Vivre dans l'indéterminé, extrapolation sur l'alzheimer

Qu'aurait donc à nous apprendre la maladie de l'époque sur ce que nous sommes, et sur cet autre être-au-monde qui existe à nos côtés? Sans connaissances scientifiques aucune, il me semble voir dans l'alzheimer une métonymie de notre état collectif que nous pouvons déplorer avec rage ou observer et comprendre pour choisir le chemin suivant, pour nous orienter dans l'intermittence du sens.

La petite vieille, toute blanche et douce, élégante et enfantine, me cueille à mon arrivée à l'étage de la maison de retraite. Les vieux sont gardés à l'étage parce qu'il ne faut pas qu'ils puissent sortir trop facilement. La plupart d'entre eux ne sait pas trop où elle est, mais parfois, un cliquettement sonore résonne dans la cave encéphalique et soudain la mécanique puissante et rompue de l'habitude se met en branle, et ils sortent. Pour rentrer chez eux peut-être ou pour faire ce qu'ils avaient l'habitude de faire, les courses, le café, le restaurant, peu importe quoi d'autre, ce qu'ils faisaient quoi... ils peuvent même ruser pour sortir, ils en sont encore capables parfois, mais ni cette mécanique, ni l'éventuelle lucidité ne durent et ils finissent par se trouver perdus. Comme ces vieux sur les affiches imprimées maison avec des numéros de téléphone qui pendent, d'enfants qui cherchent leurs parents comme c'est l'inverse parfois aussi.

La vieille me cueille, donc, pour me demander, sa main douce sur la mienne, si je connais le monsieur qui me précède dans la pièce. Oui, c'est mon grand père. Ah, et cet autre monsieur? Non. Et cet autre encore? Non plus. Je ne sais pas qui sont ces gens, je ne sais pas où je suis mademoiselle. Voulez-vous une infirmière? Parlez plus fort s'il vous plait. Une infirmière? Oui! La vieille s'est levée, elle s'accroche à mon bras pour que je lui fasse traverser la pièce. Elle ne sait pas où elle va, je ne sais pas où je l'emmène, simplement quelque chose en elle l'a fait se lever, ce n'était plus le moment d'être assise, il faut aller quelque part, mais où? Infiniment lente, légère et pesant sur mon bras comme pour en sentir le réel, le pas ralenti, pas seulement par l'âge mais par la désorientation. Vous savez, je vois bien que je connais les gens, celle-là je la connais, celle-là aussi, celle là-bas aussi, mais je ne sais plus qui ils sont. L'infirmière me mettra au moins sur le bon chemin dit la vieille. Mais il n'y a nulle part où aller madame, il n'y a pas besoin de se lever pour aller quelque part. Ah bon? 

A quoi peut bien ressembler le monde lorsqu'on ne sait pas où l'on est, ni qui sont les gens autour de nous? Dans la tête de la vieille, ce devait être comme lorsque vous vous éveillez la nuit, de retour chez vous après un long voyage, et que vous ne comprenez pas les signaux visuels que vous recevez. Que peut bien signifier cette tâche de lumière? Il n'y a pas de fenêtre ici normalement, quelle est cette ombre? Où est posé mon corps? Est-ce un lit, de l'eau, un animal? Et qu'est-ce que je touche? Entends? Sens? Est-ce comme ça lorsque la mémoire immédiate vacille? Une perte de sens de toute forme de perception : et le monde devient une suite de signaux perceptifs ne dessinant aucun paysage. Signaux perceptifs amoindris qui plus est pour beaucoup des vieux... À aucun moment on ne comprend mieux ce que veut dire "le sens" que lorsqu'on le perd.

