Cœur de chien (Mikhaïl Boulgakov), chapitres IV et V

Voici la suite des aventures du pauvre chien Bouboule...

     Moscou durant la NEP. Un professeur de médecine s'intéressant au problème du rajeunissement a recueilli chez lui, dans le vaste appartement dont la superficie fait râler le Comité d'immeuble, un chien errant et blessé, baptisé Bouboule. Regardant son sauveur comme un dieu, le chien boulotte comme quatre et se refait une santé, pendant que le professeur et son assistant, initialement mordu par Bouboule, méditent une expérience : il leur faut quelque chose prélevée sur un cadavre et... le chien, que l'on vient de chloroformer.

 

 

 

IV

     Sur l’étroite table d’opération s’étalait le chien Bouboule, dont la tête donnait de façon impuissante contre un coussin de toile cirée blanche. On lui avait tondu le ventre et maintenant le docteur Bormenthal, se hâtant et soufflant lourdement, tondait la tête de Bouboule, la tondeuse attaquant son pelage. Les paumes appuyées au bord de la table, Philippe Philippovitch observait cette procédure avec des yeux aussi brillants que ses lunettes cerclées d’or, et disait avec émotion :

     — Ivan Arnoldovitch, le moment crucial, ce sera lorsque j’entrerai dans la selle turcique. Je vous en conjure, passez-moi alors le greffon et recousez en un éclair. Si j’ai un début d’hémorragie, nous perdrons du temps et nous perdrons le chien. Lui, du reste, n’a aucune chance – il se tut et regarda en clignant de l’œil celui du chien, à demi-ouvert et comme railleur, et ajouta :

     — Savez-vous qu’il me fait pitié ? Figurez-vous que je m’étais habitué à lui.

     En même temps, il levait les mains comme s’il bénissait le malheureux chien Bouboule pour un rude exploit. Il s’efforçait de préserver le caoutchouc noir du moindre grain de poussière.

     Sous le pelage tondu du chien apparut, brillante, sa peau blanchâtre. Bormenthal jeta la tondeuse et s’arma d’un rasoir. Il savonna la petite tête sans défense et se mit à la raser. Cela crissait fort sous la lame et du sang apparaissait par endroits. Le rasage fini, le mordu essuya la tête d’une boule trempée d’essence, puis il étendit le ventre dénudé du chien et dit en soufflant :

     — C’est prêt.

     Zina ouvrit le robinet de l’évier et Bormenthal alla en vitesse se laver les mains. Sur lesquelles Zina, tenant un flacon, versa de l’alcool.

     — Je peux m’en aller, Philippe Philippovitch ? demanda-t-elle en louchant peureusement sur la tête rasée du chien.

     — Tu peux.

     Zina disparut. Bormenthal continua à s’affairer. Il entoura la tête du chien de petite serviettes de gaze, ce qui fit apparaître sur le coussin une chose encore jamais vue,

le crâne chauve d’un chien à l’étrange gueule barbue.

     Le pontife s’éveilla alors. Il se redressa, jeta un regard à la tête du chien et dit :

     — Eh bien, que le Seigneur nous bénisse. Bistouri.

     Du tas d’instruments étincelant sur la petite table, Bormenthal sortit un petit bistouri ventru qu’il tendit au sacrificateur. Après quoi, il enfila les mêmes gants noirs que celui-ci.

     — Il dort ? demanda Philippe Philippovitch.

     — Il dort.

     Les dents de Philippe Philippovitch se serrèrent, ses petits yeux luisirent d’un éclat aigu et coupant ; d’un ample geste du bistouri, il pratiqua une longue incision sur le ventre de Bouboule. La peau s’écarta aussitôt, laissant jaillir du sang dans plusieurs directions. Bormenthal se précipita comme un rapace, se mit à comprimer la blessure de Bouboule avec des boules de gaze, puis il resserra ses bords avec des sortes de petites pinces à sucre et elle sécha. Des bulles de sueur se formèrent sur le front de Bormenthal. Philippe Philippovitch incisa de nouveau, et ils se mirent tous les deux à déchirer le corps de Bouboule à l’aide de ciseaux et de divers crochets. Des tissus roses et jaunes surgirent, avec les larmes d’une rosée sanglante. Philippe Philippovitch tournait et retournait son couteau dans le corps du chien ; puis il cria :

     — Ciseaux !

