Quel avenir pour l’axe franco-allemand et la Russie dans les années à venir ?

Les tensions entre l'Europe et la Russie se poursuivent, les Etats-Unis viennent à leur tour jouer les créateurs de conflits dans le dossier Gazoduc. L'Allemagne riposte par presse intermédiaire, la chancelière allemande rappelle à l'ordre Washington, les affaires européennes restent en Europe, les affaires américaines restent dans votre pays, pas d'ingérence.

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La Russie est-elle l’ennemie numéro un du couple franco-allemand, des autres pays européens et des États-Unis ?

Depuis 2014 et l’arrivée des troupes militaires russes en Ukraine, la situation reste tendue. Doit-on rappeler que ces troupes ont été déployées pour faire régner l’ordre et la paix, à l’issue du coup d’État mené par certains rebelles contre le gouvernement Viktor Ianoukovytch ?

La France et l’Allemagne ont réclamé à maintes reprises la non-intervention de Russie dans le conflit Ukrainien, mais c’était sans compter sans la détermination du président Vladimir Poutine. Ce dernier a fait envoyer des contingents dans la région de Minsk, dans le Donbass et en Crimée pour des raisons géostratégiques et pour assurer la stabilité de la politique de la région.

Le peuple Ukrainien a déclenché sa propre guerre, en s’opposant au pouvoir en place, car il souhaitait lancer un signal fort : le président Vladimir Poutine n’était pas le maître absolu des anciens territoires russes. Pour l’instant, l’Ukraine reste un pays libre, démocratique et indépendant, mais il reste difficile d’envisager son évolution dans l’avenir…

En 2014, le couple franco-allemand de l’époque, constitué de Mme Merkel et Mr Hollande, a choisi de négocier avec les nouvelles forces politiques  Ukrainiennes, sans associer à ses démarches l’actuel locataire du Kremlin.

C’est une offensive diplomatique violente à l’encontre de Mr Poutine : le couple franco-allemand et l’Europe, avec l’aide des Etats-Unis de Mr Obama, font alliance. Ils décident tous d’imputer la responsabilité de cette guerre civile et de ses morts à la Russie. Pour le Kremlin et le président Vladimir Poutine, la coupe est pleine : il décide de riposter en annexant la Crimée.

C’est la douche froide du côté du couple franco-allemand et dans les instances européennes à Bruxelles. L’ensemble du corps diplomatique européen est abasourdi par la décision de Mr Poutine. 

L’Europe et les Etats-Unis ripostent en sortant l’artillerie lourde : sanctions financières contre la Russie, sanctions financières contre l’entourage de Vladimir Poutine, gel des avoirs, etc. Nous la connaissons la suite…

Aujourd’hui, de nombreuses questions stratégiques et géopolitiques restent posées. La situation économique Russe consécutive aux sanctions édictées est inquiétante. La réélection de Mr Poutine est-elle remise en question ?

Plusieurs signaux inquiétants interrogent sur la stabilité politique dans la période à venir. Nous l’observons avec les réformes russes en cours, mais aussi dans l’affaire Navalny. Celle-ci contribue à jeter un doute sur la capacité du Kremlin à gérer cette crise.

Que la situation économique actuelle remette en cause l'élection de Vladimir Poutine, malgré l'absence de concurrents réels, est une certitude, mais elle peut également provoquer d’importants mouvements sociaux. En effet, l'intensification des mesures d'aide sociale, ne parvient pas pour l’instant à relancer l'économie réelle russe. 

Pourtant, la crise économique est globale. Elle est intimement liée à la gestion internationale désastreuse de la crise du Covid. Sur ce point, la Russie s'en sort plutôt mieux que de nombreux pays européens, car elle a pris des mesures moins liberticides, moins longtemps.

C’est dans la tempête sanitaire mondiale que les dirigeants mondiaux ont révélé leurs vrais visages. Mr Poutine a agi en leader, avec une vision pragmatique et efficace, quand de nombreux pays, habituellement critiques vis-à-vis de la Russie, sont restés dans l’indécision et l’attentisme. L'impact politique de l’affaire Navalny reste quant à lui très limité à l'intérieur du pays. Ses partisans n'ont aucune alternative constructive à proposer et la population ne les suit pas. 

Dans un avenir proche, la Russie répondra certainement avec force aux sanctions du couple franco-allemand et de certains Etats européens hostiles, appuyés par les Etats-Unis. Elle agira sans doute avec vigueur à l’encontre des pays de l’Est qui ont expulsés ses diplomates, comme à l’encontre de l’Angleterre, qui continue de la mettre en cause dans l’affaire Skripal. 

La Russie devrait, selon nous, répondre de deux manières. Immédiatement, par un retour de diplomates supérieur en nombre à chaque expulsion de ses propres diplomates (ce qu'elle commence à faire) et asymétriquement, pour les sanctions. Dans ce dernier cas, il faut toutefois reconnaître que ses possibilités restent limitées.

