Insurrection, acte IV : et maintenant, nous, les "sans-gilets", on fait quoi ?

Pas grand-monde n’y croyait, mais le fait est là : ça flambe. Ce qui pose la question de la conduite à tenir pour la suite des évènements, notamment pour ceux, nombreux, qui souhaitent, pour diverses bonnes raisons, participer à l’insurrection sans porter pour autant un "gilet jaune"… Il est temps d'imaginer un mouvement plus vaste, dont les "gilets" ne seraient qu'une composante parmi d'autres.

Pour commencer, je me dois sans doute de faire un mea culpa. Il y a de cela une dizaine de jours, j’ai écrit un papier, supprimé depuis, sur le mouvement des « gilets jaunes », dans lequel je n’y voyais qu’un échec sur toute la ligne, et notamment au niveau de la transition écologique. Sur ce dernier point, je reste plus ou moins du même avis, mais pour le reste, je m’étais, à l’époque, gaufré comme une truffe : je n’avais pas cru en la possibilité du mouvement de contestation qui émergeait alors autour des gilets de devenir pérenne, et tout porte à croire que je me suis monumentalement planté. Comme la plupart des commentateurs médiatiques, d’ailleurs, qui, après avoir regardé la "fronde" ou la "grogne", mettons la "frogne", avec sympathie, commencent à se dire que ça commence à sentir sacrément le roussi, et à préparer, tel BHL, leur aller simple pour le Luxembourg.  

Car entre-temps, la colère s’est transformée en insurrection, et quelques signes nous donnent à penser que ça ne va pas s’arrêter là. Ce qui ne va pas sans poser de nombreuses questions sur la conduite à tenir vis-à-vis de ces troublants « gilets jaunes », qui sortent des nombreux cadres que l’on serait tenté de leur apposer.

Qui sont-ils, déjà, ces insurgés ? La sociologie du mouvement n’est pas évidente à dresser, et varie fortement en fonction des régions.

Dans les grandes lignes, cependant, on peut dire que ce sont des classe populaires et moyennes, souvent périurbaines, souvent plutôt apolitiques, et qui ont constitué il y a peu le gros des abstentionnistes. Mais aussi, ne nous voilons pas la face, du vote FN (notamment dans la région PACA où je réside, j’y reviendrai) ou encore en partie, je pense, macroniste (pas vraiment par conviction, certes), surtout en ce qui concerne les petits patrons de PME, qui ont pu croire un temps en la République en Marche Forcée et qui, aujourd’hui, déchantent.

Pour le dire autrement, ainsi que me le signalait dès le début du mouvement, d’un ton grognon, un ami syndiqué à la CGT, « c’est tous ceux qui jusqu’à maintenant nous crachaient à la gueule quand on manifestait, qui gueulaient sur les cheminots, les profs, les grévistes, que BFM allait voir pour leur demander tout le mal qu’il pensait des assistés et des immigrés ». Et ça n’est pas totalement faux.

Mais c’est comme ça. On ne peut pas demander à des gens, à ce peuple malappris qui « pue et crache partout », comme le disait sans excessive bienveillance Jules Renard et comme le penseraient sans doute aussi très volontiers aujourd’hui, mais sans le dire, Christophe Barbier et Raphael Glucksmann, d’être autre chose que ce qu’il est, tels certains qui, dans les rangs de la gauche, s’échinent à débusquer une chimérique « pureté révolutionnaire » au sein du mouvement, ou désespèrent de ne l'y pas trouver. De mon côté, ayant grandi dans le trou du cul du Var, c'est un univers qui ne m'est pas inconnu, "ces gens-là", comme dirait Brel, ils sont ce qu'ils sont, la France des ronds-points et des zones industrielles, pas forcément très progressiste, c'est ainsi.

Ce qui nous amène à la fameuse question de Lénine : que faire ?

Une chose est sûre : quelque chose se passe. Ça bouillonne de tous les côtés, l’étincelle s’approche à toute vitesse du baril de poudre, et personne, gouvernement, partis politiques, syndicats, ne semble en mesure de l’éteindre. Le ras-le-cul, si vous me passez l’expression, est général. Et notre (nous : les non-gilets, donc) solidarité avec les gilets, qui ont été les premiers à manifester cette colère, doit demeurer pleine et entière, quoique pas inconditionnelle (voir notamment l'emballement délirant de certains gilets sur le pacte de Marakech, qui a suscité force paranoïa à base de "grand remplacement" et autres inepties).

