La grève ne suffira plus

Comment décembre pourrait enfin faire front aux réformes ultra-libérales? Pour garder le contrôle de leurs hégémonies, les ultra-libéraux doivent taire la contestation. Ils ripostent avec un autoritarisme dû au rejet d’une idéologie destructrice, contre ceux qui survivent. Le tout coaché par la terreur sociale et une propagande mainstream sous faux semblant de pluralisme pour la faire consentir.

Plusieurs forces syndicales ont pour remontées de la base, que les salariés, les privés d’emplois, les retraités, les étudiants et futurs travailleurs, sont et seront rassemblés en masse et déposerons des préavis de grève dans de multiples entreprises du secteur privé et du public. Ils seront très certainement reconduits dans l’espoir de beaucoup de ceux, qui subissent la sentence quotidienne d’une « démocratie de marché ». Démocratie et marché, c’est inconciliable, mais c’est ce que veulent nous faire croire les ultralibéraux.

Cependant, il n’y aura pas d’enchainement. Nous serons trop peu pour appuyer la prolifération d’un germe qui pourrait concrètement phagocyter notre souffrance, qui s’est introduit dans les salons de multiples États. Se pose la question de savoir dans quelle mesure il se passerait quelque chose de différent dans le cas de cette réforme (qu’ils devraient nommer dorénavant sentences), qui frappent furieusement le plus grand nombre des citoyens, là où dernièrement la réforme du travail ou celle de l’assurance chômage, les manifestations se clôturent par un « chacun rentre chez soi ». Beaucoup d’entre nous en repartent avec de la lassitude, avec du découragement, avec la boule au ventre des lendemains qui recommence, alors que l’on était transcendé quand on était ensemble, paré à s’organiser pour tout rebâtir de nos propres mains.

 

La grève peut fonctionner pour être entendue lorsqu’on est face à une représentativité qui préside dans un consensus minimum, pour tous, et non pas une illusion ministérielle qui régit et manipule à l’avantage d’une minorité de profit. Quand un gouvernement et ses institutions ne dirigent pas pour nous, il n’y a pas la peur de notre révolte même si elle dérange. Dès lors, il veut la taire, car elle irrite, il la hait. Dans l’avènement de l’ultralibéralisme au mirage démocratique, il y a eu la répression contre ceux qui ont justifié à l’instant où dès lors que l’économie domine un pays, il devient l’esclave de ceux qui font le marché. Ce sont les intérêts financiers contre la nécessité sociale, même s’ils osent l’exposer comme compatible pour pouvoir la faire accepter, mais dans les faits c’est autre chose. Le châtiment s’est fait dès lors qu’une partie des citoyens s’est mise à se révolter dû à la souffrance profonde d’un sacrifice quotidien pour les rentiers, tout en cherchant d’où émanaient leurs maux. L’ultralibéralisme désigné, ceux qui sont parvenus aux pouvoirs servent cette économie et ceux qui en bénéficient, puis affrontent ceux qui ont l’audace de la dénoncer. Vous me direz conspiration, je vous affirmerai business. Si vous considérez être encore en démocratie, mon opinion quant à elle est que nous n’y sommes plus. Nous n’avons plus que l’apparence de celle-ci, je l’ai suffisamment développée dans mon livre Douge Master.

Alors les nouveaux outils du capital doivent servir à peser l’accusation et la culpabilité sur celles et ceux qui font grève, qui la cautionnent, pour amener à changer d’avis, leur insuffler la peur, leur faire envisager l’impasse et l’efficacité de la soumission à la finance. Puis c’est au tour des désintéressés et des non-grévistes pour les conforter dans leurs ignorances ou leurs colères, contre ceux qui défendent pourtant l’intérêt de tous. C’est par le choix des informations et images traitées et mises en avant ; la manière dont elles seront analysées ; la méthode d’opération ; l’explication des serviteurs invités présentés comme neutres ; leurs récurrences sur les chaines mainstream et les journaux qui appartiennent aux dominations d’argent ; les mots qu’ils usurpent et qu’ils manipulent contre nous ; les débats qui ressemblent à des prêches entre fidèles ; cela va nous conduire à penser comme souhaité par le transmetteur. La position ira au fur et à mesure de la répétition et l’abondance de cette rhétorique, dans le sens de celui qui nous influence et non dans notre sens. L’influence qui, nous amenant ipso facto à adopter une opinion politique pour quelque chose que l’on croit être de son propre arbitre, dès lors ellene relève plus du libre arbitre. L’influence nous échoue d’un jugement authentique. Rien que de ce fait là, les outils démocratiques se sont faits littéralement « butter » par tout ces moyens d’influence qui devraient être informatifs. À la question « Est-ce qu’être influencé permet de choisir une décision politique qui nous correspond véritablement ? », nous pouvons donc y répondre : en aucune façon.