La Russie devrait surtout de mettre un terme à ses réformes néolibérales et cesser de répondre aux injonctions mondialistes, en préservant sa souveraineté politique. Malheureusement, aucune volonté politique ne semble apparaître en ce sens. Ceci est regrettable et risque d’affaiblir à l’avenir de ce grand pays.

La Russie devrait préserver les spécificités qui la rendent unique et qui ont contribué à écrire son histoire. L’uniformisation des pensées et des peuples, dans un mondialisme formaté, doit être combattue. La Russie peut sortir renforcée de ce combat diplomatique, politique, mais aussi philosophique.

Ce constat nous amène à une question cruciale : le Président Poutine a-t-il encore de la crédibilité auprès de ses partenaires européens, malgré les tensions en Ukraine, l’affaire Navalny et les incidents qui ont eu lieu en République Tchèque en 2014 ? 

Selon nous, la question de la crédibilité de Vladimir Poutine en Occident ne se pose pas. Les Européens subissent plutôt un affaiblissement de leur propre crédibilité face aux autorités russes. Les accusations constantes et infondées de certains dirigeants européens, une diplomatie agressive et incompréhensible et une russophobie grandissante ont discrédité les Européens aux yeux des Russes.  Petit à petit, ces derniers se sont mis à considérer l’Europe comme un vecteur de déstabilisation en Ukraine (notamment en matière militaire). 

L'Europe devrait retrouver son rang mondial et défendre ses propres intérêts, au lieu de se comporter tel un état vassal des intérêts atlantistes.

Il est clair que les tensions continueront entre la Russie et l’Europe, mais le président Vladimir Poutine est un homme pragmatique et rusé. Il est loin de subir la situation actuelle et constate l’affaiblissement des positions européennes et l’inanité des sanctions financières infligées.

Ce sont plutôt la nouvelle administration Biden et le secrétaire aux affaires étrangères, Mr Blinken, qui paraissent contrarier actuellement le locataire du Kremlin.  

Mr Blinken cherche en effet à torpiller la finalisation de la construction du fameux gazoduc Nord Stream2 en Allemagne. Cette construction gigantesque, d’un coût énorme, permettrait à la Russie d’empocher des milliards de dollars. Les américains ont compris qu’ils tenaient sans doute là le seul levier capable d’infléchir les positions de Mr Poutine.

Toutefois, la chancelière Merkel tient au respect de la souveraineté nationale et elle refusera certainement que les États-Unis s’immiscent dans la relation germano-russe. Elle l’a d’ailleurs récemment fait savoir dans une intervention télévisée.

Pour l’instant, un ultime tronçon de 150 kilomètres reste à construire. Les États-Unis continuent d’exercer une forte pression diplomatique, qui bloque l’avancée des travaux. La chancelière Merkel devra veiller à débloquer cette situation, aux enjeux économiques colossaux.

Les Russes et les Européens ont beaucoup à perdre. Les sanctions financières et diplomatiques internationales ont clairement montré leurs limites et ne profitent à aucun des protagonistes directs.

Seule la France paraît à première vue s’en sortir sans dommage : elle ne se fournit pas en gaz russe et se paie même le luxe de mettre la pression sur les entreprises françaises installées en Russie ou souhaitant s’y installer. Ce chantage « à la française », ne pèse pas lourd dans les négociations, mais contribue à l’enlisement de ce conflit diplomatique.

Selon le Président de la CCI qui représente les entreprises françaises en Russie, Mr Emmanuel Quidet, il affirme: ''Les relations économiques perdureront. Sur un plan économique, la Russie va bien et il n’y a pas de raison que cela change dans les années à venir''.

Il est urgent pour les Européens de prendre de la hauteur et de traiter la Russie avec plus de respect, l’envisageant non comme un ennemi, mais comme un puissant allié.

L’axe franco-allemand dirigé contre la Russie ne fera sans doute pas long feu. Dans l’avenir, une réconciliation entre les différentes parties est même probable.

Attention toutefois à l’énorme ambition de la Russie et à son rapprochement avec la Chine. Plus le temps s’écoulera, plus la réconciliation deviendra difficile et favorisera l’émergence d’un axe sino-russe.

L’Europe veut elle vraiment que la Chine et la Russie, profitent du chaos de nos relations actuelles pour sceller une alliance ? 

Restons attentifs et portons un regard éclairé sur les tractations diplomatiques pour éviter de sérieuses déconvenues.

** Je remercie particulièrement les personnes pour leur éclairage.

Madame Bechet-Golovko: Docteur droit public, professeur invité Univ. d'Etat de Moscou
Monsieur Emmanuel Quidet: Président la CCI France Russie et Le Courrier de Russie

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