Hier, à Nice, les lycéens, venus manifester malgré un important dispositif policier (il y avait, sur la place Masséna, la place centrale de la ville, plus de flics en civils que de badauds) ont bloqué la rocade (le pépiph’), du centre-ville jusqu’à l’aéroport. Et aujourd’hui, rebelote : je reviens à l'instant d’un petit tour dans leur défilé, imposant -qui a visiblement un peu mal tourné, hélas, par la faute de quelques petits cons... Sont-ils « gilets jaunes » (rares étaient ceux à en porter), sont-ils autre chose ? La question devrait, légitimement, se poser. Car il semble bien que nous tendons désormais vers autre chose, qui dépasse très largement le processus initial -et pose l'épineux problème de la dénomination.

Je me suis, pour le moment, pointé deux fois dans un cortège de véritables gilets jaunes. Je ne m’y suis pas senti à ma place. D’autant que, dans ma région, les fachos sont malheureusement fort bien représentés dans leurs rangs. Philippe Vardon, meneur des identitaires locaux, ancien leader des Nissa Rebella, sinistre groupuscules de skins, aujourd’hui passé au FN, y a fait son petit tour samedi dernier, et le moins que l’on puisse dire et qu’il n’a pas été mal reçu.

Pour autant, faut-il déserter les rues, rester chez nous en attendant de voir ce qu’il se passera, sous prétexte que la tête d’une partie des gilets jaunes ne nous revient pas ? Certainement pas.  

« Quelque chose se prépare », avais-je écrit dans un papier, une semaine avant le début du mouvement des gilets jaunes. Je ne croyais pas si bien dire. Quelque uns m’avaient répondu, devant mon constat de décrépitude totale du macronisme, que celui-ci n’était pas encore en bout de course. Tout porte à croire qu’ils avaient tort. Le macronisme est zombifié. Non seulement le cheval a perdu la course, mais il est déjà passé par l'équarrissage, et a fini en lasagne. Plus rien ne tient. Le corps social est à bout. Jamais nous n’avons vu un président aussi unanimement détesté, haï même, jamais le divorce entre les élites dirigeantes et le peuple n’aura été aussi criant, jamais, depuis des décennies, nous n’avons vu la société civile se muer en une telle poudrière insurrectionnelle.

Comme l’a dit il y a peu notre merveilleux M. Todd, « Emmanuel Macron est limité intellectuellement ». Et cette bêtise apparait désormais à tous. Notre président à la pensée si « complexe » est en fait, politiquement, con comme une pendule sans aiguilles, et bien infoutu de gérer un pays dont il ne connait rien.

Ce même pays flambe donc, Paris brûle, et si ces violences à l’aveugle ne sont pas précisément, à mes yeux, des actes bien utiles, ayant pour seul mérite de donner une couleur visible à une colère jadis invisible, et du travail aux assureurs, elles sont plus que légitimes –du reste, il est d’usage, dans ce genre de situations, pour les dominants apeurés, de proposer des funérailles nationales aux quelques poubelles et voitures anonymes tombées au front. Et il est toujours savoureux de voir des chiens de garde comme Mme. Salamé, compagne du futur Macron bis, réclamer, comme un disque rayé, à un Besancenot toujours pertinent et très logiquement consterné devant une telle absence de suite dans les idées : « est-ce que vous condamnez ces violences ? »

La violence est bien évidemment du côté du pouvoir. Comme le disait Brecht, même si je reconnais que cette citation n’a rien de très original, n’oublions jamais la violence des rives qui enserrent le fleuve en crue.

Je me dois cependant de le dire : je ne suis pas un « gilet jaune », et je n’ai aucune envie de l’être. Pas par mépris ou que sais-je, mais juste parce que les idées qui s'en dégagent ne sont pas les miennes. Tout un tas de choses me déplaisent là-dedans. Je suis plus à gauche. Plus anticapitaliste. Plus anarchiste, écolo, féministe, tout ce que vous voulez. C'est tout, et, n'étant pas sectaire, je suis parfaitement en mesure de dialoguer avec quiconque ne partage pas ma ligne politique, si tant est qu'il existe quelques traits majeurs d'achoppement (par contre, et par exemple, balancer des migrants, ou tabasser des journalistes, c'est niet).

