Non, Laurent Gbagbo n’a pas été remis en liberté

Des rumeurs sur la libération de l'ancien président ivoirien ont jeté la confusion dans son pays et parmi ses partisans. L’homme est pourtant toujours sous les verrous de la CPI, qui devrait rendre son verdict dans les prochaines semaines.

« Gbagbo est libre ! Merci Seigneur » : ce message a été posté, vendredi 14 décembre, sur son profil Facebook par Me Rodrigue Dadgé, l'un des avocats de Simone Gbagbo, la première épouse de l'ancien président de Côte d'Ivoire, actuellement jugé – et incarcéré – à la Cour de justice internationale (CPI) de La Haye, devant laquelle il doit notamment répondre de l'accusation de « crimes contre l'humanité ». Une annonce reprise presque immédiatement sur la même plateforme par la propre ex-première dame ivoirienne, qui a publié une vidéo annonçant, devant des journalistes, la libération provisoire de son mari.

Peu après ces annonces, plusieurs milliers d'Ivoiriens supporters de Laurent Gbagbo sont, spontanément, sortis dans les rues de plusieurs localités du pays afin d'exprimer leur joie. Une joie mêlée d'un sentiment de revanche, certains d'entre eux n'hésitant pas à poster sur les réseaux sociaux des messages de haine à l'égard des musulmans, voire à appeler au rétablissement du sinistre « article 125 » appelant au meurtre des opposants à l'ancien président ivoirien.

Rumeurs, « fake news » et démentis : la confusion règne dans le camp Gbagbo

Problème : l'information selon laquelle Laurent Gbagbo a été libéré, même « conditionnellement », est fausse. Le chef d'Etat déchu dort toujours dans une cellule de la CPI, CPI qui n'a, en aucun cas, rendu son jugement. Une « fake news » qui n'a pas empêché la rumeur de se propager sur les réseaux sociaux, mais qui a contraint Simone Gbagbo et son avocat à rétro-pédaler. Toujours sur Facebook, la première a invité « les uns et les autres à la modération », expliquant que, selon elle, « la forte espérance de la notification par la CPI de la liberté provisoire du président Laurent Gbagbo et de son ancien ministre Charles Blé Goudé suscite déjà la liesse populaire ».

Quant au second, forcé de se contredire, il a concédé que « l'information de (la) libération (de Laurent Gbagbo) n'est pas confirmée par la CPI. La CPI n'a rendu à ce jour aucune décision ». « Prière de ne pas véhiculer de fausses informations », a même osé Me Dadgé, pourtant lui-même à l'origine de la rumeur qui a été partagée des centaines de fois sur les réseaux sociaux. De fait, le 17 décembre, la CPI a confirmé au média KOACI que « toutes (ses) décisions sont rendues en temps voulu après la nécessaire délibération et préparation des décisions. Nous ne pouvons spéculer ni sur la date ni sur le dispositif des décisions judiciaires ».

Le propre porte-parole de la plateforme de l'Opposition ivoirienne au Bénélux (POIB), Groubera Tapé, a confirmé à Ivoire Soir avoir « eu le privilège d'être reçu par le ministre Charles Blé Goudé » le 15 décembre... dans sa prison de La Haye. Un Charles Blé Goudé qui l'a chargé de « dire qu'aucune décision n'a encore été prise les concernant. (…) Dans la discipline et le calme, faisons confiance à la justice ». En tout état de cause, et en raison des vacances judiciaires de fin d'année, le verdict du procès de Laurent Gbagbo et de son ancien ministre ne devrait pas être annoncé avant le début de l'année 2019. Au mieux.

Du sort de Gbagbo dépendra celui de la justice internationale

Emprisonné depuis avril 2011, Laurent Gbagbo passera donc, au moins, un autre Noël en prison. L'occasion, peut-être, de méditer à nouveau sur les évènements qui l'ont conduit à La Haye et qui ont débuté un 28 novembre 2010 quand, sous le regard de la communauté internationale, son adversaire, Alassane Ouattara, remporte avec plus de 54% des voix l'élection présidentielle ivoirienne. Refusant d'admettre sa défaite, pourtant reconnue par l'ONU, Laurent Gbagbo recrute des miliciens et mercenaires, qui sèment la terreur et la mort, comme le 3 mars 2011, quand des chars d'assaut bombardent le marché d'Abobo, faisant 7 victimes. A la fin de la crise post-électorale, les violences auront fait 3 000 morts en Côte d'Ivoire.

Au-delà du devoir de justice qui doit être rendu à ces victimes, le procès de Laurent Gbagbo « constitue un enjeu majeur, à la fois pour le maintien de la concorde en Côte d'Ivoire, mais également pour la légitimité et la crédibilité de la CPI », estime dans Jeune Afrique le président du Centre d'étude et de réflexion pour l'action politique, Nicolas Tenzer. « Le déni de justice que serait un acquittement sans véritable jugement au fond aurait des conséquences ravageuses pour la justice internationale », poursuit le spécialiste des questions géostratégiques, selon qui, « si l'acquittement est prononcé, il doit (…) être fondé en raison et en droit et non pas être le résultat implicite d'une lassitude ».

Relevant, cette fois dans les colonnes du Monde, les accusations de « justice coloniale » souvent proférées à l'encontre de la CPI, Nicolas Tenzer estime encore que « réclamer l'impunité pour des dirigeants reviendrait à dénier le droit à la démocratie pour le continent africain ». « C'est pourquoi, conclut l'expert, le combat pour la CPI est la partie d'une lutte plus globale à la fois pour le respect humain et pour des règles internationales plus contraignantes ». Autrement formulé : il est hors de question que Laurent Gbagbo, contre lequel l’accusation a réussi à récolter la bagatelle de 22 000 pièces à conviction, ne sorte de prison sans avoir été jugé. Il en va de la crédibilité de la CPI, mais aussi et surtout du respect de la mémoire des victimes.

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