Le retrait militaire américain d’Afghanistan et ses conséquences

L’Afghanistan est une terre hostile pour tous ceux qui souhaitent y imposer leur dictat. Simples, généreux et fiers de leurs traditions, les Afghans se sont toujours battus avec courage et détermination au cours des siècles afin de ne jamais tomber sous le joug d’une puissance étrangère. Analyse de: Juliette Canivet

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Surnommé le « cimetière des empires », l’Afghanistan n’a jamais été colonisé. Engagés sur le territoire afghan depuis 2001, les Américains combattent les talibans depuis 20 ans, mais pour quel résultat ?

Le retrait progressif et définitif des troupes américaines du territoire afghan a été décidé le 29 février 2020 à Doha au Qatar, lors de la signature d’un accord historique entre Donald Trump et le cofondateur des talibans, le mollah Abdul Ghani Baradar. En échange d’un départ des soldats américains sous quatorze mois, les talibans s’engagent quant à eux à entreprendre un processus de paix avec le gouvernement afghan d’Ashraf Ghani.

Le 14 avril 2021, le président Joe Biden annonçait le retrait définitif des forces militaires américaines d’Afghanistan. Le départ des troupes doit se faire avant le 11 septembre 2020. Une date symbolique qui doit marquer la fin de l’intervention américaine, décidée par Georges W. Bush vingt ans plutôt à la suite des attentats du 11 septembre 2001. 

Lors de son discours, le président Biden a affirmé que les États-Unis ont rempli leur mission en Afghanistan. C’est-à-dire, neutraliser Ben Laden et s’assurer que le pays ne serve plus de base arrière pour attaquer les États-Unis. Une mission qui a été réalisée lors des dix premières années de l’invasion du pays.

En effet selon lui, ses soldats sont restés dix ans de trop en terre afghane et la raison de leur présence est devenue de moins en moins claire pour le peuple américain, notamment après la publication des « afghans papers » par le Washington Post.

De plus, Joe Biden affirme que l’Afghanistan ne représente plus une menace pour l’Amérique et qu’il est important de centrer leurs efforts et leurs moyens financiers contre les menaces actuelles.

Lors d’une déclaration récente, le président Biden a affirmé que les derniers soldats américains partiront au plus tard le 31 août. Seule une garnison de six cent cinquante hommes sera détachée à la protection de l’ambassade américaine à Kaboul.

Le départ d’Afghanistan des GI entamé sous le mandat Trump et poursuivi par Biden ne fait pas l’unanimité. L’ancien président Georges W. Bush estime que le retrait des troupes est prématuré. Cela risque de briser l’équilibre précaire de la région et affaiblir considérablement le gouvernent afghan. En reprenant les termes utilisés par Joe Biden lors de son discours, G.W Bush questionne le président américain actuel : « peut-il affirmer que la menace a complètement disparu ? ».

Le sénateur Mitch McConnell, soutient l’ancien président américain en rappelant qu’un amendement avait été signé par le Sénat en 2019, exige la défaite totale d’Al-Qaïda avant le rapatriement des soldats.

L’évacuation des forces américaines a précipité le départ des forces de l’OTAN qui s’étaient engagées aux côtés des États-Unis après les attentats de 2001. Sans la logistique et le soutien aérien américain, il est difficile, voire impossible pour les forces de l’OTAN de maintenir une présence sur place. L’Allemagne a donc achevé le 7 juillet dernier, le retrait total de ses soldats. Parmi toutes les forces de l’OTAN présente en Afghanistan aux côtés des Américains, l’Allemagne représentait la deuxième force militaire la plus importante.

Les forces américaines quittent discrètement les différentes bases afghanes dont ils avaient le contrôle afin d’éviter tout affrontement avec les talibans. Le départ des forces armées de la base de Bagram a été effectué début juillet, dans la nuit et sans prévenir au préalable les forces de l’armée afghane. Il faut savoir que la base de Bagram est un point stratégique majeur. 

Le complexe militaire se situe à 50 km au nord de Kaboul et constitue un élément clé pour la protection de la capitale et du nord du pays. De plus, la base militaire abrite une prison où sont détenus pas moins de cinq mille insurgés. La prise du complexe militaire par les talibans n’est donc qu’une question de temps. 

L’armée afghane a pris le relais des Américains en occupant la base. Sans le soutien logistique américain, le général Kohistani ne sait pas combien de temps, les forces afghanes vont pouvoir tenir face à l’avancée rapide des talibans. 

Les offensives talibanes ont commencé dès l’annonce du départ des forces américaines et s’intensifient au fur et à mesure que les troupes américaines vident les différentes bases dont ils avaient le contrôle.

Lors d’une conférence de presse à Moscou le 9 juillet, Shahabuddin Delawar, un représentant des talibans affirmait qu’ils contrôlaient désormais 250 des 398 districts, soit 85% du territoire afghan. Des post-frontières clés avec le Pakistan, l’Iran le Tadjikistan et le Turkménistan sont désormais sous contrôle taliban. Les drapeaux afghans ont été remplacés par le drapeau taliban, indiquant distinctement que la zone est occupée et que les forces de l’armée afghane ont battu en retraite. 

L’armée afghane se retrouve démunie face à l’avancée rapide et méthodique des talibans. En effet, lors des affrontements pour le contrôle de la frontière tadjik, les forces afghanes ont été obligées de battre en retraite. Mille soldats afghans se sont réfugiés au Tadjikistan. Les défaites de l’armée nationale face aux insurgés laissent la population à la merci du joug taliban.

