En Israël aussi, des soldats rêvent de lys blancs

Ce lundi, j’ai eu la chance de voir Shlomo Sand, grand intellectuel Israélien, faire lecture du poème "le soldat qui rêvait de lys blanc", que lui avait dédié son ami, l’immense poète Palestinien Mahmoud Darwich, lors de la guerre des Six-jours, durant laquelle Sand fut soldat. Un texte dur. Mais aussi une ode à la paix, et la meilleure réponse à la politique de Netanyahou...

19 heures, Nice Nord, quartier de la Libération. Je bois tranquillement une bière avec mon pote A. (syndicaliste étudiant, récemment arbitrairement arrêté et placé en GAV lors d’une manifestation pour la défense des services publics, soit dit en passant) devant l’entrée de la Zonmé, un local associatif niçois que je connais bien, qui organise ce soir un hommage à Mahmoud Darwich organisée par l’Association France Palestine 06 et la librairie Les Mots du Monde. J’y ai été invité par mes amis Olivier (lui aussi, décidément, arrêté lors de la manif citée plus haut : https://www.humanite.fr/repression-nice-la-police-cible-une-figure-syndicale-672079) et Léa. Ce qui était déjà en soit une raison suffisante de venir.

Mais en plus, a été annoncée la présence de Shlomo Sand. Un intellectuel israélien pour lequel j’ai un immense respect, dont j’ai dévoré avec passion Comment le peuple juif fut inventé et Comment j’ai cessé d’être juif, mais aussi les différentes interventions publiques –notamment dans les colonnes du Club de Médiapart-, par exemple pour s’élever contre les multiples et traditionnelles tentatives d’instrumentalisation des accusations d’antisémitisme envers celles et ceux qui s'opposent à la politique autoritaire d'Israël.

La soirée consiste en une série de lectures, en plusieurs langues (français, arabe et hébreu), de différents textes, donc, de cet immense poète qu’était Mahmoud Darwich, disparu en 2008. Le son d’un oud accompagne la sélection, faite selon un ordre chronologique, et qui retrace la vie de Darwich : son enfance, le traumatisme de l’exil lors de la Nakba (la catastrophe, en 1948, date de la création d’Israélien et qui a vu de nombreux palestiniens déplacés de force), les douleur du retour au pays avec un statut juridique officiel et aberrant de présent-absent, les luttes, notamment au sein de l’OLP, les colères, les femmes, les amours, les amitiés, la maladie, des thèmes toujours abordés avec humour et tendresse.

A la mi-soirée, Shlomo Sand est appelé à venir faire sa lecture. Une bière à la main, avec humour lui aussi, et un français tissé d’un irrésistible accent, il parle du poème de son ami Mahmoud. Un texte écrit sur lui, Shlomo, un texte qui parle de lui, et du jeune soldat forcé qu’il était alors, il y a longtemps, pendant la guerre des Six-Jours. Un texte issu d’une nuit blanche : traumatisé par la guerre, il comptait quitter le pays. Auparavant, il alla voit son ami poète, récemment libéré, à Haïfa, et ils discutèrent des heures durant, jusqu’à une heure avancée de la nuit. « Je me suis levé vers midi, dit Sand. A mon réveil, il m’a dit : tiens, j’ai écrit ce poème. Et c’est finalement Mahmoud qui m’a décidé à rester en Israël... » Où il œuvre depuis pour la paix.

Le poème s’appelle : Le Soldat qui rêvait de lys blanc. Sand commence sa lecture, en hébreu donc, langue un peu gutturale, un peu râpeuse parfois, mais magnifique, suave, berçante :

Il rêvait de lys blancs, 

D'un rameau d'olivier, 

Des seins de son aimée épanouis le soir. 

Il rêvait, il me l'a dit, d'un oiseau

Et des fleurs de l'oranger. 

Son compliquer son rêve, il percevait les choses

Telles qu'il les ressentait... et les sentait.

Une patrie, il me l'a dit,

C'est savourer le café de sa mère,

C'est rentrer à la tombée du jour. 

Et la terre? Je lui demandai. 

Il répondit: Je ne la connaissais pas. 

Je ne sentais pas qu'elle était ma peau et mon cœur, 

Ainsi qu'il est dit dans les poèmes. 

Mais soudain je la vis, 

Comme une boutique... une rue... des journaux. 

Je lui demandai: L'aimes-tu? 

Il répondit: mon amour est une brève promenade, 

Un verre de vin... une aventure. 

- Donnerais-tu ta vie pour elle? 

- Non! 

Je ne suis lié à cette terre que par un éditorial... un discours enflammé! 

On m'a enseigné à aimer son amour. 

Mais je n'ai pas senti son cœur se fondre avec le mien. 

Je n'ai pas humé l'herbe, les racines et les branches...

Il marque une pause, le temps que lecture en français nous soit faite. Un silence intimidé règne dans la salle. Il reprend :

- A quoi ressemblait son amour? 

Brûlant comme les soleils... la nostalgie? 

