Crimes de guerre : la mémoire sélective de la Corée du Sud

Séoul a entamé cet été la révision d’un accord signé en 2015, à travers lequel Tokyo adresse ses excuses aux femmes coréennes ayant servi dans les maisons closes tenues par l’armée nipponne entre 1910 et 1945 et s’engage à dédommager le pays. Mais la Corée du Sud ne doit pas oublier que ses soldats ont également eu leurs « femmes de réconfort » pendant la guerre du Vietnam.

C’est ce qu’on appelle avoir la mémoire sélective. Ou, au choix, ne pas assumer ses actes. Il est de coutume, pour un Etat, aujourd’hui plus qu’hier, de mettre en avant les violences subies par sa population, à une période de l’Histoire, plutôt que celles qu’il a infligées — au nom de quelque principe que ce soit. Dans les relations internationales, mieux vaut être la victime que le bourreau, c’est bien connu. Mais si toutes les grandes puissances ont un jour souffert de la domination d’une autre entité, la plupart d’entre elles ont également tenu le rôle de l’oppresseur. C’est notamment le cas de la Corée du Sud.

Hypocrisie de la Corée du Sud

Séoul a annoncé cet été qu’elle allait revoir l’accord passé en 2015 avec le Japon au sujet des « femmes de réconfort », les esclaves sexuelles « offertes » à l’armée impériale japonaise entre 1910 et 1945, alors qu’elle occupait le petit pays de la péninsule coréenne. Tokyo, il y a deux ans, avait communiqué ses « excuses sincères » aux Sud-Coréens en leur promettant le versement d’un milliard de yens (7,5 millions d’euros) en guise de dédommagement. D’après la plupart des historiens, environ 200 000 femmes — essentiellement coréennes, mais également chinoises et indonésiennes — ont été contraintes de servir dans des maisons closes tenues par l’armée nipponne.

Si ce lourd passif envenimait déjà les rapports entre Japon et Corée du Sud, il y a fort à parier que la révision de l’accord, promise par le nouveau président coréen Moon Jae-In durant sa campagne électorale, soit mal perçue côté japonais. Seulement, pour Oh Tai-Kyu, président du groupe chargé de revoir le texte bilatéral, « l’opinion des victimes [doit être] complètement reflétée par l’accord ».

Les Sud-Coréens affichent donc, depuis quelques semaines, leur détermination à rétablir la justice dans l’affaire des « femmes de réconfort » et redonner à ces dernières l’honneur qui leur est dû. Sauf que, dans cette affaire, Séoul nage en pleine hypocrisie.

« Femmes de réconfort » vietnamiennes

En 2015, le Vietnam célébrait le quarantième anniversaire de la fin de « sa » guerre. Celle qui, vingt ans durant, entre 1955 et 1975, a vu s’affronter sur son sol les populations du Nord et celles du Sud, les premières soutenues par les Soviétiques et les Chinois, les secondes par les Américains et, notamment, les Sud-Coréens.

Et à l’occasion de cette célébration, des Vietnamiens ont fait le déplacement jusqu’à Séoul pour témoigner des violences commises par des soldats sud-coréens sur les populations locales. Certains médias se sont même fait l’écho de leurs déclarations, comme le « Hankyoreh », quotidien de centre-gauche, afin d’alerter l’opinion sur ce pan de l’Histoire assez tabou en Corée du Sud.

Un terme, notamment, popularisé dans les années 1990 alors que les deux nations nouaient des relations commerciales, cristallise les tensions de part et d’autre : les « Lai Dai Han », ces enfants nés de mères vietnamiennes et de pères sud-coréens.

Leur nombre n’est pas vraiment connu — certains historiens en mentionnent 4 000 quand d’autres observateurs affirment qu’ils sont près de 30 000. Une chose, en revanche, est certaine : les pères étaient soit des militaires soit des travailleurs sud-coréens basés au Vietnam durant la guerre ; les mères, lorsqu’elles n’étaient pas victimes de viols, étaient des « femmes de réconfort ».

Car de la même manière que des Sud-Coréennes ont été exploitées par l’occupant nippon avant la Seconde Guerre Mondiale, ce sont plusieurs milliers de femmes vietnamiennes qui ont été réduites en « esclavage sexuel » durant la guerre du Vietnam.

Le sujet, peu évoqué entre les deux diplomaties, est pourtant bien connu, de la population vietnamienne. Des associations, ainsi que les victimes elles-mêmes — que ce soit les « femmes de réconfort » ou les « Lai Dai Han » — se battent régulièrement pour que la Corée du Sud reconnaisse ses torts et réparent les souffrances subies. Etre un enfant de père coréen, au Vietnam, est toujours très mal perçu aujourd’hui.

Des crimes « non intentionnels »

Au-delà des actes de viol, les militaires sud-coréens sont également accusés de s’être adonnés à toute sorte d’exactions sur les populations vietnamiennes. En 2012, Monseigneur Peter Kang U-il, un évêque coréen, avait d’ailleurs fait grand bruit en demandant pardon pour les crimes commis par la Corée du Sud lors de la guerre du Vietnam.

Selon lui, sur les huit années qu’a duré l’engagement du pays dans le conflit — entre 1965 et 1973 —, l’armée sud-coréenne serait responsable de la mort de plus de 41 000 soldats nord-vietnamiens et de 5 000 civils. Un fait encore trop méconnu, même s’il y a une prise de conscience populaire qui va crescendo, d’après le président de la Conférence épiscopale de Corée, depuis que le président sud-coréen, Kim Dae-jung, en voyage au Vietnam en 2001, a présenté ses excuses pour les actes commis par son pays. Mais qui étaient, selon lui, « non intentionnels ».

Il semble y avoir, aujourd’hui, une ligne de fracture entre, d’un côté, la société civile, qui cherche à confronter la Corée du Sud à son passé peu glorieux, et, de l’autre, une vieille garde — composée notamment d’anciens combattants et de politiques — pour qui le sujet est encore très tabou. Et parce que la barbarie n’a ni frontières, ni couleurs, ni raison, des « femmes de réconfort » coréennes soutiennent régulièrement les victimes vietnamiennes dans leur quête de justice et de reconnaissance. De quoi redonner un peu de mémoire — non sélective — à leur pays.

 

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