On peut s'imaginer parfois qu'on ne saurait pas où l'on est : on dirait qu'on ne saurait pas où on est, et alors, que se passe t-il? La plupart du temps dans cet exercice, dans ce jeu, nous traduisons la désorientation selon l'inconnu : cette armoire m'est inconnue, cette fenêtre m'est inconnue, cette chambre m'est inconnue... Mais peut-être que dans la désorientation réelle, celle des totalement-sans-mémoire immédiate, et celle de l'éveil dans la nuit, on ne peut même plus dire armoire, fenêtre ou chambre, les signaux perceptifs ne s'agencent pas même pour nous permettre de constituer ces objets. On ne voit plus que des tâches, on sent des choses, mais qu'est-ce que ça peut bien être? Mystère. Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire? Qu'est-ce que vous pouvez bien essayer de me dire, mes sens?!

Si l'on en croit ma petite vieille, ce n'est pas vraiment ça, comment m'aurait-elle parlé sinon. Pourtant, il y avait dans sa manière de désirer se lever quelque chose de l'ordre de l'archaïsme. Les sens sont nés, dans l'histoire de la vie, après la locomotion. Les bactéries, les amibes ont commencé par pouvoir bouger, puis elles ont développé des sens, puis des facultés cognitives. Les vieux alzeihmers qui partent en déambulation et qui n'ont plus du tout d'odorat feraient cette expérience primordiale, d'une régression jusqu'à l'aube de la vie, jusqu'à ce qu'il y a de plus primitivement noble en nous, jusqu'au plus petit dénominateur commun du vivant animal. Il deviendraient encore plus nos ancètres, ils deviendraient même leurs propres ancètres, ect.

Tant de questions semblent noyer leurs regards. Parfois elles sont maîtrisées, le flot est comme jugulé un peu avant d'arriver dans les yeux, le vieux encore accroché à sa dignité les retient à l'intérieur de sa tête, les empêche de transparaitre, et cette retenue elle-même devient une question par instants. Elles se posent ces questions parce que l'état de primordialité qui ressemble peut-être à leur expérience ne dure pas, après lui il y a la mort et avant lui une infinité d'états intermittents de lucidité, de désorientation, de souvenir, d'automatismes, se succédant et se mêlant, se contredisant au sein de l'individu qui présente pourtant encore la cohérence de son être. La cohérence naît de bien peu. L'automatisme est le meilleur ami des sans-mémoire, une vie bien automatisée peut sembler vivante encore longtemps après avoir perdu son sens pour son sujet. On répond par des phrases toutes faites et qu'on a toujours dites et sur l'apparence de sens desquelles nos interlocuteurs peuvent s'appuyer pour avoir la sensation de converser avec nous. On s'engage dans des gestes qu'on a toujours fait et qui nous guident, nous rappellent encore à quoi ça ressemble de vivre parmi les hommes. Beaucoup d'apparences. L'apparaître aussi est un des plus petits dénominateurs communs du vivant. Et en même temps, sous cela, on sait ce que c'est que vivre : dans les moments où l'on ne lutte pas pour catégoriser nos perceptions, où l'on ne cherche pas à nommer ce que l'on voit parce que chaque hypothèse émise sera fausse, ou juste par hasard, parce que tout se ressemble tellement depuis la mémoire profonde, la seule qui persiste encore un peu, qui prend la place, même, parfois, de la mémoire immédiate et alors on est plongés dans le passé, un passé complètement vivant, réel, si palpable que c'est à rendre fou... Sur quoi suis-je en train de marcher si, à l'évidence, je ne suis pas dans le passé, mais que maintenant ne veut rien dire? Lâcher prise. Lorsqu'on ne cherche pas à nommer, il n'y a plus que le présent. Entre la perte de sens de toute perception et l'incapacité à nommer l'objet perçu qu'on connait pourtant bien, il y a l'expérience pure de cet objet de la perception, comme une extase permanente qui peut virer à la frustration en un rien de temps.