Je suis dans la merde, moi aussi. J'ai toutes les raisons d'être en colère. Certains ont un avocat, moi, j’ai une assistante sociale. Je n’ai pas de logement fixe depuis trois ans maintenant. J’alterne entre le RSA et des petits boulots, à droite, à gauche, souvent comme ouvrier paysagiste, mais aussi dans le BTP, comme surveillant, éducateur.... Je passe une bonne partie de mon temps à lutter, souvent en vain, avec la CAF et avec ma banque.

Parmi mes amis, ça n’est pas mieux. Il y a S., qui, ayant été viré de sa boîte d’intérim il y a des années, vivote depuis avec des boulots au black, sans domicile fixe, squattant les canapés des potes. Il y a N., qui a longtemps été infirmière, qui, ayant eu les premiers de trois enfants très tôt, a décidé de reprendre ses études, et fait maintenant comme elle peut, entre ses projets de recherche et sa vie de mère. Il y a M., dessinateur de bandes dessinées, talentueux, mais au RSA, évidement, et que la CAF pousse, évidemment encore, à faire un « vrai métier », comme vendeur en supermarché, ou quoi que ce soit d’autre. Il y a S., professeur de SVT et de physique-chimie en REP depuis des années, qui était en attente de titularisation mais à qui l’éducation nationale n’a su proposer qu’un poste à cheval sur trois établissement, d’un bout à l’autre de la ville –elle a donc refusé. Il y a D., diplômé en Histoire, et qui travaillait à la FNAC comme intérimaire, à coups de CDD reconductibles : après un an, alors qu’il pensait qu’ils allaient lui proposer un contrat, la direction a dégraissé les effectifs, et ce sont les intérimaires qui ont tous dû partir –motif officiel de la non-reconduction : il n’aurait pas assez vendu de cartes fidélités…

Et tant d’autres, intérimaires, intermittents, CDDistes, précaires, nouveaux parents en galères, jeunes célibataires presque SDF, « bobos » vivant en fait avec la moitié du salaire d’un ouvrier qualifié, qui nous retrouvons tous, le soir, à la terrasse de notre bar favori, les moins à découvert payant leur pinte de bière aux autres -grande tradition prolétaire-, à écouter et faire de la musique, à parler de mecs et de filles, du gouvernement et des politiciens que l’on déteste, des galères continuelles qui ponctuent notre quotidien de citoyens qui ne sont rien, et à se demander qu’est-ce, qu’est-ce, qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu, comme le chantaient alors deux révoltés, bien calmés depuis.

Certains d’entre nous ont ralliés les « gilets ». D’autres, la plupart en fait, ne le veulent pas, par désaccords sur certains points fondamentaux, notamment en ce qui concerne le sort des demandeurs d’asile, et le rôle de l’État-providence, ou tout simplement parce que, urbains, ils ne se sentent aucun point commun avec la France de Pernault et de Patrick Sébastien.

Ce qui en retient beaucoup d'aller manifester. Mais c'est une erreur. Parce que c’en est trop, parce que tout pète, tout craque et que nous n’en pouvons plus, que nous ne pouvons plus supporter tout ça. Alors, le mieux que nous avons à faire, c'est bien d'aller dans les rues, avec ou sans gilets jaunes, parce que la question, désormais, n’est plus de porter ou non ces putains de gilets, mais de savoir si on est pour ou contre le macronisme et tout ce qu’il représente, tout ce qu’il implique.  

Comme le disait récemment Ruffin (qui a toujours raison, notons-le bien), cité par Mediapart : « Je suis là parce qu’il faut qu’il y ait des forces pour soutenir Albert, Flixecourt, Abbeville. […] Si Macron recule là-dessus, il reculera sur le reste, sur les réformes des retraites, de l’assurance-chômage, sur tout. C’est pour ça qu’il nous faut une victoire, car la victoire va à la victoire. Il y a eu un rejet de la France du libéralisme en 1995, en 2005, il y en aura un en 2018 ! » Et de citer Lénine : « Une situation de révolution quand ceux d’en haut basculent vers ceux d’en bas. »

Pour moi, ceci signifie qu’il faut que le mouvement des « gilets jaunes » devienne autre chose de plus vaste, dont les « gilets jaunes » ne seraient qu’une composante parmi d’autres –tout en n’oubliant pas que ce sont eux qui garderont l’immense mérite d’avoir lancé l’hallali.

