Les oubliés des centres de rétention administrative

Les sans-papiers détenu.e.s en centre de rétention alertent depuis plusieurs semaines sur leurs conditions d’enfermement. Entre promiscuité, risque de propagation du virus et absence de perspective d’expulsion, les associations montent elles aussi au créneau et demandent la fermeture temporaire des centres.

« Il n’y a plus de vols, les frontières sont fermées. Pourquoi nous maintenir ici, en plus dans des conditions dégueulasses ? ». La voix de Kay* est empreinte d’amertume. Ce jeune tunisien est arrivé au CRA (Centre de Rétention Administrative **) de Rouen depuis 15 jours. Sorti de prison le 2 avril, il est d’abord placé au CRA du Mesnil-Amelot, en région parisienne, en attendant son expulsion du territoire français. Là-bas avec plusieurs détenus, il entame une grève de la faim et multiplie les actions pour alerter sur les conditions de rétention, en pleine crise du Covid-19.

"Ici c’est le mitard, c’est pire que la prison il n’y a rien."

« J’ai passé deux ans en prison avant d’arriver en CRA. Ici c’est le mitard, c’est pire que la prison il n’y a rien. On est livré à nous-mêmes, il n’y a aucune activité, pas de télévision en cellule, pas de cantine, pas de suivi, rien du tout. On te dit : fais ta vie. Tu peux te tailler les veines, te taper la tête contre le mur tout le monde s’en fout. Et puis en prison tu comprends pourquoi tu es là, parce que tu as fait une bêtise, mais ici on ne comprend pas » explique-t-il via la cabine du téléphone fixe du centre.

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Dix retenus, dont Kay, considérés comme les « meneurs » de la révolte au centre du Mesnil-Amelot, sont transférés dans un autre CRA. Pour lui, ce sera Rouen. « On a été puni pourtant on n’a rien cassé, on n’était pas violents, on voulait juste parler. Finalement c’est un mal pour un bien, les conditions à Rouen sont un peu mieux qu’à Paris. On a un peu plus de place, on est deux par chambres et 16 retenus dans le centre. Au Mesnil-Amelot c’est vraiment la merde on est beaucoup plus. (65 retenus selon la Cimade ndlr). On a du gel hydroalcoolique aussi, mais il n’y a pas de masque. Tous les jours des gens sortent, d’autre rentrent, et on se croise tout le temps. On ne peut pas savoir si quelqu’un est infecté ou pas. »

Dès le 18 mars, l’Observatoire de l’enfermement des étrangers (OEE) appelait le gouvernement français à faire immédiatement cesser l’enfermement en centre de rétention administrative.

Pour l’OEE, en plus des mesures sanitaires qui ne sont pas respectées, la fermeture des CRA est une nécessité juridique« […] l’éloignement de ces personnes est impossible, aujourd’hui et pour les semaines à venir […] La privation de liberté subie par ces personnes ne répond donc pas aux conditions prévues par les textes applicables aux droits des étrangers en France et leur est imposée en violation de leurs droits fondamentaux. »

« Il existe aujourd'hui, dans l'ensemble des CRA français, un risque indéniable de contamination, tant pour les retenus que pour les personnels »

La situation au CRA de Vincennes est encore plus préoccupante. Selon l’Assfam ((Association service social familial migrants), le centre est devenu un foyer de contamination, et huit retenus ont déjà été testés positifs. Le 15 avril, le tribunal administratif de Paris a suspendu durant deux semaines les nouveaux placements dans ce centre.

Depuis le mois de mars, Jacques Toubon, Défenseur des droits, réclame lui aussi la fermeture temporaire de tous les centres de rétention administrative. Il a réitéré sa demande samedi 18 avril. « Il existe aujourd'hui, dans l'ensemble des CRA français, un risque indéniable de contamination, tant pour les retenus que pour les personnels », a-t-il indiqué dans un communiqué. 

La Cimade, une association d’aide aux migrants, est présente à Rouen et au Mesnil-Amelot. Joint par téléphone, le service presse nous assure « qu’aucune mesure n’est prise pour le moment au CRA du Mesnil-Amelot pour contrer cette crise sanitaire, et c’est même pire, ce week-end, 21 personnes en plus sont arrivées au centre, c’est le contraire de ce qu’on demande. »

Capture d'écran d'une publication du compte twitter de la Cimade. Capture d'écran d'une publication du compte twitter de la Cimade.

Kay de son côté, est désabusé. « On a parlé à des journalistes, on a fait la grève de la faim, on a dormi dehors, et rien ne se passe. J’ai lâché l’affaire. Je prends mon mal en patience, et un jour je sortirais moi aussi. »

"[...] on prend notre rétention ici comme une double peine"

Plusieurs réponses directes ou indirectes ont été adressés aux requêtes des associations réclamant la fermeture temporaire des CRA. Le 27 mars, le Conseil d’Etat avait rejeté la requête en référé liberté, et le 9 avril lors d’une commission à l’Assemblée, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner à lui-même appuyé cette décision. « Je n'ai pas souhaité fermer les CRA parce qu'il y a à l'intérieur des sortants de prison, [...] parce que nous continuons à procéder dans certains cas, et il est vrai que c'est beaucoup plus difficile, à des expulsions […] Le Conseil d'Etat a considéré que les mesures que nous avons mises en œuvre (...) ne permettaient pas de considérer que la santé de ceux qui étaient dans les CRA était menacée ». Une réponse qui est loin de satisfaire les acteurs associatifs sur le terrain.

Face à cette situation, les détenu.e.s semblent résigné.e.s face au sort qui leur est réservé. « On se soutient entre nous mais c’est difficile. On ne sait pas quand on va sortir (la rétention peut durer jusqu’à 90 jours). On sort quasiment tous de prison et on prend notre rétention ici comme une double peine » conclue Kay au terme de sa diatribe.

« Non, cette pandémie n'est pas une guerre. […] C'est un test d'humanité »

En Europe, certains pays ont fait un choix différent. Le Portugal par exemple a choisi de régulariser temporairement tous les sans-papiers, et l’Espagne de fermer tous les centres de rétention le temps de la crise.

Le 11 avril, le Président allemand Frank-Walter Steinmeier reprenait à sa manière les mots d’Emmanuel Macron. « Non, cette pandémie n'est pas une guerre. […] C'est un test d'humanité ». Des mots qui ont une résonnance particulière aujourd’hui, tant les conditions de rétention des sans-papiers en France est sujet à indignation.

Justin Carrette

[1] Le prénom a été modifié

[2] "La rétention administrative permet de maintenir dans un lieu fermé un étranger qui fait l'objet d'une décision d'éloignement, dans l'attente de son renvoi forcé." Service-public.fr

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