Laurent Gbagbo devant la CPI : une défense qui ne trompe personne

Laurent Gbagbo pourrait-il s’en sortir ? Détenu par la Cour pénale internationale (CPI) depuis 2011, où il est jugé pour « crimes contre l’humanité », l’ancien chef d’Etat ivoirien ne cesse de clamer son innocence. Et pour se tirer d’affaire, M. Gbagbo semble vouloir surfer sur la vague anti-CPI apparue voilà quelque temps, et ce, semble-t-il, au détriment de la vérité.

L’excuse française de Gbagbo

En octobre 2016, le Burundi, la Gambie et l’Afrique du Sud annonçaient en effet en grande pompe leur retrait du Traité de Rome instituant la Cour pénale internationale, rapidement suivis par l’Union africaine (UA), qui en janvier 2017 se contentait d’évoquer, pour sa part, une stratégie de « retrait collectif ». La juridiction pénale internationale a toujours souffert d’un manque de légitimité ; ce n’est pas nouveau. Par exemple, les Etats-Unis n’ont jamais ratifié le traité, pas plus que la Russie, qui a symboliquement retiré sa signature fin 2016.

Il n’en fallait pas plus pour que Laurent Gbagbo, sa défense et ses partisans se rappellent au bon souvenir des Ivoiriens et de la communauté internationale. En revêtant, si possible, la toge de l’innocence. Leur rengaine ? La France aurait notamment soutenu le clan d’Alassane Ouattara et aurait contribué à faire chuter l’ancien président. En juin dernier, il déclarait ainsi au pure player « Mediapart » « avoir toujours su » que l’Etat français « lui planterait un couteau dans le dos ». La rébellion de 2002 ? Jacques Chirac et son « double jeu » ; la présidentielle de 2010 ? Un prétexte pour faire gagner son adversaire. Et, ainsi, permettre à la France de conserver sa mainmise sur le pays.

Pour Laurent Gbagbo, son éviction du pouvoir serait par conséquent liée à des motifs économiques ; Paris souhaitait à tout prix maintenir ses entreprises et le franc CFA en place, ce que refusait l’ancien chef de l’Etat. N’a-t-il pas grandi en politique, après tout, avec des idées anticolonialistes et sociales dans son cartable ? Au début, probablement. Car il convient ici de rappeler qu’une fois au pouvoir, il fit des ronds de jambe aux groupes tricolores implantés en Côte d’Ivoire et certains soupçons pèsent sur l’ancien président quant au financement d’une partie de la campagne de Jacques Chirac en 2002.

Quatre chefs d’inculpation

De son homologue français il semble ainsi suivre le cheminement politique : du jeune loup prêt à tout pour accéder au trône présidentiel, il se changea en vieux lion usé par l’exercice du pouvoir. Mais là où l’ancien chef d’Etat français tira sa révérence dans le calme, Laurent Gbagbo choisit les armes et le sang pour s’y accrocher. Car il ne faut pas oublier pourquoi il est aujourd’hui détenu à La Haye.

Depuis 2014, il est « officiellement » accusé de « crimes contre l’humanité » par les juges de la CPI, perpétrés lors des violences postélectorales qui ont éclaté en Côte d’Ivoire fin 2010, après qu’Alassane Ouattara, l’actuel chef de l’Etat, avait remporté l’élection présidentielle. Bilan du caprice de M. Gbagbo qui, coûte que coûte, voulut se maintenir au pouvoir : plus de 3 000 morts. Et le détail des chefs d’inculpation dont ce dernier aura à répondre fait froid dans le dos ; « conjointement avec les membres de son entourage immédiat », peut-on lire sur le site de la juridiction internationale, Laurent Gbagbo a « ordonné, sollicité ou encouragé la commission » de meurtres, tentatives de meurtre, viols et autres persécutions.

Sentant la fin de son règne approcher, ce dernier a même commencé à sévir avant la tenue du second tour de l’élection, le 28 novembre 2010 : la veille, une manifestation organisée par l’opposition contre l’instauration du couvre-feu décidée par le chef de l’Etat fait trois morts. Les compteurs étaient actionnés et, avec eux, la lente chute de M. Gbagbo. Dès le 3 décembre, les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne reconnaissent la victoire de son rival — décrédibilisant ainsi la thèse soutenue par les pro-Gbagbo, selon laquelle Paris, qui n’est donc pas seule à déclarer M. Ouattara président, aurait tout organisé. La Côte d’Ivoire commence à être mise au ban des relations régionales et internationales, en étant rapidement suspendue de l’Union africaine (UA), dont le président d’alors, Jean Ping, demande à Laurent Gbagbo de quitter le pouvoir, et sous le coup de sanctions européennes.

Le rôle de Simone Gbagbo

Plus inquiétant, la Banque mondiale annonce le 22 décembre qu’elle gèle les crédits accordés au pays et Laurent Gbagbo se lance à la conquête des leviers financiers ivoiriens. Il prendra par exemple le contrôle de l’achat et de l’exportation du cacao, alors que, sur le terrain, la situation glisse lentement vers la guerre civile, dont on connaît l’issue.

Une entreprise macabre à laquelle aurait même participé la femme de l’ex-président ivoirien, Simone Gbagbo, qui fait depuis l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI). Le 17 mars 2011, celle-ci aurait donné son feu vert aux Forces de défense et de sécurité (FDS), fidèles à Laurent Gbagbo, pour qu’elles bombardent le marché de Siaka Koné, situé dans un quartier populaire du nord d’Abidjan et pro-Ouattara ; bilan : « entre 25 et 30 morts » et « 40 à 60 blessés » selon la mission de l’ONU en Côte d’Ivoire (ONUCI).

Si la défense conteste évidemment la version des faits, les arguments qu’elle avance pour ce faire sont plus que fragiles. « Mme Gbagbo ne donne pas d’ordres aux forces de sécurité » s’était contenté de lâcher l’un de ses avocats, Ange Rodrigue Dadjé, après une audience à Abidjan en juillet dernier, insistant sur le fait que le statut de Première dame ne lui conférait pas de prérogatives militaires. Une excuse qui semble plutôt bancale…

 

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