Le Jour le plus court

Chronique d’une étudiante en période de pandémie

Assise devant son ordinateur, comme souvent depuis quelques mois, F. se dit privilégiée. Et c’est vrai, elle a la chance de pouvoir suivre ses cours sur un bureau et non sur son lit ; elle a échappé au logement du Crous, alors elle se réjouit de peu.

Cela fait presque un an déjà qu’elle regarde sa vie s’échapper. Après les confinements successifs, le couvre-feu, sa journée ordinaire dure désormais douze heures. Comme beaucoup d’étudiant.e.s, elle n’a jamais été vraiment du matin ; avant, son réveil sonnait vers sept heures, le temps de se laver, déjeuner en échangeant quelques mots avec sa coloc et puis sortir. Marcher dans les rues pavées et, bien que souvent caressée par le vent ou fouettée par la pluie, elle se sentait vivante. Les regards qu’elle croisait, ceux qu’elle fuyait, lui rappelait qu’elle vivait en communauté, et que finalement, elle ne se sentirait jamais vraiment seule. Arriver sur le campus, se frotter au brouhaha étudiant, cet amas sonore qui les lendemains de nuits trop courtes lui donnait envie de fuir – elle donnerait tout aujourd’hui, pour retrouver ce joyeux bordel.

Sa vie étudiante, c’était aussi la nuit. Des nuits entières à refaire le monde, au bar, sur une place ou sur un canapé mal drapé. Des longues heures à échanger de lectures, de film et de musique, des petites choses de la vie aussi. C’est à la lumière des lampadaires qu’elle a forgé ses convictions, qu’elle a pris conscience combien il était nécessaire que les classes invisibilisées réinvestissent la rue, par des graffs, des collages, des chants, par leur présence aussi.

La rue. La rue la nuit. Ils ont enfin réussi à leur faire comprendre que la place de F. et de ses consœurs, confrères, n’y était pas et que la réappropriation de l’espace publique attendrait. Aujourd’hui, F. se lève à 7h55 pour commencer une journée de cours en distanciel qui commence à huit heures et finit à dix-huit ou vingt heures, qu’importe puisqu’il est trop tard pour sortir et que la police patrouille. Alors les cours s’enchaînent, avec souvent seulement quinze minutes de pause entre chaque Zoom. Un quart d’heure c’est seulement le temps de prendre un verre d’eau, de regarder autre chose que la lumière de son écran. D’ailleurs lorsqu’elle a ses règles, F. a à peine le temps de changer sa cup entre deux cours ; elle ne peut s’empêcher de penser que les horaires n’ont pas été réfléchis pour elle et pour ses sœurs, elle se dit que « la cup est pleine » et que bientôt, « ça va saigner ».

Etudiante en sciences sociales, F. n’est pas très compétente en mathématiques, mais un calcul rapide lui fait comprendre qu’elle passe plus des trois quarts de ces heures d’éveil derrière un ordinateur. Alors parfois elle s’arrête. Assise face à elle-même, elle se rend compte que le silence qui l’entoure lui est insupportable. Elle met de la musique, très forte, et se met à danser. Elle se divertit enfin dirait Pascal, elle tente d’oublier que sa vie s’écoule et qu’elle ne trouve plus grand sens.

Alors le 26 janvier, et certainement les jours suivants, elle rejoindra ses camarades pour crier que le savoir se partage, que l’émancipation est échange, que la beauté est dans la rue. Et pour la première fois depuis longtemps, la foule ne sera plus un danger à éviter ; F. sera une dans une masse vivante et endiablée, elle partagera son souffle, ses aspirations, ses cris. Il n’y aura plus à chercher à oublier, au contraire il y aura, plus que jamais, un monde à construire, ensemble. Bien sûr il y aura des gazages, F. ne se laisse pas berner, car un peuple qui cesse d’avoir peur, un peuple qui se laisse à rêver au-delà du  carcan qu’on lui impose, c’est un peuple qu’il faut mater, confiner encore.

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