S’autoriser la démocratie

Une forme d’auto-organisation : les assemblées populaires – Perspective des Communs

Pour le commun des politisé’es, ayant le cœur à droite ou à gauche, il est d’usage de dire que les derniers gouvernements UMP, PS et LaREM ont, à des épisodes différents, « volé la voix de certain’es », voire « sapé la démocratie ». Du Traité de Lisbonne, à l’utilisation du 49-3, en passant par une répression toujours plus accrue, et qui se mue en oppression de l’opposition, les partis en lice pour le pouvoir étatique savent à leur manière pointer les défaillances ou l’inadéquation des derniers gouvernements avec l’idée de démocratie.

Mais dans l’entreprise bien explicite dans laquelle se sont engagés les gouvernements d’Emmanuel Macron, et auparavant, ceux de François Hollande et de Nicolas Sarkozy, à savoir, la dépossession des corps populaires de leurs forces de pression, les partis ne sont pas les meilleurs opposants. L’éclat des Gilets Jaunes l’a prouvé : les partis n’avaient pas prévu ce coup de force, et ils n’ont pas réussi à avaler ce mouvement social, ils n’ont pas réussi à le cadrer dans leurs instances respectives.

Même si le Front National a apprécié certains discours xénophobes, même si La France Insoumise a jubilé les « assemblées des ronds-points », il n’en est pas moins que ces ces regroupements, ces forces mises en communs se sont constituées à-côté du pouvoir légitime/légitimiste. Car les partis, même les plus fervents défenseurs de la Justice et de l’Égalité, ne sont pas exempts du système de classe et de la relégation des plus précaires, des pauvres, ou des racisé’es, à des corps subalternes internes à leur organisation.

Il y a les « militant’es de terrain » et ceux-celles qui « possèdent le siège », au parti, dans ses instances décisionnaires, ou bien dans une institution légale et légitimée.

Les enquêtes de Raphaël Challier, qu’il retranscrit dans son livre « Simples militants. Comment les partis démobilisent les classes populaires » (PUF, 2021) démontrent cette scission sociale. Ceux et celles qui tractent sont rarement des biens-établi’es du parti – peut-être à l’occasion, pour faire de la communication –, les personnes qui entretiennent les locaux des groupes municipaux les relations entre les militant’es d’une même commune sont encore moins des personnes ancrées dans les sphères plus hautes de leur organisation.

Surtout, il y a cette survie, celle du pouvoir légitimée, et de la concurrence des partis dans le « marché de l’opinion publique », alors que l’abstention électorale remporte la première place au niveau national dans toutes les derniers épisodes de la saga électorale. Les programmes sont beaux, les promesses nous font frissonner le creux du ventre, les personnalités qui offrent une « lueur d’espoir » bataillent dans les médias pour créer une formule qui les définit et qui unit. « L’avenir en Commun », « Oui, les temps changent », « L’Humain d’abord ». Nous aimons incontestablement ces formules confortables et dans lesquelles notre cœur militant ou sympathisant se retrouve.1 Cependant, cet amour pour la formule belle et confortable mène à la délégation de nos forces productives de solutions et de débats à des corps éloignés de nos réalités. Un slogan de communicant’e ne peut résumer nos aspirations, nos volontés propres pour nos communautés : quartier, commune, pays de communes, départements, régions, État national.

La délégation à une personne induit de fait une personnification de nos idées dans un corps étranger, qui devra ou usurper nos volontés et nos réalités, ou bien mentir pour se faire élire.

