Ludovic Lamant
Journaliste
Journaliste à Mediapart

49 Billets

6 Éditions

Billet de blog 26 mars 2017

En Espagne, les « mairies indignées » en bataille contre la « dette illégitime »

Leur conférence de presse est passée inaperçue, tandis que les médias n’avaient d’yeux que pour les cérémonies romaines de la fin de semaine. Mais les conseillers municipaux espagnols, passés par le Parlement européen mi-mars, s’emploient, eux aussi, à défendre une certaine conception, plus sociale, de l’Europe. Ils en appellent à la désobéissance.

Ludovic Lamant
Journaliste
Journaliste à Mediapart

« Nous voulons en finir avec les politiques austéritaires, en partant du municipalisme », a lancé mercredi à Bruxelles Ana Taboada, la numéro deux de la maire d’Oviedo, une ville d’environ 220.000 habitants dans le Nord de l’Espagne (Asturies). Elle est devenue l’une des principales figures d’un réseau inédit, le Front des municipalités espagnoles contre la dette illégitime. Ce mouvement est né lors d’une rencontre qui s’est tenue, en novembre 2016, à Oviedo, dont un manifeste est sorti (à lire sur le site du CATDM, pour la version française).

Aux municipales de mai 2015 en Espagne, des dizaines de villes, dont Madrid et Barcelone, ont été remportées par des plateformes citoyennes, héritières du mouvement indigné de 2011. Soutenues par Podemos, mais indépendantes du mouvement de Pablo Iglesias, elles ont depuis, tracé leur route. Alors que l’Espagne est dirigée par la droite, elles tentent, depuis l’échelon local, de construire des alternatives aux politiques de Mariano Rajoy. Mais toutes ou presque butent sur une difficulté de taille : la « loi Montoro », du nom de l’actuel ministre des finances, Cristóbal Montoro.
Ce texte, de 2013, limite les marges de manœuvre budgétaire des villes. Au nom de la discipline, il oblige en particulier les mairies à rembourser, avant toute chose, les intérêts de leur dette. « Cela revient à donner la priorité au remboursement de la dette, dans les budgets annuels, et non pas à ce qui importe aux citoyens », a déploré Ana Taboada, qui parle d’un « étranglement des petites villes » à cause de la « loi Montoro ». La situation agace d'autant plus les conseillers municipaux issus du mouvement indigné, que ce sont des mairies de la droite (PP) et du PSOE (socialistes) qui ont, la plupart du temps, accumulé cette dette municipale au cours des dernières décennies.
« La loi Montoro est la conséquence des transpositions des recommandations de type Troïka en Espagne. Mais ce qu’il se passe avec la loi Montoro, c’est que le ministre est allé encore plus loin que ce que l’UE demandait à l’Espagne », a estimé, lors de la même conférence de presse, Miguel Urbán, un eurodéputé Podemos, membre de l’aile anticapitaliste du parti anti-austérité fondé en 2014. Conseiller municipal à l’économie de la mairie de Madrid, Carlos Sánchez Mato, très engagé pour un audit des dettes municipales, ironise : « Nous sommes en train de prouver qu’il est possible de mener des politiques différentes, et cela les rend nerveux ».
Le mouvement rassemble aujourd’hui près de 140 villes d’Espagne. Elles exigent en priorité l’abrogation de la « loi Montoro », mais aussi la ré-écriture de l’article 135 de la constitution espagnole, qui inclut, depuis 2011 (et la décision du gouvernement du socialiste Zapatero), la fameuse « règle d’or » des comptes publics. Les « mairies rebelles » d’Espagne avaient déjà tenté, en 2015, la création d’un réseau de villes pour accueillir davantage de réfugiés dans le pays. Cette fois, le face-à-face entre ce réseau municipaliste de gauche, et le ministre des finances de droite, est en train de devenir l’un des feuilletons politiques les plus excitants d’une Espagne qui porte toujours les stigmates de la crise (un taux de chômage autour de 18%).
Les représentants de ce Front municipal espagnol ont fait le déplacement à Bruxelles, avec l’espoir de trouver des alliés ailleurs en Europe. Naples, dirigée par un maire issu de la société civile, Luigi de Magistris, aujourd’hui proche de l’ex-ministre des finances grec Yanis Varoufakis, pourrait rejoindre le mouvement. Un nouveau rassemblement, le deuxième, est annoncé dans une autre des villes symboles de cette vague « indignée » qui a submergé l’Espagne en 2015 : Cadix, en Andalousie, début juin.
--------

