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Billet de blog 8 oct. 2021

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C’est ce qu’a pris hier mon pote Bertrand, pour « outrage » et « transports d’artifices non détonants » (un… fumigène, donc) en manifestation. Plus 10 000 euros d’amende, pour remplir les poches des 9 flics qui avaient porté plainte contre lui. La justice, vous y croyez encore ? Moi pas. Car certes, la France n'est pas une « dictature » : mais un État policier, très certainement.

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Alors, je vous préviens : ce billet ne fera même pas semblant d’essayer d’être objectif. Puisque dans notre bon pays les flics ont toujours raison, qu’ils peuvent passer leur vie à raconter tout et n’importe quoi dans les tribunaux pour se faire de l’argent de poche sur le dos d’honnêtes citoyens qui ne leur avaient rien demandé, et être quasi-systématiquement soutenus par la « justice », avec des guillemets, je ne vois pas pourquoi je m’embêterai à étudier le détail du pourquoi du comment de cette condamnation prononcée par le tribunal de Nice. C’est vrai, ça : pourquoi on s’emmerde à faire un travail journalistique, à tenter de faire vivre une parole sourcée, mesurée, puisque n’importe quelle affabulation policière même la plus siphonnée a valeur de décret gouvernemental ?

Alors, voilà : tandis que la France célèbre dans les larmes la mort du Tapie voleur, un escroc parti trop tôt effectivement, puisque parti sans rembourser les 600 millions d’euros qu’il doit aux contribuables, mon pote Tranber va donc se retrouver avec le même joli bracelet que Sarkozy, mais lui, c’est pour des motifs bien plus grave que « financement illégal de campagne électorale », « corruption » et « trafic d’influence », ça c’est quand même pas grand-chose, et d’ailleurs notre cher ancien président n'a-t-il pas reçu le soutien de Darmanin ?  

Non. Si, depuis des mois, des années, Tranber a vu sa vie, ses projets, ses rêves mis en suspend par le monstre à deux tête de la police répressive et de la justice punitive, s’il a dû se ruiner en frais d’avocats, s’il va devoir se retrouver à pointer au commissariat comme le dernier des Balkany, c’est tout simplement car il a eu le malheur, en plus d’être un petit prolétaire bossant sur les chantiers, d’être également militant pour un monde moins con –il a été poursuivi « pour ses convictions », ainsi que l’a benoitement admis un juge lors de l’une de ses auditions au tribunal.

Le 19 janvier, le 2 février et le 21 septembre, lors de manifestations, Bertrand a été traîné à part du cortège, roué de coups par la BAC, matraqué, violenté en garde à vue, frappé au visage, embarqué brutalement dans un véhicule de police, a subi un plaquage ventral, a pensé mourir sous les fesses de quatre flics, et croupi des heures et des jours en cellule, cellules de comico que la contrôleuse des lieux de privation de liberté a récemment considéré, dans un rapport complet, « sans le moindre signe hygiène » et « d’une totale indignité », pour aucun autre motif que le bon vouloir de la police. Il a porté plainte pour ces violences. Mais c’est lui qui vient d’être condamné.

Selon l’avocate cannoise Rosanna Lendom, que nous connaissons bien à Mouais[i], le délit d’outrage porte atteinte à la liberté d’expression, protégée par l’article 10 de la convention européenne des droits de l’homme. Et ce « délit » délirant est d’ailleurs, cocorico, une spécificité très française, puisqu’en Italie, par exemple, il faut que l’outrage ait lieu dans un espace public, avec aux moins deux témoins civils, et qu’il ait empêché l’agent « outragé » de faire son travail, et qu’aux États-Unis cela n’existe tout simplement pas.

