Côte d'Ivoire : Bédié-Gbagbo, qui trahira l'autre en premier ?

Sous la seule bannière de leur opposition à Alassane Ouattara, les deux anciens présidents ivoiriens ont récemment mis en scène leur rapprochement. Une alliance de circonstance qui, comme l'ont démontré les dernières législatives, pourrait ne pas résister aux tensions qui ne manqueront pas de sourdre entre les deux poids lourds du jeu politique ivoirien.

Les ennemis de mes ennemis sont mes amis. C'est sous la bannière de leur opposition commune au président Alassane Ouattara que, le 10 juillet dernier, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié ont savamment mis en scène leur réconciliation. Au milieu de leurs partisans réunis à Daoukro, une commune du centre de la Côte d'Ivoire, les deux rivaux et anciens chefs d'Etat ivoiriens ont, bras-dessus bras-dessous, savouré un long bain de foule avant de monter ensemble à la tribune où ils ont pu exprimer tout le mal qu'ils pensent de leur successeur, réélu à la fin de l'année dernière pour un troisième mandat que l'opposition, qui avait appelé au boycott de l'élection présidentielle, estime anticonstitutionnel.

« Est-ce que Laurent Gbagbo peut rencontrer Henri Konan Bédié sans que ça soit de la politique ? », a fait mine de s'interroger le premier, tout juste rentré en Côte d'Ivoire après son acquittement par la Cour pénale internationale (CPI), devant laquelle il était, depuis plusieurs années, jugé pour crimes contre l'humanité : « Assumons de faire de la politique » a encore lancé Gbagbo. « Bédié-Gbagbo, unis pour une opposition plus forte », pouvait-on également lire sur le matériel distribué aux militants du PDCI (Parti démocratique de Côte d'Ivoire) de Bédié et du FPI (Front populaire ivoirien) de Gbagbo. Des militants réunis dix ans après les troubles qui les avaient vu s'opposer dans le cadre des violences post-électorales de 2010-2011, au cours desquelles Henri Konan Bédié avait pris fait et cause pour Alassane Ouattara. Et contre Laurent Gbagbo, qu'il estimait alors être le « véritable donneur d'ordres » des massacres à l'oeuvre dans le pays.

Le précédent des législatives de 2021

Largement relayé dans les médias, le rapprochement entre les ennemis d'hier semble donc davantage tenir de l'alliance de circonstance que d'une réelle convergence idéologique ou personnelle entre les deux éléphants de la politique ivoirienne. Comme Laurent Gbagbo le sait, Henri Konan Bédié n'est plus à un retournement de veste près, précédé qu'il est par une solide réputation de girouette. Et, comme le vieux briscard de la politique ivoirienne l'a ingénument souligné devant leurs partisans réunis pour l'occasion, son alliance avec Bédié ne tient que par leur détestation commune d'Alassane Ouattara. Une volonté de faire trébucher l'actuel président qui, pour farouche qu'elle soit, ne résistera peut-être pas aux soubresauts que les impératifs politiciens ne manqueront pas de provoquer à plus ou moins brève échéance.

De récents développements le rappellent crument. Lors des dernières élections législatives, qui se sont tenues en mars 2021, les partisans de Laurent Gbagbo – lui-même résidant alors toujours en Europe – avaient en effet accepté de conclure une fragile alliance avec le PDCI. Une coalition baroque, baptisée « Ensemble pour la démocratie », qui n'avait pas résisté à l'épreuve des premières tensions entre les deux camps, le FPI ralliant dans la dernière ligne droite une autre formation en lice – et ce alors que Gbagbo n'avait, de par son exil contraint, pas encore pleinement réintégré le jeu politique ivoirien. Désormais revenu dans son pays natal, porté par ses nombreux supporters, il y a fort à parier que l'ancien président n'acceptera d'autre nom que le sien pour prendre la tête de cette alliance anti-Ouattara. D'allié de circonstance, Bédié pourrait donc bien redevenir l'ennemi qu'il n'a, dans l'esprit de Gbagbo, jamais cessé d'être.

Alliance de la carpe et du lapin

Est-ce à dire qu'en Côte d'Ivoire aucun poids lourd de la politique ne peut s'ébattre dans l'ombre d'un autre ? Dans le passé, certaines tentatives de rapprochement ont bien porté leurs fruits. Au début des années 2000, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié avaient eux aussi scellé une alliance de circonstance. Miroir inversé de la situation actuelle, l'objectif, cette fois, était de faire tomber Laurent Gbagbo : une réconciliation actée « au nom de leur détestation commune » pour le président d'alors, estimait dans la presse un proche des deux hommes, selon qui Ouattara et Bédié avaient « compris que c'est leur rivalité qui lui avait permis d'émerger ». Mais, l'histoire bégayant déjà, le second avait finalement dû s'incliner devant le premier, laissant son « partenaire » de l'époque lui ravir la présidence. Plus de dix ans après cette déconvenue, Henri Konan Bédié acceptera-t-il d'être, à nouveau, le dindon de la farce ?

Rien n'est moins sûr. Si, lors des prochains scrutins nationaux, la perspective d'une alliance entre le PDCI et le FPI laisse peu de place au doute, celle-ci n'en demeure donc pas moins intenable à long terme. Le rapprochement des deux partis au cours des législatives de mars dernier était purement opportuniste ; en rien il ne laisse présager d'une union au long cours. De plus, pour médiatisées qu'elles soient, ces noces, presque contre-nature, entre la carpe et le lapin, n'éclipsent pas la popularité dont jouit Alassane Ouattara en Côte d'Ivoire. Or face à lui, il ne peut y avoir deux oppositions, d'autant moins que les corps électoraux du FPI et du PDCI mordent l'un sur l'autre, engrangeant des voix dans les mêmes ethnies, les mêmes régions. Au-delà même des simples et anciens conflits d'égo entre Bédié et Gbagbo, c'est une simple question d'arithmétique électorale qui s'impose : avec 54% de participation à la dernière présidentielle et 95% des voix en faveur de Ouattara, il n'y a tout simplement pas de place dans le jeu politique ivoirien pour deux opposants au président. L'histoire tranchera donc, et elle devrait trancher vite.

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