Biélorussie - Russie, une relation rythmée par des tensions et des intérêts communs

Le président Poutine et le président Loukachenko sont-ils amis ou ennemis ? Le détournement du vol Rayan Air en provenance d’Athènes et à destination de Vilnius par la Biélorussie le 23 mai dernier a mis en avant les relations tumultueuses qui existent entre Moscou et Minsk. Analyse par: Juliette Canivet auprès de l'Institut European Advices

oip-1

L’espace biélorusse fait partie de la « chasse gardée » russe et demeure un allié de la Russie dans les domaines militaires et économiques. Il est nécessaire de garder à l’esprit que la Biélorussie constitue une zone stratégique de première importance pour Moscou.

En effet, le pays fait office de « zone tampon » entre l’Occident et la Russie. C’est historiquement par son flanc ouest que l’empire russe a subi le plus d’invasions. Cette crainte de subir une attaque par le côté ouest s’est réveillée en 2016.
L’installation par l’OTAN d’un bouclier antimissile d’origine américaine en Roumanie et en Pologne en 2020 a suscité la colère de Vladimir Poutine.
La construction de missiles intercepteurs est justifiée par Washington comme une mesure de protection pour l’Europe contre la menace nucléaire nord-coréenne et iranienne.

Justification que Moscou n’accepte pas et comprend que c’est la menace chinoise et plus particulièrement russe qui est visée par cette construction. Un élément facilement vérifiable, la mise en place d’un site en Pologne n’est pas anodine. Les États baltes et la Pologne ne cachent pas leurs craintes et leur hostilité à l’encontre de la Russie le long de leurs frontières.

Vladimir Poutine fait donc son possible pour garder la Biélorussie sous son influence. De son côté, le président Loukachenko ne souhaite pas s’enfermer sous le joug russe par peur de tomber totalement sous son emprise, notamment par la fédéralisation de la Biélorussie avec la Russie.
Ce dernier opte donc pour une politique de « levier ». Il n’hésite pas à négocier autant avec la Russie qu’avec les États-Unis et les pays européens. Malgré cette ouverture au marché mondial et une volonté de s’émanciper, le gouvernement russe demeure le 1er partenaire commercial de la Biélorussie.

Au vu des liens historiques, militaires et économiques entre les deux pays, une bonne entente entre les deux dirigeants semble facilitée.
Au pouvoir depuis 1994, Alexandre Loukachenko avait affirmé sa volonté de se rapprocher de la Russie, bien avant la prise de pouvoir par Vladimir Poutine. Et malgré des tensions et une certaine méfiance entre les deux hommes, le président biélorusse a maintenu sa politique de rapprochement. Certains points néanmoins, réunissent les deux dirigeants.

Et particulièrement la peur de voir leur régime se faire renverser par un mouvement populaire soutenu et instrumentaliser par un service secret étranger, ayant pour objectif d’instaurer des régimes pro-occidentaux. Cette peur explique les vives politiques de répression menées par Moscou et Minsk envers la presse et les opposants politiques.

Surnommé « le dernier dictateur d’Europe », Alexandre Loukachenko mène d’une main de fer la politique de son pays depuis 27 ans. Cette situation politique particulière du président biélorusse devient pesante pour l’allié russe sur la scène internationale.

Les élections présidentielles en 2020 qui ont permis le maintien de Loukachenko au pouvoir, et ont provoqué la contestation du peuple bélarusse. Par peur que son régime ne soit renversé, le gouvernement de Loukachenko annonce en septembre 2020 la fermeture de ses frontières avec la Pologne et la Lituanie et plus récemment, la fermeture des frontières avec l’Ukraine a été annoncée.

Qu’importe le gouvernement qui gouverne à Minsk, Vladimir Poutine le soutiendra afin de garder la main mise sur la Biélorussie. Tout comme l’Union Européenne et les États-Unis, la Russie ne serait pas contre un changement de régime chez son voisin. Cependant, il est primordial que le futur successeur de Loukachenko soit pro-russe et non pro-européen. 
Le basculement du pays sous influence européenne ferait de la Biélorussie un état hostile à la Russie et mettra à mal les intérêts économiques et stratégiques de cette dernière. C’est pourquoi en cas de succession, Moscou à déjà fait son choix parmi les opposants politiques.

L’homme qui pourrait recevoir le soutien politique de la Russie est l’opposant Viktor Babaryko, ancien candidat lors des élections présidentielles. Récemment, condamné à quatorze ans de prison pour corruption et blanchiment d’argent par la Cour Suprême de Biélorussie le 7 juillet. Poutine a demandé sa libération, car il est le seul aux yeux du Kremlin à pouvoir constituer une opposition solide à Loukachenko.
Un opposant choisi avec minutie, car Viktor Babaryko est prorusse. La crainte de voir un épisode similaire à l’Ukraine n’est pas envisageable pour Vladimir Poutine.

La population biélorusse n’est hostile à la Russie, et sa population est en grande partie russophile. Les récentes revendications populaires qui ont secoué le pays ne concernaient que le président en place, Alexandre Loukachenko. Il n’y a manifestement aucune volonté affirmée du peuple à intégrer l’Union Européenne à l’image de l’Ukraine ou de se détacher de l’Union économique eurasiatique.

C’est pourquoi Poutine ne veut pas prendre le risque d’envoyer son armée chez son voisin afin de provoquer un changement de régime. 

Il est crucial de ne surtout pas se mettre la population à dos, son adhésion est déterminante, comme le démontre le référendum en Crimée.
C’est donc en suivant cette stratégie que le maître du Kremlin s’accommode d’Alexandre Loukachenko et réaffirme son soutien à ce dernier lors de leur rencontre à Sotchi en juin. Un envoi de troupe armée a été promis au dirigeant biélorusse afin de soutenir son gouvernement en cas de difficulté.

En échange Loukachenko accède à la volonté de Poutine et de ses oligarques d’avoir accès aux entreprises biélorusses en vue de s’implanter dans le pays par le biais de la privatisation d’entreprise. Le président russe veut davantage de coopération entre les deux pays, souhaitant un jour voir la Biélorussie se fédéraliser à la Russie, idée que Loukachenko rejette catégoriquement. Et il l’affirme ouvertement en affichant son soutien à la Géorgie puis à l’Ukraine face aux coups de forces russes.

Malgré les nouvelles sanctions européennes provoquées par le détournement du Vol Ryanair et de l’arrestation de l’opposant Roman Protassevitch ainsi que de sa compagne, Vladimir Poutine continue d’afficher son soutien au dirigeant biélorusse aux risques de se retrouver sous les foudres de Bruxelles, rappelons que la Russie est sous sanctions européennes depuis 2014.

Le soutien russe est essentiel à Loukachenko s’il souhaite se maintenir au pouvoir, cependant combien de temps encore, Poutine le lui accordera ? Que Loukachenko peut-il céder au président russe en échange de son soutien, sans perdre de sa souveraineté ?

Néanmoins, si les liens se maintiennent entre ces deux dirigeants, c’est que chacun a besoin de l’autre. Beaucoup de sujets de discordes éloignent les deux hommes, mais la poursuite d’intérêts mutuels permet une relative entente et le maintien des liens diplomatiques.

Profil de Juliette Canivet à lire sur ce lien-ci

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.