 

Mais cet ultralibéralisme vacille, dans la mesure où pour qu’elle soit en marche, il faut que toutes les forces qui la servent nous asservissent à nous travailler pour la faire consentir, et qu’on se laisse aller à les croire. On l’accepte tant qu’on ne l’endure pas et qu’on en profite, ou qu’il y a un espoir de le savourer à son tour. Mais lorsque cette économie en exige toujours plus, il y a ceux qui l’éprouvent désormais, et qui cherchent à comprendre puisqu’ils en souffrent. Cette économie abusait d’eux et dorénavant elle n’en veut plus de ces consommateurs qui l’ont servie. Dès lors, l’influence ne fonctionnant plus, la répression doit faire taire la contestation qui se répand et qui redevient citoyenne. Elle doit être présentée comme justifiée pour ceux qui ne la subissent pas encore. Au risque qu’elle se propage, il faut alors la cacher aux yeux de ceux qui ont une humanité qui n’a pas le gout du chiffre.

Le châtiment se fait sous le joug d’une discipline d’extrême droite. Elle ne sert que ces envies de défouloir et d’écrasement de « gauchisasse » puisqu’elle ait ainsi pour eux, vu qu’elle va à l’encontre de leurs doctrines hiérarchiques, patriarcales, racistes, homophobes, antisémites, machistes, individualistes, carriériste, rentière, consumériste. Le tout fait de testostérone et de mal alpha paré à se « bouffer la gueule » pour se dominer entre eux, mais ayant les mêmes intérêts économiques que les ultralibéraux. Là, elle défend un pouvoir et son organisation, car aspirant lui succéder, ils s’entraident. Un extrémisme en produit toujours un semblable. La boucle sera bouclée.

Pendant ce temps, nous espérons que la grève fasse céder ceux qui ne gouvernent que pour leur classe, alors qu’en face dans « l’autre camp », ils sont prêts à tuer, mutiler, terroriser, étouffer, martyriser, pour conserver un désordre financier. Dès lors, la grève ils la méprisent et les outils à leurs dispositions agiront pour faire accepter nos êtres écorchés, les faire oublier, voir même les accuser. 3 millions, 5 millions, 10 millions, s’ils ne font pas leurs réformes maintenant, ils la passeront dans de prochains mandats sous un parti et étiquette permutable, après un nouveau scrutin qui élira donc les mêmes minoritairement. Peut-être pas avec un visage jumeau, mais l’identique croyance à une religion ultralibérale, qui écarte le vivant au profit d’une économie qui ne fonctionne que pour le capital, les bruits des bottes en plus.

 

Ce n’est pas une ou dix grèves qui les changeront. Regardez depuis 1995, finalement leurs lois pour lesquels on a lutté, sont votées quelques années après et en pire, engendrant les conséquences humaines, sociales, écologiques qui nous éprouvent. Ce que nous sommes parvenus à obtenir, ce que l’on a gardé, quelques années après, ils nous l’ont ôté. Et qu’est-ce que nous avons comme nouveaux conquis sociaux ? On fait grève pour au mieux réussir à en conserver quelques-uns, qui sont supprimés par des entourloupes quelques mois plus tard. Car avec nos stratégies de luttes, on ne mobilise plus suffisamment et nous n’arrivons plus à nous battre pour élever nos conquêtes vers le haut et en acquérir de nouveaux. On s’appauvrit et on subit. Avec nos méthodes auxquelles ils ont su s’adapter sans que nous les réajustions, ce n’était qu’une question de temps pour que nous soyons confrontés à leurs anticipations. Alors, la grève depuis quelques décennies ne fait tristement que ralentir la sentence, une élection pour avoir la même sentence quelques mois plus tard, je ne crois pas à ce schéma. Une grève face à un désordre prêt à tout pour conserver son système, ne changera rien, mais on peut perpétuer à se mentir, on continuera à en souffrir.

On s’est acclimaté à une cadence dominicale (pour celles et ceux qui y ont encore droit) pour participer à une manifestation. Les tâches ménagères accomplies, une promenade en famille organisée, on peut avoir le repos accordé et répéter le quotidien imposé le lendemain. Voilà le ressenti de beaucoup de ceux qui étaient dans nos actions et ne le sont plus, et de ceux qui ne nous rejoignent plus et qui aimeraient pourtant. C’est ce qui nous accapare, c’est ce qui nous consume. On se satisfait des marches qui se ressemblent, systématiquement avec les rituels identiques, les mêmes heures classiques de rassemblement, les trajets figés, cela pour terminer par céder deux fois plus quelques mois plus tard. On finit par perdre trop de fois, trop de conquis sociaux, et on s’use à petit feu. Car on ne change pas et il faut dire aussi qu’en face, c’est une cadence infernale.