Il fit front: 

- Ma voie à l'amour est un fusil, 

Des fêtes revenues de vestiges anciens, 

Le silence d'une statue antique

D'époque et d'origine indéterminées! 

Il me parla de l'instant des adieux, 

De sa mère

Pleurant en silence lorsqu'on l'envoya

Quelque part sur le front...

De sa voix éplorée, 

Gravant sous sa peau un souhait nouveau: 

Ah, si seulement les colombes grandissaient au ministère de la défense...

Ah, si les colombes!...

Autre pause. Autre traduction en français. Puis, à nouveau :

... Il fuma une cigarette, puis il me dit

Comme s'il échappait d'un marécage de sang: 

J'ai rêvé de lys blancs, 

D'un rameau d'olivier...

D'un oiseau étreignant le matin

Sur la branche d'un citronnier...

- Qu'as-tu vu? 

- Mes actes, 

Ronces rouges explosées dans le sable... les poitrines...

et les entrailles.

- Combien en as-tu tué?

- Difficile de les compter...

Mais je n'ai été décoré qu'une fois.

Là, Sand ne marque pas de pause. Mais sa voix se noue. Sa gorge, semble-t-il, se serre. Il butte sur certains mots :

Je lui demandai, me faisant violence:

S'il en est ainsi, décris-moi un seul cadavre.

Il rectifia sa position, caressa son journal plié

Et me dit comme s'il me chantait une ritournelle:

Tente de vent sur les gravats,

L'homme enlaçait les astres brisés.

Une couronne de sang ceignait son large front

Et sa poitrine était sans médailles,

Puisqu'il s'était mal battu.

Il avait l'aspect d'un paysan, d'un ouvrier ou d'un marchand ambulant.

Tente de vent sur les gravats... Il mourut

Les bras jetés comme deux ruisseaux à sec.

Et lorsque j'ai cherché son nom dans ses poches,

J'ai trouvé deux photos,

L'une... de sa femme,

L'autre... de sa fille...

Je lui demandai: En es-tu attristé?

Il m'interrompit: Mahmoud, mon ami,

La tristesse est un oiseau blanc

étranger aux champs de bataille. Et les soldats

Commettent un péché, s'ils s'affligent.

Je n'étais, là-bas, qu'une machine crachant un feu rouge

Et changeant l'espace en un oiseau noir.

Sand s’arrête. Et ce qu’il vient de lire nous est traduit. Et je comprends. Moi aussi, ma gorge est nouée, désormais. Lui, il se tient le dos droit, mais la tête un peu baissée, baignée par un mince filet de lumière. Dans sa main, sa bière est vide. Il conclut :

Plus tard,

Il me parla de son premier amour,

De rues lointaines,

Des réactions après la guerre,

Des fanfaronnades à la radio et dans les journaux.

Et lorsqu'il dissimula sa toux dans son mouchoir,

Je lui demandai: Nous reverrons-nous?

Il me répondit: Dans une ville lointaine.

Au quatrième verre,

J'ai dit, taquin: Ainsi tu partirais... Et la patrie?

Il me répondit: Laisse tomber...

Je rêve de lys blancs,

D'une rue qui gazouille et d'une maison éclairée.

Je quête un coeur bon, non des munitions,

Un jour ensoleillé, non un instant de folle victoire... fasciste.

Je quête un enfant souriant au jour,

Non une place dans la machine de guerre.

Je suis venu ici vivre le lever des soleils,

Non leur coucher.

 Il me fit ses adieux... Il était à la recherche de lys blancs,

D'un oiseau accueillant le matin

Sur un rameau d'olivier.

Il percevait les choses

Telles qu'il les ressentait... et les sentait.

La patrie, il me l'a dit,

C'est boire le café de sa mère

Et rentrer, à la tombée du jour, rassuré.

Et voilà.  

Qu’ajouter à un texte aussi magnifique ? Et, qui plus est, lu par celui auquel il est destiné ? Même les soldats ennemis rêvent de lys blanc, nous dit Mahmoud Darwich. Comme tous, comme celles et ceux qu’on leur demande de tuer, ils aiment boire le café de leur mère, et renter à la tombée du jour.

Israël est désormais, et depuis longtemps maintenant, une société d’extrême-droite -mais, fort heureusement, gagnante de l’Eurovision... Les colonies continuent à s’étendre. Rien n’est fait pour cesser d’attiser la haine et les rancœurs des Palestiniens. La paix dans cette région n’est pas pour aujourd’hui. Nous le savons tous. Mais tant qu’il existera des israéliens et des palestiniens comme ces deux amis que furent, et demeurent au-delà de la mort, Mahmoud et Shlomo, l’espoir demeure…

C’est ce qu’exprime aussi, d’une certaine façon, mon poème préféré de Darwich, qui malheureusement n’a pas été lu ce soir-là. Il s’agit d’un texte tiré de La Terre nous est étroite, paru en 1967 :

Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le souvenir aux conquérants.

Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.

Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre : sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.

Salam, mazel tov, salut & fraternité,

M.D.

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