     L’instrument brilla furtivement dans les mains du mordu, comme dans celles d’un illusionniste.  Philippe Philippovitch pénétra profondément dans le corps de Bouboule et, en quelques gestes, en extirpa les glandes séminales accompagnées de quelques lambeaux. Tout humide de zèle et d ‘émotion, Bormenthal se précipita vers un bocal de verre et en sortit d’autres glandes génitales mouillées et pendantes. De petites cordes humides se mirent à sauter et à s’enrouler dans les mains du professeur et de son assistant. Des aiguilles courbes crépitèrent dans les points de serrage, les glandes génitales furent cousues à la place de celles de Bouboule. Le sacrificateur s’écarta de l’incision, y fourra un tampon de gaze roulé en boule et ordonna :

     — Recousez tout de suite la peau, docteur.

     Puis il se retourna vers la rondeur blanche de la pendule murale.

     — Ça fait quatorze minutes, laissa sortir Bormenthal entre ses dents serrées, et son aiguille courbe s’enfonça dans la peau flasque.

     Puis, comme deux assassins pressés, ils s’agitèrent.

     — Bistouri, cria Philippe Philippovitch.

     Le couteau se retrouva dans ses mains comme ayant sauté de lui-même, et le visage de Philippe Philippovitch devint effrayant. Il montra les dents, découvrit ses couronnes en or et en porcelaine et ceignit d’un seul coup le front de Bouboule d’un diadème rouge. La peau au poils rasés fut rabattue comme un scalp. L’os du crâne fut mis à découvert. Philippe Philippovitch cria :

     — Trépan !

     Bormenthal lui tendit le vilebrequin étincelant. Se mordant les lèvres, Philippe Philippovitch commença à enfoncer le vilebraquin et à percer dans le crâne de Bouboule de petits trous écartés d’un centimètre l’un de l’autre, en faisant ainsi le tour du crâne. Chaque trou ne lui prenait pas plus de cinq secondes. Après quoi, utilisant une scie d’un nouveau genre dont il introduisit le bout dans le premier trou, il se mit à scier comme on chantourne un coffret pour ouvrages de dames. Le crâne grinçait à bas bruit et tremblait. Au bout de trois minutes, la calotte crânienne de Bouboule fut enlevée.

     La coupole de la cervelle du chien fut alors dénudée – grise, avec des veinules bleuâtres et des taches rougeâtres. Philippe Philippovitch pénétra avec des ciseaux dans les enveloppes et les ouvrit. Une mince fontaine de sang s’éleva une fois, manquant de peu l’œil du professeur et aspergeant son bonnet. Comme un tigre, Bormenthal fonça dessus avec une pince à torsion et la comprima. Bormenthal ruisselait de sueur et son visage était devenu charnu et avait pris diverses couleurs. Ses yeux couraient des mains du professeur à une assiette sur la table aux instruments. Philippe Philippovitch, lui, faisait littéralement peur à voir. Un sifflement sortait de son nez, ses dents se découvraient jusqu’aux gencives. Il dépouilla le cerceau de son enveloppe et s’enfonça quelque part dans les profondeurs, faisant remonter du calice ouvert les hémisphères cérébraux. C’est alors que Bormenthal se mit à blêmir et, attrapant d’une main la poitrine de Bouboule, dit d’une voix sifflante :

     — Le pouls chute fortement…

     Philippe Philippovitch lui jeta un regard de fauve, gargouilla quelque chose et s’enfonça plus profondément encore. Dans un craquement, Bormental cassa une ampoule de verre, remplit une seringue de son contenu et piqua perfidement Bouboule quelque part du côté du cœur.

