Emplois en danger : à quoi joue Arpège Prévoyance ?

En septembre, on dénombrait 98 680 chômeurs en Alsace. Un chiffre qui — malgré un léger recul — fait de l’Alsace l’une des régions françaises les plus touchées par le chômage. Alors quand des sociétés, en l’occurrence Arpège Prévoyance et Muta Santé, qui emploient 200 Mulhousiens, connaissent des péripéties pouvant mettre en péril l’avenir de leurs salariés, c’est toute une région qui tremble.

Les relations ne sont pas au beau fixe entre Arpège Prévoyance et Muta Santé dirigées par Stéphane Demuth, et le groupe AG2R d’André Renaudin. Après avoir rejoint AG2R La Mondiale en 2014, Arpège Prévoyance et Muta Santé afficheraient, depuis cet été, des velléités de départ. La raison ? Les dirigeants d’Arpège Prévoyance et Muta Santé s’inquiéteraient des « contours du nouveau groupe prudentiel imposé par la mise en œuvre de Solvabilité 2 ».

Ainsi, pour une question d’autonomie, l’institution de prévoyance (IP) et la mutuelle se montreraient frileuses à l’idée de continuer l’aventure avec AG2R La Mondiale. À tel point qu’une séparation pourrait désormais être à l’ordre du jour. Néanmoins, un tel divorce ne serait pas sans conséquence, notamment pour les salariés.

Financièrement et socialement, l’opération ne serait pas viable 

En effet, quitter le premier groupe de protection sociale en France aurait un coût. Financier, dans un premier temps : les frais de migration des solutions informatiques destinées à gérer l’assurance des adhérents — aujourd’hui implémentées par AG2R — pourraient représenter, en moyenne, jusqu’à 20 % du budget annuel de Muta Santé et d’Arpège Prévoyance.

Par ailleurs, même si monsieur Demuth affirme que « si ce départ devait être acté, il n’y a pas de volonté particulière de rejoindre un autre groupe », les exigences de transparence et d’information prudentielle et financière — imposées par la réglementation à toute structure assurantielle — supposent que toute entité, mue par quelques ambitions de départ, cherche immédiatement un repreneur.

Autrement dit, en cas de séparation, Muta Santé et Arpège Prévoyance seraient dans l’obligation de rejoindre un autre groupe et donc d’intégrer le système informatique de ce dernier. Là aussi, les frais de cette intégration seraient à la charge des nouveaux arrivants. Et pour les amortir, les dirigeants de Muta Santé et Arpège Prévoyance n’auraient d’autre choix que de prélever dans les réserves — à hauteur de un tiers — ou bien d’augmenter les cotisations des adhérents.

L’institution de prévoyance et la mutuelle s’exposeraient alors à une vague de mécontentement en provenance de leur base d’adhérents. Ainsi, selon une source locale, Liebherr, une grosse entreprise industrielle bien implantée en Alsace et adhérente à Arpège Prévoyance, ne verrait « pas vraiment d’un bon œil la manière dont les choses se déroulent entre l’AG2R et les deux institutions ».

Toujours selon cette source, « Liebherr voit d’un si mauvais œil les désirs d’autonomie de l’IP alsacienne qu’elle en serait venue à considérer qu’elle n’allait plus adhérer à Arpège dès que possible pour son contrat prévoyance ». Rien de très rassurant. D’autant que d’après La Lettre de L’Expansion, Liebherr ne serait pas la seule à « réfléchir à un départ » : De Dietrich, Compagnie des transports et Bigard serait ainsi prêt à quitter Arpège Prévoyance en cas de divorce avec AG2R La Mondiale.

Si sur le plan financier, l’opération serait loin d’être alléchante, sur le plan social, celle-ci pourrait être désastreuse. Une telle séparation supposerait en effet de transférer le personnel — 200 Mulhousiens — et pour cela, de recourir à l’instrument juridique. En plus des contraintes légales liées à ce transfert, viendrait alors s’ajouter, pour les salariés, la perte d’un certain nombre d’acquis sociaux historiques liés à l’appartenance au groupe AG2R : mobilité professionnelle nationale, opportunités d’évolution, sécurité de l’emploi, accès à l’innovation… Par ailleurs, au regard des pertes financières que subiraient les deux entités, rien ne permet d’affirmer que ces dernières seraient en mesure d’assumer cette masse salariale.

Des motivations contestables

Ainsi, au regard des conséquences d’un tel divorce, il est légitime de se demander si le jeu en vaut la chandelle. En effet, la volonté d’autonomie qu’auraient exprimée les dirigeants de Muta Santé et Arpège Prévoyance ne pourrait expliquer — à elle seule — cette décision. Alors, pourquoi être prêt à quitter le leader du marché — avec tous les frais que cela implique — pour rejoindre — in fine — un autre groupe, au sein duquel, la question de l’autonomie reviendrait une fois encore sur la table ?

Sous couvert de cette fameuse « autonomie », il semblerait que les causes de toute cette affaire soient des plus personnelles. L’animosité qui règne entre Stéphane Demuth et André Renaudin n’est un secret pour personne et pourrait justifier les velléités de départ du premier. Il ne nous appartient pas, ici, de déterminer si l’hostilité de M. Demuth à l’encontre de son homologue est justifiée. Néanmoins, quelles qu’elles soient, les considérations personnelles du dirigeant d’Arpège Prévoyance et Muta Santé ne devraient pas prendre le pas sur l’intérêt collectif.

Car dans un divorce, « ce sont les enfants qui trinquent ». Et dans cette affaire, les enfants sont les 200 travailleurs mulhousiens qui sont confrontés chaque jour à la réalité du chômage qui frappe leur région. Financièrement pas viable, socialement catastrophique… Qu’est-ce qui pourrait bien justifier la mise en péril de 200 emplois mulhousiens ?

 

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