Dans ce mouvement, ce n’est ni la députée ni le conseiller régional qui est notre subalterne, notre porte-parole authentique et fidèle. C’est l’électeur’ice qui est ce corps subalterne, sur lequel s’assoit le/la député’e élu’e par sa participation électorale. Le cadre du pouvoir actuel, en l’état, n’est pas une structure où les « administré’es » administrent, gèrent et surveillent l’État et ses représentants, mais c’est bien l’inverse : l’État et ses représentant’ess, ses gouvernements et député’es administrent les habitant’es. Et, une part d’entre elleux, les électeur’ices, sont des assises légitimant leur pouvoir, au travers de l’élection-délégation. Bien sûr, sont évincé’es du « jeu politique » ceux et celles ne votant pas, les personnes ne disposant pas du droit de vote : non-natif’ves, étranger’ères, mineur’es politiques… De telle manière, sont mis’es en concurrences ceux et celles qui exercent ce qui est nommé « devoir de citoyen », et ceux et celles qui ne votent pas, pour désillusion, rejet, dégoût, ou par participation-abstention – on exprime son rejet de tel ou tel duel par le non-recours au vote.

Pour contrer le phénomène de défection au vote, une nouvelle offre politique a vu le jour. Elle se réclame de l’authenticité populaire et de son aspiration à respecter, sans compromissions, sans dénigrement de ses engagements le souhait des éleceur’ices afin d’accéder au pouvoir,. Insulte donnée par les partis libéraux de droite comme de gauche, les « populistes » n’appliquent en réalité que le « devoir de l’élu », à savoir, suivre la voie des voix de ses électeur’ices, et non se faire le petit monarque électif local disposant à sa volonté du droit de refus de débattre ou de voter une loi sous prétexte qu’elle mettrait à mal ses privilèges. La France Insoumise, en ce sens, a été un bon exemple d’incorporation des corps subalternes de la société dans ses sphères les plus hautes, la figure de Caroline Fiat illustrant mon propos.2 Mais c’est une réalité minoritaire, quasiment exceptionnelle, bien que la « bonne volonté » puisse être ici saluée. Et, nous l’avons souligné : les formations politiques ne sont pas des espaces où la neutralité sociale existe, les mécanismes de relégation, de mépris de classe et de violence symbolique se met « en marche » malgré les discours égalitaires.

Ainsi, on tombe rapidement et simplement dans un système de cautionnement populaire dans une offre politique, habitée elle par des habitué’es et des connaisseur’euses des structures du pouvoir institutionnel et légitime.

Alors, des questions se posent : le peuple a-t-il vocation à participer au pouvoir ? Le politique est-il de fait « en tout temps et en tout lieu » excluant pour les classes populaires ? Et les partis, devons-nous composer avec ou sans eux ? En somme : comment vivre le politique et faire naître la démocratie ?

Le peuple a vocation à participer au pouvoir. Voire, à le prendre. Pour son bien-être communautaire, pour ses droits, pour qu’il accède à un statut entier, vérifié, et protégé, garanti par le socle Egalité-Justice-Dignité3. On pompe l’habitant’e de son sang démocratique afin de faire de lui/d’elle un’e simple électeur’ice, un’e simple acteur’ice du théâtre électoral.

On clame qu’iels sont citoyen’nes, mais iels ne sont que des électeur’ices. Un’e citoyen’ne ne délégue pas, iel agit, iel débat, iel propose, iel amende, iel est à un instant dans un espace afin de poser sa voix dans un espace où on ne la vole pas.

Le politique, lui, n’est pas intrinsèquement excluant. Ce sont les forces qui l’habitent qui font de lui un outil d’exclusion et de relégation. Il faut ré-habiter le politique, qui fût, à diverses occasions habité partiellement par le peuple : 1848, 1871 et la Commune de Paris, les grèves et mouvements de 1936, ces dernières années avec Nuit Debout et plus significativement avec les Gilets Jaunes.

Le politique ≠ La politique.

La politique en tant que théâtre de l’élite élective broie et évince les classes populaires, mais le politique en tant que sujet du peuple est un outil lui permettant de s’affirmer et de gouverner.