     — Je vais vers la selle turcique, rugit Philippe Philippovitch ses mains dans leurs gants ensanglantés et glissants extrayant la cervelle gris-jaune de Bouboule de la tête du chien.   Il loucha un instant sur le museau de Bouboule, et Bormenthal cassa aussitôt une deuxième ampoule contenant un liquide jaune qu’il aspira avec une longue seringue.

     — Dans le cœur ? demanda-t-il avec hésitation.

     — Qu’avez-vous à me poser la question ? hurla méchamment le professeur. De toute façon, il est déjà mort cinq fois. Piquez ! A-t-on idée ?

     En prononçant ces mots, son visage devint celui d’un brigand inspiré.

     D’un coup, le docteur ficha aisément l’aiguille dans le cœur du chien.

     — Il vit, mais c’est tout juste, chuchota-t-il sans hardiesse.

     — Ce n’est pas le moment de discuter s’il est vivant ou non, dit d’une voix sifflante le terrible Philippe Philippovitch : je suis dans la selle. De toute façon, il va mourir…Ah, que le diable te…

 

           Vers les rivages sacrés du Nil

 

     — Donnez-moi l’hypophyse.

     Bormenthal lui présenta un flacon à l’intérieur duquel une petite boule blanche pendait dans un liquide, au bout d’un fil. D’une main – « Il est sans égal en Europe… Ma parole ! », se dit Bormenthal confusément – il attrapa la boule blanche ballotant dans le liquide, tandis que de l’autre il en découpait, avec ses ciseaux, une semblable dans les profondeurs entre les deux hémisphères distendus. Il jeta celle de Bouboule sur l’assiette et mit la nouvelle à la place, avec son fil et, de ses doigts courts devenus miraculeusement souples et délicats, il trouva moyen de l’y enrouler d’un fil ambré. Puis il enleva de la tête les écarteurs et la pince, replaça le cerveau dans la boîte crânienne, se rejeta en arrière et, déjà plus calme, demanda :

     — Il est mort, bien sûr ?…

     — Le pouls est filiforme, répondit Bormenthal.

     — Encore de l’adrénaline.

     Le professeur recouvrit le cerveau de ses enveloppes, replaça comme sur mesure le couvercle scié, remit le scalp par-dessus et rugit :

     — Recousez !

     Bormenthal mit cinq minutes à recoudre la tête, en cassant trois aiguilles.

     Alors apparut sur le fond du coussin ensanglanté la gueule sans vie de Bouboule, avec sa blessure circulaire à la tête. Se reculant alors définitivement, tel un vampire repu, Philippe Philippovitch arracha l’un de ses gants, en rejetant un nuage de poudre trempée de sueur, déchira l’autre qu’il jeta sur le sol et sonna en appuyant sur un bouton au mur. Zina apparut sur le seuil, se détournant pour ne pas voir Bouboule tout en sang. Le pontife ôta de ses mains crayeuses sa cuculle ensanglantée et cria :

     — Donne-moi tout de suite une cigarette, Zina. Prépare-moi un bain et du linge propre.

     Il s’appuya du menton sur le rebord de la table d’opération, écarta avec deux doigts la paupière droite du chien, observa l’œil manifestement mourant et proféra :

     — Eh bien, que le diable l’emporte, il n’est pas mort. Mais il crèvera, de toute manière. Ah, docteur Bormenthal, il me fait pitié, ce chien, il était affectueux, tout en étant madré.

 

V

Extraits du journal du docteur Bormenthal

 

     (Un cahier mince, format de papier à lettres. Couvert de l’écriture du docteur Bormenthal. Écriture soignée, nette et serrée les deux premières pages, par la suite large, bouleversée, avec un grand nombre de taches.)

  * * *

     22 décembre 1924. Lundi. Histoire de la maladie.

