Faut-il démanteler la police française?

Dimanche 7 juin, la ville de Minneapolis a annoncé le « démantèlement » de sa police municipale, accusée d’être gangrenée par « un racisme systémique ». Une telle mesure est-elle envisageable en France face à la multiplication des bavures et des saillies racistes dans notre police ?

« Nous nous engageons […] à recréer un système de sécurité publique qui nous protège vraiment. Ce que, pour dire la vérité, la police de Minneapolis ne fait pas ». Les mots sont forts. Le désaveu total. La présidente du conseil municipal, Lisa Bender, a annoncé dimanche soir, qu’un accord a été trouvé à la majorité pour démanteler la police de la ville de Minneapolis. Cette même ville où, deux semaines plus tôt, Georges Floyd a été tué par un agent, face aux caméras de plusieurs téléphones, déclenchant des mobilisations aux Etats-Unis et à travers le monde. Les revendications sont multiples mais l’une se fait de plus en plus insistante outre-Atlantique : il faut abolir ou démanteler la police.

Cette proposition n’est pas si radicale et extravagante qu’elle en a l’air. Elle n’émane pas non plus d’une haine profonde des policiers. Au contraire cette revendication invite à repenser le véritable rôle de l’institution policière dans notre société et comment assurer au mieux la « sécurité publique ».

Un passé raciste profondément ancré

Pour preuve, aux Etats-Unis, de nombreux penseurs, politiques et universitaires se penchent sur la question. Christy E. Lopez, professeure de droit à l’Université de Georgetown à publier un article qui résume parfaitement la pensée abolitionniste. En voici un extrait.

[TRADUCTION] « L'abolition de la police signifie réduire, dans la perspective d'éliminer à terme, notre recours aux services de police pour assurer notre sécurité publique. Cela signifie reconnaître que la criminalisation de la dépendance et de la pauvreté, 10 millions d'arrestations par an et l'incarcération de masse, n'ont pas assuré la sécurité publique que nous voulons et ne le ferons jamais. Le langage de « l’abolition » est important car il nous rappelle que la police a été le principal moyen d'utiliser la violence pour perpétuer le contrôle injustifié des blancs sur les corps et la vie des Noirs depuis l’esclavage. Cet aspect de la police doit être littéralement aboli. »

Cordon policier lors d'une manifestation Gilets Jaunes le 5 décembre 2019 à Marseille. © Justin Carrette Cordon policier lors d'une manifestation Gilets Jaunes le 5 décembre 2019 à Marseille. © Justin Carrette

Le racisme systémique dans la police est également dénoncé par des élus, notamment le maire de Minneapolis Jacob Frey, qui souhaite lui, « une réforme en profondeur » plutôt qu’un démantèlement. Cette prise de position lui est beaucoup reproché par les abolitionnistes, qui font le constat que les nombreuses réformes entreprises dans la police n’ont pas menées aux résultats escomptés. L’idéologie raciste est, pour eux, trop profondément ancrée au sein de la police pour  tenter de réformer l’institution.

« Defund the police »

Le financement de la police est également au cœur des réflexions qui émanent des mobilisations aux Etats Unis. Peut-on utiliser cet argent pour tenter de résoudre des problèmes sociaux (exemple : le logement, l’accueil des migrants, la drogue…) et ainsi rendre l’action de la police obsolète et inutile dans ce domaine ?

Sur twitter, la militante américaine Bridget Eileen écrit ;

« [TRADUCTION] Vouloir abolir la police, c’est reconnaître que nous avons pris presque chacun des problèmes sociaux les plus urgents de notre pays et les avons remis à la police pour les réparer avec des armes à feu, des menottes, des accusations et de la prison. […] »

Le slogan « Defund the police » (comprendre « couper les fonds de la police ») prend de l’ampleur dans les manifestations anti-racistes aux Etats-Unis. Ce dimanche des militants ont peint ces mots à Washington, dans la rue qui mène à la Maison Blanche.

Phillipe Némeh-Nombré, doctorant en sociologie à l’Université de Montréal déclare sur la chaîne ICI Premiere ; « Le problème, ce n’est pas telle ou telle pratique policière, mais l’institution en tant que telle, sa fonction dans la société, le budget qu’on lui accorde. […] Si on veut réellement mettre fin aux dangers que la police représente pour les communautés marginalisées, l’argent doit être investi ailleurs »

Même son de cloche sur CNN pour Phillip McHarris, lui aussi doctorant en sociologie mais à l’Université de Yale. « Ces dollars peuvent également être utilisés pour financer les écoles, les hôpitaux, le logement et la nourriture dans les communautés - tout ce qui augmente vraiment notre sécurité ».

La police n’assurerait plus entièrement notre sécurité donc. Pire, cette institution maintiendrait les inégalités en criminalisant ceux qui sont déjà relégués et mis de côté par le système.

Que fait-on des meurtriers, des violeurs et des criminels ?

Non, si la police telle que nous la connaissons (répressive, armée, jouissant d’une liberté d’action totale) disparaît, ce ne sera pas le chaos. Il n’y aura pas de psychopathes qui vont soudainement apparaître à chaque coin de rue. De nouveaux programmes publics de proximité pourraient être crées avec l’argent qui n’est plus investit dans l’institution policière. Les crimes pourraient être prévenus en amont et évités. La police ne permet pas d’éviter tous les crimes, loin de là. La ville de Baltimore a révélé par exemple que seul 30% des meurtres étaient résolus. Dans 70 % des autres cas donc, la police est inutile.

