non, la gauche institutionnelle doit muter.

Le dimanche 27, seule une maigre part du corps électoral ira voter. Peut-être pour les gauches rassemblées derrières les écologistes, pour le centre social-démocrate et libéral fermé, ou bien pour les droites conservatrice-libérale, voire extrême. Si la gauche unie a cependant une chance de gagner la Présidence de la Région Île-de-France, elle doit, en cas de victoire ou de défaite refaire corps.

Tout d’abord, il convient d’affirmer qu’aucun-e candidat-e ou liste ne gagnera ces élections sans participation populaire conséquente. Le 21 juin dernier, ce fût la non-participation via l’abstention qui a remporté, au niveau national, les élections à double-échelon : les départementales et les régionales. Premier symptôme de la démocratie libérale dégénérée : ses appuis légitimes ne répondent plus à l’appel de « l’exercice civique ». Et sapent les fondements de ce que la social-démocratie a toujours exalté. Même si, toutes les familles politiques ont réclamé un « sursaut » auprès des électeur’ices à l’annonce du deuxième tour, on peut déjà présumer qu’il n’y aura, au mieux, qu’un « petit rebond », au pire, un énième recul populaire à l’égard du vote.

Alors, si cette gauche là (celle qui croit encore en elle et qui ne sabote pas ses camarades), clame sa victoire sans pour autant se réformer d’elle-même dans ses organisations, ses instances décisionnaires, ses discours, et ses cibles, ce sera une « sur-défaite » que la gauche encaissera.

Car la gauche institutionnelle a déjà échoué et elle gratte sa plaie. Elle a perdu la confiance, la respectabilité, sa dignité et l’accès au réel. D’un Parti « Socialiste » qui se détourne des classes populaires à Europe Ecologie-Les Verts qui investit une large part de CSP+, en passant par des micropartis peu connus et peu valorisés par les superorganisations politiques… Comment se rendre accessible, voire même désirable auprès du peuple ? Certaines formations ont bien soutenu et investi des listes « citoyennes »1 – notamment durant les municipales de 2020. Listes « d’à-côté », elles sont déconnectées des organisations qui les soutiennent, et donc, ne peuvent peser sur la dynamique élitiste globale qui traversent les partis. Elles permettent cependant de créer une dynamique populaire au niveau local et d’enfin constituer une représentativité plus fidèle et saine de la masse populaire : les salarié’es et les employé’es peuvent enfin trouver une place reconnue dans leur parcours politique, auprès de semblables qui ne les relègueront pas à une place subalterne, comme c’est le cas dans les partis et organisations traditionnelles2.

Il s’agira donc pour les organisations politiques d’accepter de briser ce « plafond de verre social » qui empêche des acteur’ices populaires d’avoir le Pouvoir, ne serait-ce que dans les formations qu’ils·elles font vivre « de leurs bras » – au travers des tractages, collages, animations de la vie locale.

En somme, le défi qui se pose à la gauche institutionnelle post-élections régionales et départementales, et pré-élection présidentielle, est celui de la cohérence dans ses valeurs. Lorsqu’on parle de la Gauche « populaire », « citoyenne », « humaine », « sociale », cette Gauche-là, ne devrait-elle pas être justement le porte-voix de ces « citoyen’nes », du peuple, des petit’es dont on se réclame, et des oppressé’es (personnes racisées, minorités ethniques et sexuelles, personnes porteuses d’un handicap – et plus significativement, les femmes) ?

Toutefois, la Gauche « porte-voix » ne doit pas être la « Gauche vol de voix ». Un paramètre essentiel de la refonte de la gauche institutionnelle est le droit d’expression des concerné’es.

Comme écrit dans un précédent billet : « La délégation à une personne induit de fait une personnification de nos idées dans un corps étranger, qui devra ou usurper nos volontés et nos réalités, ou bien mentir pour se faire élire. »3 Le dilemme se trouve ici : ou bien la Gauche institutionnelle se décide d’atténuer le phénomène « d’usurpation délégative » en autorisant les corps concernés à (enfin) enrôler ses discours et ses idées, ou bien continuer sur la même lignée, qui annonce un renforcement des politiques clientélistes, malsaines et surtout, promet l’arrivée d’un suffrage censitaire social.

Ce retour du suffrage censitaire, sous l’apparat du suffrage universel, a déjà posé ses bases : Aujourd’hui il faut être un « mordu de la politique » pour comprendre son théâtre, donc avoir des ressources intellectuelles et culturelles favorisées. Ce qui est bien loin d’être à la portée de tous’tes – les inégalités de classes étant réelles dans une société de classe, et divers phénomènes ayant nourri ce désintérêt (dépolitisation des masses, remplacement de la culture et du loisir par le divertissement, relégation…). Le cens serait ici social et non fiscal comme autrefois.

Des gauches peuvent coexister, une réformiste et institutionnelle et l’autre révolutionnaire et alternative, autogestionnaire. Mais l’une ne doit pas devenir une ennemie pour l’autre. Et le dédain envers des organisations autonomes provenant des classes dominantes qui logent à l’année dans les organisations légitimes, marquent une forme de mépris social. C’est à cette gauche éduquée, bien placée, et disposant de nombreuses ressources autour d’elle de s’emparer de ces sujets primordiaux. Si elle est réellement démocrate, la gauche institutionnelle doit faire renoncer à certain’es le siège de leur carrière et de l’immobilisme, pour se faire le sentier du mouvement populaire.

Prouver l’efficacité de sa stratégie réformiste passe par son application au sein de son organisation.



Lucas Peltier-Séné.


1: Le terme "citoyen" n'est normalement pas correct. Nous ne somme pas des citoyen'nes mais des électeur'ices. On tend cependant à l'être au travers d'engagements politiques.

2: Raphaël Challier, Comment les partis politiques démobilisent-ils les classes populaires?, PUF, 2021

3: S'autoriser la démocratie, 2021. URL: https://blogs.mediapart.fr/lucas-peltier-sene/blog/310521/s-autoriser-la-democratie

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