     Chien de laboratoire d’environ deux ans. Mâle. Quant à la race, bâtard. Nommé Bouboule. Poil rare, par touffes, Pelage brun avec des taches rousses. Queue couleur du lait cuit au four. Au flanc droit, traces d’une brûlure entièrement cicatrisée. Sous-alimenté avant son admission chez le professeur ; très replet au bout d’une semaine de présence. Poids : 8 kilos (point d’exclam.). Cœur, poumons, estomac, température…

  * * *

     23 décembre.

     À 8 heures 30 du soir, est pratiquée pour la première fois en Europe une opération suivant la méthode du professeur Préobrajenski : sous anesthésie au chloroforme, ablation des testicules de Bouboule, remplacés par des testicules humains, avec leurs appendices et canaux séminaux, prélevés sur un homme de 28 ans décédé 4 heures et 4 minutes avant l’opération, et conservés dans un liquide physiologique stérilisé selon la méthode du prof. Préobrajenski.

     Immédiatement à la suite, après trépanation du crâne, ablation de l’hypophyse, remplacée par une hypophyse humaine, provenant de l’homme mentionné ci-dessus.

     Ont été injectés 8 centimètres cubes de chloroforme et 1 seringue de camphre, ainsi que 2 seringues d’adrénaline dans le cœur.

     À propos de l’opération : organisation d’une expérience de Préobrajenski avec transplantation combinée de l’hypophyse et des testicules dans le but d’élucider la question de la viabilité adaptative de l’hypophyse et, à l’avenir, de son influence sur le rajeunissement de l’organisme humain.

     Opération réalisée par le prof. Ph. Ph. Préobrajenski.

     Avec l’assistance du dr I. A. Bormenthal.

     La nuit suivant l’opération : chutes du pouls, répétées et menaçantes. Attente d’une issue fatale. Énormes doses de camphre, méthode Préobrajenski.

  * * *

     24 décembre.

     Le matin, amélioration. Fréquence de respiration doublée, température 42. Piqûres sous-cutanées de camphre et de caféine.

  * * *

     25 décembre.

     Nouvelle dégradation. Pouls imperceptible, refroidissement des extrémités, pupilles non réactives. Adrénaline dans le cœur, camphre méthode Préobrajenski, sérum physiologique en intraveineuse.

* * *

     26 décembre.

     Une certaine amélioration. Pouls 180, respiration 92, température 41. Camphre, alimentation par clystères.

* * *

     27 décembre.

     Pouls 152, respiration 50, température 39,8, les pupilles réagissent. Camphre en sous-cutanée.

* * *

     28 décembre.

     Amélioration considérable. À midi, sueur en abondance, brusquement,

température 37,0. Plaies opératoires dans le même état. Nouveau pansement.

     Retour de l’appétit. Alimentation liquide.

* * *

     29 décembre.

     Découverte soudaine d’une dépilation sur le front et sur les côtés du tronc.

     Sont appelés en consultation : le titulaire de la chaire de dermatologie Vassili Vassiliévitch Boundariov et le directeur de l’Institut vétérinaire modèle de Moscou. Le cas est reconnu comme sans précédent dans la littérature. Le diagnostic reste incertain. Température 37,0.

     (Au crayon)

     Premier aboiement le soir (8h15). Le brusque changement de timbre et l’abaissement du ton attirent l’attention. À la place de « ouahou », on entend les syllabes « a-o », leur teinte faisant vaguement penser à un gémissement.

 

     30 décembre. L’alopécie a pris l’allure d’une calvitie complète.

     La pesée a fourni un résultat inattendu – 30 kilos, par suite de la croissance (allongement) des os. Le chien reste couché comme auparavant.

* * *

     31 décembre.

     Appétit colossal.

     (Tache d’encre dans le cahier. Ensuite, hâtivement écrit.)

     À 12h12, le chien a distinctement aboyé « a-b-yr2 ».

* * *

     (Interruption dans le cahier, suivie d’une erreur due à l’émotion)     

     1er décembre. (barré et corrigé1er janvier 1925.