En France, c’est plus simple : une déclaration du flic suffit à caractériser « l’outrage », et toute la procédure est à la charge de l’Etat, dans le cadre d’une « procédure fonctionnelle » (PF). Simple comme un coup de fil. 20 000 PF ont été déposées en 2012, et seule 300 ont été refusées : sachant que les « outrages » sont toujours traités avec une bienveillance suspecte par la justice, et presque automatiquement condamnés, c’est donc un business très rentable qui s’est créé autour de ce « délit », bien pratique pour arrondir les fins de mois.

 « L’association contre la torture (ONG de défense des droits de l’homme) a publié en 2016 un rapport d’enquête intitulé « la force et l’ordre », qui relève que le délit d’outrage est très souvent utilisé pour accuser des citoyens afin de masquer des défauts de procédures pour lesquelles la déontologie policière n’est pas respectée. Les histoires sont souvent réécrites par les accusateurs-victimes et leurs collègues. Gardes à vue, comparutions immédiates, le tout sur des déclarations écrites mensongères ou biaisée, qui même si elles mènent à des non-lieux, auront tout de même intimidé » (Bob, « un délit d’outrage pour museler », Mouais).

Et quand il n’y a pas de non-lieu, voilà le résultat :  pour payer le crédit de la Laguna d’une poignée de policier, Tranber a pris six mois, et 10 000 euros d’amende. Pour « transports d’artifices non détonants », donc un fumigène, les mêmes que brandissent les policiers d’Alliance lors de leurs manif’ illégales, « outrage » et « coups et blessures », même si le policier qui affirme avoir reçu un coup n’a eu aucune ITT, ce qui aurait dû interpeler les juges sur sa sincérité.

Ce que je suggère au gouvernement, c’est de ne plus tourner autour du pot et d’y aller franchement : puisque leurs flics ont déjà un nouvel uniforme, des primes en pagaille, des armes en veux-tu en voilà, des prises d’étranglement en open bar, le train gratuit, et un statut de justiciable VIP qui leur permet de raconter ce qu’ils veulent dans tous les tribunaux de France et de fracasser le crâne d’une jeune fille de 19 ans à coups de rangers en toute impunité,  autant carrément enlever le droit de vote et déchoir de tous droits civiques tout citoyen non porteur d’un képi. Sachant que les policiers votent RN à 70%, nul doute qu’il auront de solides et bonnes idées pour que la France retrouve sa splendeur de 40.

Macron a raison : la France n’est pas une dictature. C’est un État policer et autoritaire, dans lequel nous, petites poussières prolétaires bonnes qu’à trimer et demander gentiment et sans forcer la voix les minimas sociaux qu’on voudra bien ne pas nous enlever, nous ne sommes rien face à la horde bleue des milices gouvernementales, qui nous insulte, nous frappe, nous poursuit, nous expulse dès que nous avons le malheur de sortir des clous, d’avoir la mauvaise tête, le mauvais rôle, les mauvais combats.  

Mais, je vais vous dire, c’est pas franchement mieux.

Bon, allez : hier, après le procès, nous avons chanté sur la plage, en face de la vieille ville, avec l’ami Kaddour aka HK, de passage à Nice. Il faisait doux, il y avait de la bière et des potes, et c’est au moins ça qui nous différencie encore de la dictature : comme dirait l’autre, on peut danser encore. Même avec un bracelet électronique à la cheville.

Salutations libertaires,

Longue vie à Geneviève, et puisse Rabah Souchi lui aussi connaitre un semblant de justice,

Macko Dràgàn

EDIT : je me suis planté dans l'amende infligée au copain, c'est moins de 10 000 euros, mais comme j'ai prévenu dès le début que je serai de mauvaise foi voilà je laisse. Na.

Illustration de Bob pour Mouais

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L’article que j’avais consacré au procès de Tranber à l’époque est ici :

https://blogs.mediapart.fr/macko-dragan/blog/250121/violences-policieres-en-manif-les-victimes-accusees-par-leurs-bourreaux

[i] Cf Mouais de septembre, notamment l’article de Bob sur « le délit d’outrage pour museler »

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