Les partis et les organisations politiques, sont elleux des outils performants, à condition d’avoir une trajectoire atypique : le réseau, les connaissances, les ressources morales, le temps adéquat afin d’intégrer la formation qui « veut bien de nous ». Nous pouvons engager toutes nos forces dans la possible accession à des responsabilités directrices au sein d’une formation politique, mais il nous faudrait ou endoctriner nos enfants, ou attendre la possibilité pour les pauvres de se faire cryogéniser sans séquelles – boutade qui signifie que pour vivre une ascension politique de cette sorte, il faudrait des générations, comme le prouvent les études menées sur les ascensions sociales des classes populaires. Surtout, ce serait un phénomène minoritaire dans le sens où le divertissement et la re-délégation constante ont mené à une dépolitisation des masses populaires, qui n’effleurent la politique qu’au travers de scandales ou de déclarations chocs.

Aussi, la politique compte sur le temps pour nous décourager de nos aspirations. Pourtant, nous avons l’énergie, et les ressources, si nous adhérons à la notion de Commun(s).

Si les classes populaires politisées constituaient des assemblées populaires à-côté du pouvoir légitime/légitimiste, nous aurions l’impulsion populaire d’une autogestion sur un territoire donné.

Si les classes populaires politisées constituaient des assemblées populaires à-côté du pouvoir légitime/légitimiste, nous aurions l’impulsion populaire d’une autogestion sur un territoire donné – imaginons ici du quartier ou la commune. Les réseaux des classes populaires politisé’es seront invités à participer, créant un effet d’intérêt envers cette forme de démocratie véritable, directe, et surtout inclusive et dénuée de récupération partisane. Seulement, pour qu’un tel projet populaire émerge, il faut s’assurer d’une grande publicité et d’une assise légaliste. Une organisation politique – quelconque – aux volontés populistes (de gauche et qui considère le peuple de manière large, et qui comprendrait aussi les étranger’ères, exilé’es, minorités…) pourrait être mise à contribution afin de légitimer la constitution de ces assemblées, mais surtout, suivre les décisions rendues par ces dernières. Cette organisation serait la plateforme légitime/légitimiste de ce qu’abhorre la politique des grands : le soulèvement et l’auto-organisation du peuple. Cela serait une des premières expériences françaises contemporaines à nos réalités, d’une part du peuple qui administrerait une traduction déformée d’une institution (les partis et organisations parodiant les structures de l’État) – c’est ce que les Gilets Jaunes n’ont pu faire. Surtout, cela mettrait à l’épreuve les populistes afin de vérifier leur réel attrait pour le peuple : caution afin d’accéder au pouvoir ou engagement fidèle et sincère ? Les Assemblées naissantes devront alors se confédérer afin de créer des liens de sororité d’assemblées, et d’assurer un statut d’égalité (une assemblée n’est pas davantage légitime d’exister qu’une autre), mais surtout afin de s’ancrer territorialement si des assemblées s’établissent sur des territoires voisins. Les acteur’ices politiques locaux’ales pourront de telle manière suivre les avis de ces Assemblées ; par exemple, telle commune mettrait en œuvre ce que telle assemblée ancrée sur son territoire préconise. En matière de justice et d’égalité, ce projet est une révolution populaire, par la subversion de la politique, et qui s’ancre dans une perspective d’écologie sociale et de création de Commun(s).

Lucas Peltier-Séné.


1 : Je suis moi-même engagé dans la campagne de Sandrine Rousseau, candidate écoféministe pour les primaires des écologistes, afin de participer aux élections présidentielles de 2022. Dans le même temps je conserve mes critiques de l’électoralisme : je pense qu’il nous faut être présent’es sur tous les fronts, selon notre énergie et nos envies.

2 : Caroline Fiat est députée du groupe La France Insoumise depuis 2017. Elle est infirmière.

3 : J’emprunte cette formule à Frédéric Lordon, économiste et philosophe communiste, qui écrit dans son ouvrage « Figures du communisme » que cette dernière pourrait être notre boussole au sein de nous mouvements, étant à la croisée des luttes des racisé-es, des salariés, des LGBTQI+…

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