     Photographié ce matin. Aboie gaiement « abyr », en répétant ce mot fortement et comme à plaisir. À 3 heures de l’après-midi (en majuscules), s’est mis à rire, ce qui a provoqué l’évanouissement de la femme de chambre Zina. Le soir, a prononcé huit fois de suite « abyr-valg », « abyr ».

     (Au crayon, d’une écriture penchée)

     Le professeur a déchiffré le mot « abyr-valg », cela veut dire « Glavryba »… Quelque chose de monstr…

* * *

     2 janvier.

     Photographié au magnésium en train de sourire. A quitté le lit et s’est tenu debout avec assurance une demi-heure sur ses pattes de derrière. Presque de ma taille.

     (Une feuille volante dans le cahier).

     La science russe a failli subir une perte sévère.

     Histoire de la maladie du professeur Préobrajenski.

     À 1h13, profond évanouissement du professeur Préobrajenski. Lors de sa chute, s’est cogné la tête à un pied de chaise. T-ature.

     En ma présence et devant Zina, le chien (si l’on peut, bien sûr, l’appeler ainsi) a traité le prof. Préobrajenski de tous les noms.

* * *

     6 janvier.

     (Tantôt au crayon, tantôt à l’encre violette)

     Aujourd’hui, après que sa queue se fut détachée, il a prononcé fort distinctement le mot « brasserie ». Le phonographe fonctionne. Le diable sait de quoi il retourne.

* * *

     Je m’y perds.

* * *

     Le professeur a interrompu ses consultations. À partir de cinq heures de l’après-midi, en provenance de la salle d’examen, pièce que cette créature arpente, se font entendre des jurons manifestement vulgaires, de même que les mots « encore deux petits coups ».

* * *

      7 janvier.

     Il prononce une quantité de mots : « cocher », « pas la place », « journal du soir », « le meilleur cadeau pour les enfants », ainsi que tous les gros mots faisant partie du vocabulaire russe.

     Son aspect est étrange. Il lui reste des poils seulement sur la tête, au menton et sur la poitrine. Ailleurs, il est chauve, avec une peau flasque. Au niveau des organes sexuels, il est en voie de devenir un individu de sexe masculin. Net accroissement du crâne. Le front est bas et part en biais.

* * *

     Ma parole, je vais devenir fou.

* * *

     Philippe Philippovitch se sent toujours mal. Je fais moi-même la plupart des observations (Phonographe, photographies).

* * *

     Des rumeurs se sont répandues en ville.

* * *

     Les conséquences sont incalculables. Cet après-midi, des sortes de fainéants et autres vieilles femmes ont rempli tout le passage. Il y a encore des badauds sous les fenêtres à l’heure actuelle.

     Les journaux du matin ont fait paraître un entrefilet surprenant : « Les bruits au sujet d’un Martien passage Oboukhov sont sans fondement. Ils sont répandus par les marchands de la place Soukhariev et seront sévèrement punis. » Quel Martien, sapristi ? C’est un vrai cauchemar.

* * *

     Encore mieux dans « Le Soir » – on y écrit qu’un enfant est né, qui joue du violon. Il y a même une illustration : un violon avec ma photo ainsi légendée : « Le prof. Préobrajenski, qui a pratiqué une césarienne sur la mère ». C’est quelque chose d’indescriptible… Il dit un nouveau mot : « agent de police »

* * *

     Il s’avère que Daria Piétrovna était amoureuse de moi et qu’elle a chipé la photo dans l’album de Philippe Philippovitch. Après que j’ai eu chassé les reporters, l’un d’eux s’est introduit dans la cuisine, etc.

* * *

     Ce qui se passe aux heures de réception des patients ! Nous avons eu 82 coups de sonnette aujourd’hui. Le téléphone est débranché. Perdant la raison, les dames sans enfant débarquent…

* * *

     Le Comité d’immeuble est réuni au grand complet sous la direction de Schwonder. Pour quoi faire – ils n’en savent rien eux-mêmes.

