La morale de l'écrivain-touriste

Le touriste qui dépense de l’argent à l’étranger, ou dans une région éloignée, est une relative nouveauté dans les classes populaires. Jusqu’à présent les classes populaires gardaient leur argent pour l’investir durablement au plus près de chez eux. C’est ce qui a permis aux générations précédentes de léguer, malgré leur pauvreté, des biens aux générations actuelles: terrain, maison, meubles, divers objets et parfois petit pécule. Les générations actuelles dépensent largement leurs économies en vacances et en loisir, ce qui constitue une perte sèche de temps et d’argent, non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour les générations suivantes. On peut considérer qu’il s’agit d’une spoliation du temps et de l’argent hérité des générations précédentes. Les vacances et les loisirs constituent  donc une perte sèche et pour ainsi dire un vol du temps de vie de l’ensemble de la chaîne générationnelle passée, présente et future. Quant aux retraités qui partent s’installer en Thaïlande ou à Bali, tout ce qu’ils achètent là-bas sera récupéré par les gouvernements nationalistes locaux. Ce qui expliquant les grandes facilités à obtenir un visa dont ils bénéficient parfois (pour les plus riches d’entre eux) c’est que l’achat de terrain et l’accès propriété est très strictement encadré pour les étrangers. En gros tout ce qui est acheté par les étrangers continue d’appartenir à l’Etat; les étrangers qui ne peuvent ni capitaliser ni transmettre ne sortiront donc jamais du statut de touriste pourvoyeur de devise. Et tant pis pour les petits enfants.

C’est peut-être pour cette raison que ces touristes se sentent parfois obligé de ramener un petit cadeau, une babiole inutile qui partira souvent sinon à la poubelle du moins dans la remise poussiéreuse, et sans rien attendre en échange. C’est parce qu’en réalité ces babioles constituent déjà des contre-don pour le don immense dont ils ont bénéficié. Celui d’avoir le luxe non seulement de ne rien faire pendant plusieurs jours ou semaines mais de ne rien faire activement, de payer pour ne rien faire, et donc de dépenser le temps, l’argent et la vie des autres en vain. Ainsi que la leur. Il faudrait ajouter les économies des régions concernées comme étant faussées et ruinées pour avoir le tableau de l’aliénation totale que constitue le tourisme. Mais ce serait ignorer la dimension morale dans laquelle investit le touriste.

Pendant plusieurs décennies la France a d’abord mis en place une culture et une pratique autorisée des voyages notamment par le biais de la carte postale comme attestation de destination conforme par la bourgeoisie locale: il faut du soleil pour pouvoir bronzer, il faut du monumental pour frimer, il faut un exotisme adéquat aux clichés en vogue, il faut une altérité facilement et directement accessible, il faut pouvoir réduire l’inconnu à du connu, il faut pouvoir se distinguer tout en restant dans l’acceptable, etc. Ainsi les populations moyennes n’ont plus qu’à recopier les destinations validées précédemment par la bourgeoisie ou la société du spectacle.

Cette valeur abstraite et flottante d’une monnaie d’échange basée sur le prestige qu’est le voyage est assurée par les figures tutélaires de cette transhumance, véritables cautions morales du touriste que sont les écrivains élevés au rang de « grands voyageurs » que sont Bernard-Henri Lévy et Sylvain Tesson. Le « grand voyageur », c’est le voyageur autorisé, autorisé de par sa position, sa position de « grand voyageur ». C’est-à-dire ni moi ni tout ceux qui doivent travailler pour se payer un voyage ou même étudier pour comprendre une culture étrangère; le « grand voyageur » a un accès immédiat à la totalité du monde, c’est celui dont la capacité à voyager lui confère une autorisation spéciale, une légitimité morale d’où découle une autorisation à donner son avis sur le voyage, sur les pays, sur les cultures et sur les peuples. Depuis son piédestal il a accès à un point de vue interdit au commun des mortels, accès à un savoir supérieur, transcendant, à une dimension mystérieuse du monde qui ne se dévoile pas à n’importe qui et surtout pas aux petits voyageurs.