On laisse la création des tracts à ceux qui ont l’envie de les réaliser, pour ceux qui ont encore la soif de les lire. On désapprend la nécessité de faire des heures d’information syndicale pour expliquer nos idées et solutions face à la terreur d’une classe. La communication se fait exceptionnelle ou reste dans les enveloppes provenant du syndicat. Les dialogues avec les collègues sont abandonnés au profit d’instances du personnel qui consument notre énergie et qui ne permettent plus de gagner de meilleures conditions de travail. On n’a plus l’envie de l’audace, on se freine, car on se dit que l’on ne sait pas lutter autrement que par la grève qui ne fait plus poids, dès lors que l’on a trop souvent délaissé le travail syndical en amont. On présume que si nos procédés ont fonctionné par le passé, ça le sera toujours. Remettre en cause l’ensemble de notre mécanisme et notre méthode de lutte pour suggérer davantage ou différemment, viendrait à engendrer un trop gros désagrément, cela reviendrait à une hérésie. C’est ça ou rien, parce que rien ne sera mieux. Les rangs se vident au fur et à mesure des années de luttes, alors les grèves sont de plus en plus petites, mais non, on s’obstine à croire que ça finira par prendre un moment et par marcher. Mais le temps s’écoule et les conquis s’effacent. On aime ces moments de convivialité, mais ils ne remportent plus suffisamment de résultats. Trop peu de résultats, car en amont nous ne sommes plus là, par conséquent on en obtient des résultats qui ne font que ralentir la sanction de la réforme.

 

Si un seul ose dire « ça ne suffit plus », le risque est qu’il soit banni par ceux qui dans l’itinéraire ont réussi à gagner par la grève. Je choisis ce risque. La grève ne marche plus suffisamment et l’intégralité des stratégies doit être remise en fonderie. Une nouvelle fonte doit être produite et émerger. Nous nous sommes embourbés dans des tactiques répétitives plus assez adaptées à l’anticipation de celles-ci par les capitalistes et de sa bourgeoisie. Une classe qui a fait évoluer ces stratégies et qui peut tolérer désormais les nôtres, nos anciennes méthodes. Les nôtres doivent de nouveau être forgés. Elles doivent être travaillées sous l’enclume, maintenant, dans le vif de l’autoritarisme des marchés, face à notre refus légitime.

Une journée de grève, sept, quinze, ils ont les fonds pour faire face et puis aux vu de quelles façons ils payent ceux qui ont un réel poste productif, à l’inverse des actionnaires qui n’en ont pas, les économies sont plus faciles à faire pour supporter la colère justifiée. On s’empêtre dans une non-remise en cause, des grèves qui ne font qu’au mieux brider le canon, grignoter sur des acquis durement obtenus, mais on perd trop et pour finir par tout céder la fois d’après. Si la grève fonctionne à une période, actuellement, elle ne répond plus suffisamment à ce qu’elle espère générer.

 

Nous sommes dans l’obligation de nous assembler tous, pour montrer notre ampleur et pendant plusieurs jours pour redéfinir les stratégies de lutte de nos syndicats. Suivra une remise à plat de l’ensemble de nos fonctionnements. Au risque que si nous n’accomplissons pas ce travail vital, nous continuions à avoir le déclin dans nos rangs de ceux qui ont fait et font les syndicats à la même rapidité que l’attaque de nos conquis, jusqu’à leur disparition qui arriverait plus vite que ce que nous redoutons. On s’est enlisé et ceux qui nous combattent, ceux qui ont rompu le pacte social, ceux qui nous ont retiré les miettes accordées, ont anticipé nos forces et nos faiblesses pour nous dominer. Maintenant, ils font en sorte de nous écraser, une bonne fois pour toutes. Les faits sont là, ils ont fait sécession et ce sera dans notre agonie avec leur « s’enrichir ou subir ».

 

Alors, oui les grèves de décembre je les espère massives. Mais en janvier, ceux qui nous broient seront toujours là, on aura au mieux retardé la réforme, mais on la prendra en pleine figure quelques mois plus tard (exemple loi travail parti 1 et partie 2), les gens voudront et/ou pourront faire une journée ou plusieurs jours de grève, mais la répression sociale et celle du bâton seront suffisamment violentes pour faire peur à un grand nombre. En janvier, tous continueront comme avant, tant que nous n’aurons pas fait notre autocritique, et réfléchi à un syndicalisme avec des méthodes et des outils pour gagner.

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