     8 janvier. Tard dans la soirée, le diagnostic a été prononcé. En vrai savant, Philippe Philippovitch a reconnu son erreur – le remplacement de l’hypophyse ne donne pas lieu à un rajeunissement, mais  à une hominisation complète (triplement souligné). Ce qui ne diminue en rien sa découverte étonnante, stupéfiante.

     L’autre a fait aujourd’hui un tour dans l’appartement. Il a ri dans le couloir en regardant la lampe électrique. Il est ensuite passé dans le cabinet, accompagné de Philippe Philippovitch et de moi. Il se tient solidement sur ses pattes de derrière (barré)… sur ses jambes et donne l’impression d’un petit homme mal bâti.

     Il a ri dans le cabinet. Son sourire est déplaisant, en quelque sorte artificiel. Puis il s’est gratté la nuque, a regardé autour de lui et j’ai noté le nouveau mot qu’il a distinctement prononcé : « les bourges ». Il a lancé des invectives. Il jure méthodiquement, à jet continu et, apparemment, de façon complètement absurde. Ses jurons ont un caractère un peu phonographique : on dirait que cette créature a entendu autrefois ces gros mots, les a inconsciemment enregistrés de façon automatique dans son cerveau et les éructe à présent en paquets. Cela dit, le diable m’emporte, je ne suis pas psychiatre !

     Ces invectives font, je ne sais pourquoi, une impression extrêmement pénible à Philippe Philippovitch. Par moments, il sort de la froide réserve avec laquelle il observe les nouveaux phénomènes, on dirait qu’il perd patience. Ainsi, alors que l’autre jurait, il s’est écrié avec nervosité :

     — Arrête !

     Ce qui n’a eu aucun effet.

     Après ce petit tour dans le cabinet, Bouboule a été ramené , grâce à nos efforts conjugués, à la salle d’examen.

     Puis nous nous sommes entretenus, Philippe Philippovitch et moi. C’est la première fois  je dois l’avouer, que j’ai vu désemparé cet homme plein d’assurance et d’une intelligence étonnante. Tout en fredonnant à son habitude, il a demandé : « Qu’est-ce que nous allons bien faire, maintenant ? » Et il a littéralement répondu ceci : « Moscou-Confections, oui… De Séville jusqu’à Grenade… Moscou-Confections, cher docteur… » Je n’ai rien compris. Il s’est expliqué :

     — Je vous prie, Ivan Arnoldovitch, de lui acheter du linge, un pantalon et une veste.

     9 janvier. Depuis ce matin, son lexique s’enrichit d’une nouvelle expression et de nouvelles phrases toutes les cinq minutes, en moyenne. C’est comme si elles avaient gelé dans sa conscience et que, dégelant, elles ressortaient à présent. Un mot ressort de façon définitive. Depuis hier soir, ont été notés au phonographe : « Pousse pas », « Salaud », « Descends du marchepied », « Attends un peu, tu vas voir », « Reconnaissance par l’Amérique », « Réchaud à pétrole ».     

     10 janvier. Habillement. N’a pas fait de difficulté pour enfiler le maillot de corps, riait même gaiement. A refusé le caleçon en protestant d’une voix enrouée : « Faites la queue, salopards, faites la queue ! » Habillé. Les chaussettes sont trop grandes pour lui.

     (Dans le cahier, des sortes de schémas montrant selon toute vraisemblance la transformation d’un pied de chien en pied humain.)

     Allongement de la moitié arrière du squelette du pied (planta). Étirement des doigts. Griffes.

     Apprentissage systématique et répété de l’utilisation des toilettes. Les domestiques sont complètement déprimés.

     Mais il faut noter l’intelligence de la créature. L’affaire prend très bonne tournure.

     11 janvier. A complètement accepté le pantalon. A prononcé joyeusement une assez longue phrase : « File-moi une cibiche, toi qui as des rayures sur les miches2 ».