Alex Vitale, l’auteur du livre The end of Policing donne un autre exemple au média Mother Jones « [TRADUCTION] […] Comme la violence domestique, qui est largement sous-déclarée parce qu'un grand nombre de victimes estiment que la participation de la police ne fera qu'aggraver la situation. La police vient, soit ne fait rien, arrête les deux parties ou arrête l'homme, dont la femme dépendait financièrement. Il est énervé quand il sort de prison et il vient la battre à nouveau. Où est le centre de ressources communautaires ? Où sont les soutiens pour les familles, afin qu'elles puissent peut-être régler leurs problèmes ? Où sont les débouchés pour les femmes afin qu'elles puissent vivre de manière indépendante, pour s'éloigner d'un agresseur ? »

L’activiste Mariam Kaba explique également « la grande majorité des violeurs ne voient jamais l'intérieur d'une salle d'audience, ils se retrouvent encore moins en prison. En fait, ils finissent par devenir président. (Donald Trump a été accusé de viol en 1995 et 1996 ndlr). Donc, le système auquel vous vous sentez tellement attaché et que vous souhaitez préserver ne vous fournit pas ce que vous voulez, à savoir la sécurité et la fin de la violence. »

Les meurtres commis par la police ont également fait ressurgir une question à laquelle il semble impossible de répondre. « Qui appelle-t-on quand le meurtrier est un policier ? ».

Aux Etats Unis deux études ont révélé qu'au moins 40% des familles de policiers subissent des violences domestiques, contre 10% des familles de la population en général. Comment alors laisser la question de la sûreté publique à une tranche de la population qui commet plus de crimes que la majorité des citoyens ?

En France, aucune étude statistique n’a été réalisé sur la question, mais la journaliste Sophie Boutboul a mis en avant dans son livre "Silence, on cogne", de nombreux témoignages de compagnes de policiers ou gendarmes victimes de violences conjugales.

La France semble rechigner à pointer du doigt les problèmes de sa police. Le débat autour de de cette institution est verrouillé, et la récente sortie médiatique du président des Républicains Christian Jacob semble confirmer ce tabou français. « On a vu des violences de manifestants, mais jamais de violences policières en France. […] Les violences policières en France n'existent pas, c'est un mensonge ».

La nécessité d’ouvrir le débat en France

Il y a quelques jours, la quasi-totalité de la classe politique et médiatique française s’offusquait des mots de Camélia Jordana sur le plateau de Laurent Ruquier. « Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic, et j'en fais partie ».

Même la chaîne américaine conservatrice Fox News ne relèverait pas cette phrase à l’heure actuelle. Pourquoi alors, la France n’ouvre-t-elle pas le débat sur sa police ? Pourquoi ne peut-on pas nous aussi mettre sur la table la question du démantèlement de cette institution ?

Les reproches que font les américains à leur police pourraient parfaitement être audibles en France. Les nombreuses mobilisations pour soutenir le mouvement Black Lives Matter à travers l’hexagone en sont la preuve.

L’organisation de la police en France est néanmoins bien différente de l’institution policière américaine. Les Etats Unis compte plus de 18 000 polices, avec pour chacune une doctrine différente et un champ d’action différent. La police américaine est présente partout, notamment dans les écoles. Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Cesdip souligne également une différence de taille ; "Les polices américaines tuent plus d’un millier de personnes par an, pour 320 millions d’habitants. La police et la gendarmerie en France, une vingtaine, peu ou prou".

Pourtant sur de nombreux aspects, nos polices se ressemblent. D’où la nécessité d’ouvrir le débat autour de cette institution en France également.

L’ampleur des révélations de StreetPress, d’Arte Radio et Mediapart concernant les groupes facebook et whatsapp de policiers s’échangeant des messages racistes ne doit pas être pris à la légère. La police française, tout comme la police américaine, est gangrenée par un racisme systémique. La police française tue impunément (même si c’est statistiquement moins), comme la police américaine. La police française comme la police américaine, possède des racines ségrégationnistes, et certains épisodes de l’histoire sont toujours difficile à porter pour notre institution. Citons notamment la Rafle du Vel d’Hiv en 1942, la tuerie du 14 juillet 1953, le massacre du 17 octobre 1961, l’affaire du Métro Charonne par exemple.

Le débat mériterait d’être posé. Même si notre pays n’est pas prêt à démanteler sa police, nous devons réfléchir sur cette institution, nous devons pointer du doigt le mal qui la gangrène et tenter de proposer des solutions communes.

La police ne va pas disparaître du jour au lendemain. Porter ce débat, c’est porter la nécessité d’une réflexion, porter l’idée que l’institution policière française peut être défaillante.

La seule fonction répressive qu’elle occupe aujourd’hui ne peut être perçue comme satisfaisante. Nous devons réfléchir à renouer les liens entre la police et les populations. A résoudre nos problèmes sociaux différemment qu’avec des plaquages ventraux et des comparutions immédiates. Les fractures sont peut-être trop importantes, comme aux Etats Unis, pour tenter de la réformer. Il faudra alors la repenser totalement. Selon Andrea Ritchie, chercheuse à l’Université de Barnard « abolir ce n’est pas détruire. Abolir c’est construire, c’est créer, c’est réinventer. »

Justin Carrette

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.