Téhéran a par ailleurs, fait part de ses craintes vis-à-vis de l’avancée talibane aux frontières. L’Iran craint une nouvelle répression des talibans à l’encontre des populations chiites. Le risque de voir éclater une nouvelle guerre civile en Afghanistan n’est pas à exclure pour le pouvoir iranien.

Depuis le début de l’année, plus de vingt mille afghans ont déjà fui et tentent de rejoindre les pays frontaliers. Une intensification des combats et des flux de réfugiés laisse craindre à Téhéran une intensification des trafics d’armes, de stupéfiants et l’arrivée massive de combattants extrémistes.

Mardi 13 juillet, la France a demandé à tous ses ressortissants présents sur le territoire de quitter le pays. Un dernier vol en partance de Kaboul a été programmé pour le samedi 17 juillet. Dernière chance pour ceux qui souhaitent quitter le pays. Le gouvernement français a en outre précisé qu’aucun rapatriement ne sera possible après la date butoir du 17. Une décision controversée et vivement critiquée par les humanitaires qui aimeraient continuer à apporter leur soutien à la population afghane.

Depuis l’annonce du départ des forces américaines et de l’OTAN, le gouvernement afghan reste silencieux face à l’avancée massive des talibans. En septembre 2020, des pourparlers ont été entrepris entre le gouvernement afghan et les talibans. Malheureusement, le débat est resté stérile entre les deux partis. De surcroit, les talibans ont fait savoir aux forces occidentales et au gouvernement afghan qu’ils ne souhaitent pas entamer les négociations de paix tant qu’il restera des soldats américains sur le territoire afghan.

Alors que Joe Biden assure que les États-Unis ne laisseront pas tomber le gouvernement de Kaboul, il est important de noter que le gouvernement d’Ashraf Ghani a été exclu des négociations de Doha. Le départ accéléré des GI déstabilise profondément le pouvoir en place à Kaboul et laisse entrevoir une possible prise de la capitale par les talibans. Ces derniers n’ayant jamais caché leur volonté de restaurer leur hégémonie sur la totalité du pays comme en 1996.

La prise du pouvoir de Kaboul par les talibans est déjà envisagée par de nombreux gouvernements occidentaux. Les Britanniques ont annoncé mercredi 14 juillet par l’intermédiaire de leur ministre de la Défense, Ben Wallace que si un gouvernement taliban s’installer à Kaboul, il faudrait traiter avec eux. Quelque soit le gouvernement en place, ils traiteront avec, à condition bien sûr que les autorités gouvernementales respectent les droits de l’Homme et certaines normes internationales.

Le départ des forces américaines ébranle la stabilité de la région. La Chine et le Pakistan peuvent-ils remplacer le vide laissé par les américains ?

Alors que la chine entretient des liens discrets avec l’Afghanistan depuis 1955, le retrait américain a provoqué une accélération des échanges diplomatiques.

En 1996, Pékin avait reconnu la légitimité du gouvernement taliban, et entretenait un lien direct avec le mollah Omar.

Il existe une frontière commune de 80 km entre les deux pays. Afin d’assurer la sécurité le long de la frontière afghane, le Traité de bon voisinage et de coopération amicale a été signé en juin 2006 entre les deux nations.

Contrairement aux soviétiques et aux américains, Pékin ne souhaite pas tomber dans le « piège afghan » et légitimera le gouvernement en place, quel qu’il soit afin d’assurer la continuité des échanges diplomatiques. Comme les Britanniques, Pékin estime qu’une victoire des talibans est possible dans les mois à venir et a donc décidé d’entamer des négociations avec les différents représentants talibans grâce à l’intermédiaire des Pakistanais.

Il faut comprendre que la région est stratégique pour le gouvernement de Pékin. Le sol afghan regorge de ressources énergétiques qui pourraient intéresser les entreprises chinoises. Par ailleurs, l’Afghanistan est sur le trajet du projet des Routes de la Soie, ce qui justifie la volonté grandissante des Chinois de combler le vide laissé par les États-Unis. 

Les négociations entreprises grâce à l’intermédiaire du Pakistan portent notamment sur la construction d’infrastructures au col Wakhjir. À noter que ces promesses ont été faites au gouvernement d’Ashraf Ghani. Pékin voudrait de plus, l’installation d’une base militaire chinoise en Afghanistan afin d’assurer la sécurité des voix de transports. Une base militaire chinoise est déjà présente au Tadjikistan, et il n’est pas impossible de voir s’installer à Bagram des soldats chinois dans les années à venir.

En échange, Pékin demande la rupture de tout lien existant entre les talibans et les ouïghours. Depuis le début de la répression du Parti communiste chinois au Xinjiang, une partie de la population ouïghoure s’est radicalisée et a rejoint les rangs de Daesh et d’Al-Qaïda.
La stabilisation de l’Afghanistan permettrait donc au PCC d’éviter l’installation d’un foyer d’instabilité à sa frontière afghane et la propagation de la violence qui pourrait s’étendre au Xinjiang et embraser la région.

L’avenir de l’Afghanistan est de plus en plus incertain. La population afghane ne connait que la guerre sans interruption depuis 1979. Le fils du Commandant Massoud, Ahmad Massoud cherche à unifier les Afghans, dans l’espoir de lutter contre les talibans. Rappelons que son père, Ahmad Chah Massoud a été assassiné le 9 septembre 2001 par les talibans alors qu’il était à la tête de l’Alliance du Nord. Figure emblématique de la lutte contre les soviétiques puis contre les talibans.

Le lionceau du Panshir peut-il à terme, ramener la paix en Afghanistan ?

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