Lorsque je regarde mon grand père, noyé dans les contradictions de son état, que son caractère lui fait vivre si singulièrement, c'est comme si le monde le sommait de le nommer. Cette expérience de pure perception, ou bien il ne peut pas la faire parce qu'il s'y refuse, parce qu'il n'a pas été éduqué vers ça, ou bien, elle cède nécessairement la place, à un moment, à la nomination. Le monde, demande à mon grand père des noms. Des noms! Le monde demande à mon grand père qu'il le remette dans l'ordre logique. Quelle cause pour quelle conséquence?! Comme on demande aux petits enfants, qui eux aussi gèrent en permanence la frustration. Pourquoi ce numéro de téléphone a t-il onze chiffres? Pourquoi ce papier est-il là? Est-ce que j'ai donné à manger au chat? Pourquoi y'a t-il deux boites de jambon dans le frigo? Y'en a t-il une bonne et une mauvaise? Que dois-je faire aujourd'hui? Qu'étais-je parti pour faire? Pourquoi suis-je descendu au village? Où est ma voiture? Que signifie ce bouton? Que signifie ce bouton? Toi, ta mère, c'était ma femme, non, ma fille, es-tu ta mère? Et ta mère, sa mère? Et ma mère? Que signifie ce bouton? Le chat?

L'automatisme est le meilleur ami des sans-mémoire. Mon grand père annote tout. Il annote également ses propres annotations lorsqu'il les lit. Aujourd'hui lorsqu'il lit, il déchiffre automatiquement, il semble se contrefoutre du sens que peut avoir le mot lu. Il l'annote, parce qu'il vient de le lire, et que c'est comme ça qu'on fait. Il le souligne, le surligne, met un trait dans la marge, geste qui provoque la sensation, "voilà, ça c'est fait", la sensation d'avancer, d'être sur le bon chemin, celui qui a toujours été sous ses pieds, comme si ses pieds le dessinaient maintenant tout seuls dans le vide. Pourtant, la maison de mon grand père est pleine de points d'interrogation. L'automatisme ne produit pas le sens que le monde lui réclame, que le monde exige de lui.

Rien autour de nous ne fait sens. Nous fonctionnons automatiquement et ainsi tout tourne.

Mais l'automatisme ne produit pas de sens, et nous sommes pris dans un présent forclos, qui nous intime de rendre le monde signifiant et de signifier le monde.

Qu'est-ce que tout cela peut bien vouloir dire?

Puissent nos bientôt-amibes chéries nous apprendre encore, dans leur disparition, dans leur étiolement qui est aussi un accomodement de tous les instants, une recherche de stratégies permanente, un rapiècement du réel, pièce à pièce... puissent-elles nous apprendre encore comment vivre dans le monde que nous avons fait. Puissent-elles nous apprendre comment placer du sens, comment le reconstituer, comment et quand abandonner l'idée qu'une chose doive avoir un sens, comment vivre dans l'intermittence du sens.

Le réel n'a pas la simplicité qu'on aimerait. Cette vie dans l'indéterminé qui est à la fois celle de nos vieux, et la notre dans un monde où les distinctions, tout à la fois, s'effacent dans la vie noétique, où progressivement tout se ramène à tout, et s'accentuent dans la vie politique, où chacun se détermine, se spécifie, au point de n'être plus rien que lui-même, rattaché à rien, et finalement, de nouveau indéterminé puisque délié de tout ; cette vie dans l'indéterminé est toujours en même temps une vie qui doit s'accorder à la norme de la détermination, qu'il ne s'agit ni de fustiger ni d'idéaliser. Accueillir l'indéterminé, l'ouverture, l'inconnu, l'inclassifiable, et toujours en même temps revenir à des déterminations pour pouvoir nommer, agir, connaître, prendre soin, aimer, dans des définitions toujours provisoires... Cet exercice d'équilibre désespéré, où l'objectif ne peut jamais être atteint mais où chaque instant est une victoire, cet exercice auquel s'adonnent sans fierté et en se cachant nos vieux, nos bientôt-amibes chéries, est peut-être celui que nous serions avisés d'essayer.

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