Un peu d’auto-promo, pour celles et ceux qui voudraient en savoir plus : j’ai publié en fin d’année dernière, un livre sur les « mairies rebelles » d’Espagne au pouvoir, de Barcelone à Saint-Jacques-de-Compostelle, de Madrid à Cadix. Face au manque d’hospitalité de l’UE envers les migrants, face aux traités de libre-échange avec le Canada ou les Etats-Unis, ou encore face aux politiques d’austérité, ces nouvelles équipes municipales, souvent portées par des femmes, tentent, à l’échelon locale, de porter la contestation. Plus d’informations ici.
Côté journal (payant) de Mediapart, je signale aussi ce reportage, à Barcelone au printemps 2015, lors d’une réunion des villes anti-TAFTA et anti-CETA d’Europe. Ou encore ce reportage sur le fonctionnement des « mairies rebelles » de Galice, dans le Nord-Ouest du pays.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Didier Raoult : deux ans d’enquête sur une imposture
Depuis l’arrivée du Covid-19 en France, Didier Raoult est devenu une figure nationale. D’abord en faisant la promotion d’un traitement inefficace contre la maladie, l’hydroxychloroquine, puis en niant la possibilité d’une seconde vague ou en remettant en cause l’efficacité de la vaccination. Mediapart revient en vidéo sur deux ans d’enquête sur le directeur de l’IHU.
par Youmni Kezzouf, Mathieu Magnaudeix et Pascale Pascariello
Journal — Gauche(s)
Mélenchon à Nantes : un show pour satelliser ses adversaires
Dans une salle entourée d’écrans projetant des images de l’espace, le candidat insoumis à la présidentielle a évoqué sa ligne en matière de politique spatiale et numérique. Il a aussi beaucoup parlé d’écologie et, un peu, d’union de la gauche.
par Pauline Graulle
Journal
La Gauche révolutionnaire rattrapée par la vague #MeToo
Ce mouvement d’inspiration trotskiste, qui opère depuis Rouen, affronte une sérieuse crise interne avec la remontée à la surface de violences sexuelles supposément commises par l’ancien dirigeant du mouvement, au début des années 2010. L’affaire arrive devant la justice.
par Manuel Sanson (Le Poulpe)
Journal — Éducation
Élèves handicapés : les vilénies de Zemmour, le tollé, et après ?
Les adversaires d’Éric Zemmour ont fait part samedi de leur indignation après ses propos sur « l’obsession de l'inclusion » scolaire, qui serait « une mauvaise manière faite aux autres enfants ». Une « obsession » qui manque pourtant cruellement de moyens en France. Et jusque-là, de propositions à la hauteur.
par Caroline Boudet

La sélection du Club

Billet de blog
Absence ou absentéisme : le management néolibéral par les mots
A propos des enseignants non remplacés, absentéisme ou absence ? Un glissement lexical qui traduit la volonté néolibérale d'utiliser insidieusement le discours pour modifier les représentations du travail et augmenter les exigences faites aux travailleuses et travailleurs.
par Paul DEVIN
Billet de blog
Lettre ouverte à Jean-Michel Blanquer en 31 points
Le vendredi 14 janvier 2022, vous avez déclaré « je ne suis pas parfait, je fais des erreurs… ». La liste des erreurs est longue. Une lettre d'une professeur de Lycée Pro, qui décline la longue liste des excuses qui serait nécessaire à Blanquer, bien plus que ce que le mouvement des derniers jours lui a arraché du bout des lèvres.
par Samy Johsua
Billet de blog
De la grève, de l'unité syndicale et de sa pertinence
Attention : ce billet n'est pas anti-syndicaliste. Il sera peut-être qualifié comme tel par des gens qui ne savent pas lire. Je laisse volontiers ceux-là dans leur monde noir et blanc. Je suis syndiqué et j'invite tout le monde à l'être. Sans syndicats nous mourrons. On n'aimerait juste pas mourir avec. 
par Jadran Svrdlin
Billet de blog
Les rendez-vous manqués de la gauche avec l’école (1/2)
Si l’on veut faire progresser la cause de l’école, il faut faire un bilan complet des politiques scolaires de la gauche quand elle était au pouvoir mais aussi lorsque, dans l’opposition, elle tentait de faire avancer son propre agenda.
par Françoise Clerc