En bref, nous devons aller au-delà des « Gilets jaunes » pour remporter cette victoire dont parle Ruffin. Nous tous, les non-gilets, nous devons rentrer dans la danse. D'autant qu'il n'est pas impossible qu'une partie, la moins remontée, des gilets nous lâche après la reculade du premier ministre...

Là où les gilets jaunes sont de notre camp, celui des progressistes, des anticapitalistes, se joindre à leur cortège, et chanter avec eux -en prenant toujours en compte le fait qu'ils ont eu l'honneur d'ouvrir la marche. Et là où ils ne le sont pas, ne pas leur laisser le monopole de la rue. Y aller, nous aussi, quitte à faire bande à part, mais cordialement et fraternellement (excepté avec les chefs de file avérés de la mouvance identitaire, bien sûr : no pasaran). Et tout en laissant toujours ouverte la possibilité d’un dialogue, en gardant à l’esprit qu’il est des sujets sur lesquels il n’est pas possible de transiger -d'autant, nous avons pu le constater, qu'il est parfois très difficile de communiquer avec certains gilets, qui ont une aversion profonde pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à du militantisme, pour eux associé à de la "politique", et donc hautement condamnable a priori.

Les gilets poursuivent leur route. Mais, du point de vue de la lutte contre nos dirigeants, et contre le système économique en son entier, ils n’étaient que le point de départ. Il faut maintenant prendre la relève, massivement. Et faire entendre une parole jusque-là un peu trop oubliée, depuis le début du mouvement, puisque hélas aussi peu portée par les gilets que par les médias : la nécessité d’en finir avec la société capitaliste consumériste, la défense des services publics (et donc d'un impôt juste), du féminisme, de l'écologie radicale, des droits des demandeurs d’asile, l'urgence de venir en aide aux banlieues… Bref, de tout ce qui déraille, sans oublier personne.

L’appel à une manifestation unitaire, le 14, ou celui fait par M. Besancenot, à l’antenne de France Inter, de mener à bien un jour de grève totale dans le pays, sera une bonne occasion de voir s’il est possible de transformer le mouvement actuel en ce qu’il doit être : une entente de toutes les colères en faveur du bien-être de tous, et contre un gouvernement frappé désormais de la plus totale illégitimité. Sans laisser aucune marge de manœuvre possible à l'extrême-droite.

Et ouvrir ainsi la possibilité d’une insurrection solidaire. « Gilet jaune » ou pas, la rue est à tout le monde, et il est grand temps de s’en emparer, et de crier plus fort que ceux qui voudraient tirer cette juste colère vers des rivages nauséeux. 

Créer un mouvement unitaire, qui aurait pour but d'en arriver à une VIème République fraternelle et solidaire. Alors, mépriser les gilets jaunes ? Certes non ! Et un grand merci à eux. Mais rien ne nous oblige, désormais, à se réclamer de ce mouvement pour aller nous faire entendre dans les boulevards. Pour le prochain rassemblement, et aussi pour le 14 décembre, je serai à Paname, sans gilet (ni brassard de la CGT, ni drapeau FI non plus d'ailleurs), et j'espère que nous serons nombreux, dans tout le pays, à crier notre ras-le-bol :  

On fera du raffut, du bruit et du potin
Et la main dans la main
On chantera dans la rue,
On fera de demain
Ce qu'on aura bien voulu
Si c'est pas défendu de chanter dans la rue

Que fera-t-on demain,
D'ailleurs, de la vie, sans nos rêves
D'ailleurs je ne vis pas sinon j'en mourrira
J'imagine des terres en fusion,
Où l'on goutte à goutte
Des ciels à foison
Et nos vies coûte que coûte
Pour la révolution

À tous ceux qui les serrent
De négatives mains
Sur les murs en pierres
Du béton de demain
On lèvera nos verres
Mais sans eau dans nos vins
Quand le ciel et la terre
Ne feront plus qu'un
(les Têtes Raides, Civili)

Salut & fraternité,

M.D.  

 

 

 

 

 

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