Car le voyage du « grand voyageur » n’a rien à voir ni avec le voyage du touriste, ni avec celui de l’immigré. Le « grand voyageur » ne partage ni le même temps ni le même espace que ces petits voyageurs. Et quand il rentre de voyage, il écrit des livres et il passe à la télé pour dire en quoi son voyage est avant tout un voyage moral, une éthique en acte. Le grand voyageur est le nouvel apôtre inversé, celui qui part à l’étranger pour en ramener la bonne parole à son public maison, pour dire ce qu’il faut penser du monde et des nations, pour associer les régions du monde à des idées morales, c’est-à-dire pour établir une liste des « bienfaits » qui vous seront octroyés si vous évoquez tel ou tel endroit lors d’une discussion mondaine. Les discours de BHL et Tesson permettent de continuer à alimenter la flamme spectaculaire de l’exotisme ignorant tout de l’unification mondiale. Ils valident les catégories de la propagande nationale en attestant leur existence et leur pertinence partout sur la planète, et ce faisant valident l’universalité absolue de la culture française qui contiendrait toutes les autres manières de vivre et de pensée pour en proposer une synthèse parfaite. Ils réduisent toutes les cultures étrangères et récupèrent chacune de leur destination dans un story telling formaté pour un public ciblé: le Français désirant un ailleurs qui serait enfin un véritable chez soi. Dans leur bouche, le monde entier semble se réduire aux catégories familières et quotidiennes des journalistes, celles d’une morale politicienne puérile. BHL et Tesson, les Dupont et Dupond de cette France incapable de penser les autres et incapable de se penser elle-même. France qui n’en finit pas de tomber et qui continue à faire de sa chute même le moteur et la raison de son arrogance. BHL redoublant de haine après avoir été joyeusement entarté ou Tesson trouvant que sa gueule cassée lui donne un cachet de guerrier, héros déjà désuets d’une France dilapidant un héritage immérité.  Les « grands voyageurs » Tesson et BHL s’en vont de part le monde pour juger les nations, les peuples et les cultures et pour les récupérer invariablement dans le grand discours des gentils contre les méchants. Lestant le monde entier de leur esprit de sérieux, de leur lourde morale de fainéant, traînant lamentablement la misère de leur testament.

Ah ! qu’il doit être enivrant de prendre des risques, et même de jouer sa peau comme un Sylvain Tesson ou un BHL, lorsque l’on sait que même à l’hôpital on dormira tranquillement sur un matelas de billet amassé par papa, avec le soutien et l'admiration de la famille élargie, des amis et du public entièrement gagné à sa cause. Qu’il doit être coquet de passer pour un aventurier, un combattant de la liberté, un courageux dans ces conditions. Mais même jouer avec les règles sociales est permis et encouragé dans cette classe, c’est le signe ultime de l’aisance et du luxe. Prendre la pose du guerrier non pas contre la société mais porté par elle, quelle douce aventure en vérité ! La plus douce, la plus agréable, la plus confortable, assurément.

Une des spécificités de la France, c’est qu’il s’agit d’une société dont la classe dirigeante est exclusivement composée d’individus qui n’ont jamais été confronté à la réalité du marché du travail, de l’administration, du fonctionnement économique général du pays et cela sur plusieurs générations. C’est ce qui explique notamment que lorsque quelqu’un comme Sylvain Tesson donne sa vision de la France: « un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer » cette classe applaudit des deux mains. En effet ces gens-là habitent de fait un autre pays, une autre France, exactement comme des touristes ne peuvent pas avoir une autre connaissance d’un pays que celle qu’offre une carte postale. La seule manière de connaître un pays, c’est d’avoir dû y survivre (et non pas y vivre), d’y avoir cherché un toit et à manger avec le salaire local ou encore moins. C’est pour cette raison que nous pouvons dire que la France est dirigée par une classe de touriste qui n’ont jamais été confronté aux réalités économiques et sociale de leur propre pays. Pourtant il faudrait ajouter que les touristes n’ont en général un impact économique qu’à l’échelle de quelques lieux bien précis, plus rarement à l’échelle d’un pays entier. Dans le cas de la France, il faudrait sans doute rapprocher la gestion du pays d’une colonisation puisque toutes les institutions sont occupées par des membres d’une classe qui se coopte ou s’élimine selon des critères féodaux. Dans ces conditions, nous comprenons bien ce que veut dire et ce que vit concrètement Sylvain Tesson lorsqu’il décrit la France comme un « paradis », soit l’image qui a toujours été accolé au sentiment d’exotisme. Le seul problème des paradis exotiques, c’est qu’ils sont peuplés de sauvages qui se croient en « enfer ». Ce faisant Sylvain Tesson traduit dans un langage de littérateur superficiel l’idéologie politique dominante: le problème de la France ce sont les Français, le problème du capital c’est le travail. Sylvain Tesson écrivain-touriste, écrivain-contremaitre désormais présenté comme modèle du grand voyageur dans un manuel de français pour les classe de 5e.

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