     Sur la tête, le pelage est rare et soyeux. Il est facile de prendre ces poils pour des cheveux. Mais les taches rousses sur le sinciput sont restées. Les oreilles ont perdu leur dernier duvet aujourd’hui.

     Appétit colossal. A une passion pour le hareng.

     Un événement à cinq heures de l’après-midi : pour la première fois, les mots dits par la créature ne l’ont pas été sans rapport avec ce qui se passait autour d’elle, mais ont été prononcés en réaction aux phénomènes ambiants. Notamment : alors que le professeur lui ordonnait : « Ne jette pas par terre les reliefs du repas », il a répondu : « Tire-toi, fumier ! »

     Philippe Philippovitch a été estomaqué, puis il s’est repris et a dit :

     — Si tu te permets encore une fois d’être grossier avec moi ou avec le docteur, tu le sentiras passer.

     J’étais alors en train de photographier Bouboule. Je garantis qu’il a compris les paroles du professeur. Son visage s’est fait morose. Il a regardé par en-dessous, l’air passablement irrité, mais n’a rien dit.

     Hourra, il comprend !

     12 janvier. Met les mains dans les poches de son pantalon. Nous lui faisons perdre l’habitude de jurer.

     A sifflé Petite pomme3. Peut soutenir une conversation.

     Je ne peux pas m’empêcher de faire quelques hypothèses : pour le moment, laissons tomber le rajeunissement. Il y a quelque chose d’infiniment plus important : l’étonnante exprérience du professeur Préobrajenski a dévoilé l’un des secrets du cerveau humain. Désormais, l’énigmatique fonction de l’hypophyse – cet appendice du cerveau – est éclaircie. Elle détermine l’apparence humaine. On peut qualifier ses hormones comme les plus importantes de l’organisme – comme les hormones de l’apparence humaine. Un nouveau domaine de la science s’ouvre : un homoncule a été créé sans recourir à la moindre cornue d’un Faust. Le scalpel du chirurgien a appelé à la vie une nouvelle unité humaine. Prof.  Préobrajenski, vous êtes un créateur. (Tache d’encre.)

     Mais je me suis écarté du sujet… Ainsi, il peut soutenir une conversation. Voici, selon mon hypothèse, comment les choses se présentent : s’étant acclimatée, l’hypophyse a ouvert dans le cerveau du chien un centre du langage, et les mots ont jailli comme un torrent. D’après moi, nous avons là un cerveau qui s’est ranimé et s’est développé, et non un cerveau recréé. Ô, admirable confirmation de la théorie de l’évolution ! ô grandiose chaîne allant du chien au chimiste Mendeleïev ! Une autre de mes hypothèses : durant la période canine de sa vie, le cerveau de Bouboule a accumulé une masse de notions. Tous les vocables dont il a fait une première utilisation sont des mots de la rue, il les a entendus et mis à l’abri dans son cerveau. À présent, quand je marche dans la rue, je regarde avec effroi les chiens que je rencontre. Dieu sait ce que recèle leur cervelle.

* * *

     Bouboule a lu. Il a lu (trois points d’exclamation). Ça, je l’ai deviné. Grâce à la Glavryba. Il a précisément lu ça en commençant par la fin. Et je sais même où est la solution de l’énigme : dans la coupure des nerfs optiques du chien4.

* * *

     Ce qui se passe à Moscou dépasse l’entendement. Sept marchands de la place Soukhariev ont déjà été emprisonnés pour avoir répandu des rumeurs de fin du monde causée par les bolcheviks. Daria Piétrovna a parlé à ce sujet, donnant même la date avec précision : le 28 novembre 1925, jour du vénérable martyr Stéphane5, la terre entrera en collision avec l’axe des cieux… Des filous font déjà des conférences. Nous avons flanqué une telle pagaille avec notre hypophyse qu’il y a de quoi fuir cet appartement. À sa demande, je me suis installé chez  Préobrajenski et je passe la nuit à l’accueil avec Bouboule. La salle d’examen est devenue l’endroit où l’on reçoit les patients. Ce qui donne raison à Schwonder. Le Comité d’immeuble en éprouve une joie mauvaise. Les vitres des bibliothèques et des armoires sont toutes cassées à cause des bonds qu’il fait. On n’arrive pas à lui faire perdre cette habitude.

* * *

     Il arrive quelque chose d’étrange à Philippe Philippovitch. Lorsque je lui ai parlé de mes hypothèses et de l’espoir que j’avais de faire de Bouboule un individu au psychisme très développé, il a fait « hum ! » et m’a répondu d’un ton sinistre : « Vous croyez ? » Se peut-il que je me sois trompé ? Le vieux médite quelque chose. Pendant que moi je m’affaire sur l’histoire de la maladie, lui étudie l’histoire de l’homme sur lequel nous avons prélevé l’hypophyse.

* * *

      (Une feuille volante dans le cahier)

     Klim Grigoriévitch Tchougounkine, 25 ans, célibataire. Sans-parti, mais sympathisant. Est passé en jugement à trois reprises, trois fois libéré : acquitté la première fois pour insuffisance de preuves, sauvé la deuxième fois par son origine sociale, condamné la troisième fois à quinze ans de bagne avec sursis. Des vols. Profession : joue de la balalaïka dans les tavernes.

     De petite taille, mal bâti. Foie dilaté (alcool). Cause de la mort : coup de couteau au cœur dans une brasserie (« Le signal stop ») du côté de la barrière Préobrajenski6.

* * *

     Le vieux étudie sans relâche la maladie de Klim. Je ne comprends pas de quoi il s’agit. Il a grommelé quelque chose au sujet du fait qu’il n’avait pas eu l’esprit d’aller examiner le cadavre entier de Tchougounkine chez les anatomo-pathologistes. Je ne comprends pas de quoi il retourne. À qui appartenait l’hypophyse, quelle importance ?

     17 janvier.

     Cela fait quelques jours que je n’ai rien noté : je souffrais d’influenza. Durant ce laps de temps, l’aspect a pris sa forme définitive. a) corps de constitution absolument humaine ; b) poids d’environ trois pouds7 ; c) petite taille ; d) petite tête ; e) s’est mis à fumer ; f) s’alimente comme un homme ; g) s’habille tout seul ; h) parle avec facilité.

* * *

     Voilà ce que peut faire l’hypophyse (tache d’encre).

* * *

     Je termine ainsi l’histoire de la maladie. Nous avons devant nous un nouvel organisme, qu'il faut commencer par étudier.

     En annexe : sténogrammes des paroles prononcées, enregistrements au phonographe, photographies.

     Signé : docteur Bormenthal, assistant du professeur Ph. Ph. Préobrajenski.        

 

  1. Voir le chapitre 2, avec la note 4 : le chien avait déchiffré à l’envers le mot ryba, qui signifie poisson. Le mot suivant sera, toujours inversé, glavryba, contraction de « Poissonnerie principale ».
  2. Astuce visant à rendre la rime trouvée – et un peu modifiée – dans la traduction de V. Volkoff.
  3. Chanson des matelots pendant la guerre civile.
  4. Obscur. En fait (chapitre II), Bouboule a lu Glavryba (Poissonnerie principale) en patant de la fin à cause du milicien qui le gênait sur la gauche…
  5. Pour nous : Saint Étienne.
  6. Ce nom, lié à la Transfiguration du Christ évoquée dans l’Évangile de Matthieu, n’est pas si rare. Le portait notamment un économiste bolchevik qui, ayant été politiquement proche de Boukharine, puis de Trotski, et s’étant opposé à Staline, disparut en 1937.
  7. Un peu moins de cinquante kilos. L’ancienne mesure était pourtant abolie depuis plusieurs années…

 

Répertoire des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

 

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